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LES CARMÉLITES DE COMPIÈGNE

Tout au bout du faubourg Saint-Antoine, à deux pas de la place, ci-devant du Trône, aujourd'hui de la Nation, s'ouvre à droite une rue longue et d'aspect provincial, qui s’en va, sans bruit, jusqu’à l'entrée du bois de Vincennes, en coupant l'avenue Daumesnil. C’est la rue de Picpus.

Vers le commencement de cette rue, au numéro 35, une porte cochère, toujours fermée, donne accès, par un des vantaux, dans une cour silencieuse, au fond de laquelle s'élève une chapelle, surmontée d’un dôme.

Un jour, en pleine tourmente révolutionnaire, une pieuse demoiselle de Poitiers, M" Geoffroy, rencontra dans sa ville natale, sous le péristyle de la cathédrale, trois de ses amies. Elle-même a décrit la scène « C'était un peu avant qu'on ne fermât les églises. Qu'en pensez-vous ? leur dis-je, on supprime les communautés : si nous en fondions une ! — Nous le voulons bien, dirent-elles, vous serez notre supérieure... » . Ainsi naquit, des semences de la persécution, la petite association qui, bientôt, sous l'inspiration de Madame Henriette Aymer de La Chevalerie, chanoï-

1. À l’occasion de la béatification des religieuses Carmélites guillotinées à Compiègne pendant la Révolution (31 mai 1906)

nesse de l’ordre de Malte, à peine elle-même sortie des prisons de la Terreur, devint la « Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie », dite « Société de Picpus », du nom de ce quartier de Paris, où elle s'établit plus tard.

La maison du n° 35 est leur couvent. Aussitôt la porte franchie, je ne sais quelle impression de grave recueillement saisit le visiteur, comme au seuil d’un lieu sacré. Dans la chapelle, deux religieuses, couvertes d'un manteau rouge, prient, agenouillées et immobiles, devant le Saint-Sacrement, sans cesse exposé. | Aux parois, deux plaques de marbre portent, en de longues files, des noms gravés : ce sont les noms des treize cent sept condamnés du tribunal révolutionnaire, guillotinés sur la place du Trône, pendant l'été de 1794, du r4 juin jusqu’au 23 juillet. qui fut le 9 thermidor. Treize cent sept en quarante-trois jours, plus de trente par jour ! parmi lesquels Lavoisier, Roucher et André Chénier, les membres des Parlements de Toulouse et de Paris, et ce gouverneur des Invalides, Sombreuil, que le dévouement de sa fille avait, deux ans plus tôt, arraché aux septembriseurs. Pour les victimes de l’échafaud sanglant, au pied duquel, par un mystérieux dessein, naquit l’humble communauté de M'° Geoffroy, la perpétuelle prière de ses filles monte vers Dieu, jour et nuit.

La terre qui garde leurs os est toute proche. Il faut, en sorlant de la chapelle, suivre l'allée muette d’un verger désert, qu’une porte étroite, ouverte dans le

mur d'enceinte, fait communiquer avec un enclos, peuplé de tombes monumentales: | C'est le cimetière des familles auxquelles: appartinrent les morts de ces terribles Journées de messidor an Il. Il fut créé plus tard par leurs descendants, au premier rang desquels il convient de nommer M" de La Fayette et de. Montagu, restes des ‘trois générations massacrées à la place du Trône: la vieille maréchale de Noaïlles, qui avait quatre-vingt-six ans ; sa fille, la duchesse d’Avyen ; sa petite-fille, la vicomtesse de Noaïlles, de qui, sur le passage de la charrette; les femmes du peuple disaient : « Voyez donc la plus jeune, comme elle parle ! elle ne paraît pas triste ! ». Elles furent aidées dans leur pieuse entreprise par. M''° Pâris, fille d’un serviteur de la maison de Brissac, dont était la maréchale de Noailles, guillotiné avec ses maïtresses.

Tous les grands noms de France se pressent: dans ce funèbre rendez-vous et plus d’un citoyen des États- Unis, fidèle aux souvenirs de sa nation, y vient en pèlerinage pour visiter la pierre qui couvre le général marquis de La Fayette. Au fond de l’enclos, une grille rouillée laisse voir un terrain gazonné, inculte et inégal, planté de maigres cyprès, où, de l'herbe épaisse, autour d’une croix de fer, émergent quelques stèles modestes chargées d'inscriptions. | Sur la première on lit : « Ici repose le corps de Frédéric, prince régnant de Salm-Kyrbourg, immolé sous le règne de la Terreur, le 23 juillet 1794, à l’âge de 49 ans. » Ce prince de Salm-Kyrbourg, maréchal de camp dans l’armée française, chef de bataillon de la garde nationale, était propriétaire du charmant hôtel, aujourd'hui devenu le palais de la Légion d'honneur. Arrêté,

impliqué dans la prétendue conspiration de la prison des Carmes, il fut guillotiné quatre jours avant le 9 thermidor. Son corps, comme tous ceux des suppliciés de la place du Trône, fut jeté dans une profonde carrière de sable, achetée pour ce hideux objet, tout près du lieu des exécutions, par la Commune de Paris. La princesse de Hohenzollern, sœur du prince de Salm, put. très peu de jours après l'exécution de son frère, acquérir l'emplacement de cette fosse commune : elle le fit entourer d’un mur, et ce fut le cimetière des victimes. :

À gauche dela grille qui le sépare de celui des familles, une plaque récemment posée porte l’inscription suivante :

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