‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 27 sur 94 · Janvier · texte numérisé non relu

Janvier

choses d’Église, une compétence professionnelle, et sachant comme il faut parler au Pape, il est le seul capable aujourd’hui de dénouer élégamment le nœud si fâcheusement embrouillé par ses successeurs.

Ces perspectives passionnent beaucoup de gens, et si je pouvais encore, après tant d'années de couloirs, m étonner de quelque chose, ce serait assurément de voir, en l’état où nous sommes, d'excellents amis, conservateurs résolus, voire très bons catholiques, s’'émouvoir à la pensée d'une crise ministérielle. On dirait même que, pour quelques-uns, M. Clemenceau garde une sorte de prestige. Le souvenir du 1° mai et l’image de Paris en état de siège les font rêver doucement: depuis, il s’est déclaré le « premier des flics » c'est une forte parole et bien faite pour donner confiance. IL est vrai qu'en cette qualité, ses premiers exploits furent l’opération de police dont fut victime Mgr Montagnini, et la mémorable expulsion du cardinal Richard : on dit aussi que le prochain sera l'assaut de la basilique du Sacré-Cœur. Mais, tout de même, c’est un homme d'ordre !

S'il tombe, d’ailleurs, M. Briand va tomber avec lui! et quand cet homme aimable, si souple et si habile, qui fait à la papauté tant d’avances indirectes, ne sera plus là, je vous le demande, que deviendra la religion ? Sans doute on laisse deviner ces choses plus qu'on n'ose les dire, mais elles tiennent toutes dans un mot décisif : « Vous aimez donc mieux revenir à M. Combes ? »

Je l’avoue ingénument, cela m'est tout à fait égal : et cette parfaite indifférence vient de ce que j'envisage,

autrement peut-être que beaucoup de mes amis, le drame qui nous emporte tous dans l’irrésistible tourbillon de ses péripéties. Il ne s’agit pas ici d’une orientation de la politique, d’une question de personnes, de programme ou de méthode, mais d’une conjuration profonde, longuement, lentement préparée, dont l'objet précis est l'abolition du christianisme, et qui, servie par de persistantes illusions, par d’inconscientes complicités, victorieuse enfin, grâce à l’Affaire maudite, des résistances instinctives et spontanées, tient aujourd'hui sa proie qu'elle ne lâchera plus. Le drame est là, tout entier. Ceux qui ne l’aperçoivent pas ne savent rien, à mon avis, de la politique contemporaine.

Ce sera, pour l’histoire, un sujet de tragique méditation que le spectacle de ce pays riche et prospère, de cette société florissante et infatuée d'elle-même, qui assistent tranquillement à leur propre désorganisation. Le contraste est douloureusement saisissant entre l'apparence et la réalité. En dépit du désordre financier qui prépare méthodiquement la banqueroute future, l'activité commerciale et industrielle retrouve chez nous, comme dans le monde entier, une intensité nouvelle, la vie déborde, la science en multiplie, sous toutes les formes, les manifestations : les automobiles couvrent les routes et remplissent les rues, il n’y a plus de distances ; bientôt l’air, à son tour, sera conquis comme la terre; la pensée, la parole volent à travers l’espace; la presse, à vil prix, communique à tous sa fièvre quotidienne; le luxe éclate, les plaisirs abondent, les théâtres regorgent. ne

Cependant, au milieu de cette exubérance, un immense événement s’accomplit, dont l’incalculable portée demeure inaperçue. Toute la vie religieuse de

la nation est officiellement anéantie, toute l’'organisation, sur laquelle elle reposait et qui s’appuyait sur les racines profondes d’un lointain passé, s'écroule à la fois. Pareille au chœur dans le drame antique, la clameur grandissante de la Révolution triomphante accompagne ce grand effondrement, et, d’un accent de Jour en jour plus menaçant, en annonce les suites prochaines : après la religion, l’armée : après les prêtres, les riches ; après Dieu, la patrie. |

Dans cette catastrophe énorme, que pèsent les hommes ? M. Combes se vante, avec l’étroit orgueil du manœuvre dont les coups ont fait tomber un pan de muraille, quand il se glorifie d’être l’auteur véritable de la Séparation. : |

Il ne fut, en la préparant de sa main brutale, que l'instrument de la Révolution cosmopolite. Avant lui, Waldeck-Rousseau qui, pourtant, avait une autre envergure, ne put être davantage. Quand il vit trembler l’édifice dont il avait ébranlé les fondements, il s'éloigna, épouvanté de son œuvre, ét, dans cet effroi, il mourut, comme Mirabeau, sachant que la maison tombait, et que les démolisseurs, qu'il y avait introduits, s’en disputeraient les ruines. Après M. Combes, : nous avons vü M. Rouvier. Qu'a-t-il empêché ? Maître du pouvoir, à une heure où le péril extérieur lui donnaitune singulière puissance, il a laissé, conscient de la folie qu'il couvrait de sa modération, s'accomplir le désastre ; il y a mis la main, il s’en est fait le complice volontaire. À présent, on parle de M. Briand : c’est présentement notre suprême espoir.

Je crois bien qu'il est très surpris de voir à terre tous ses beaux plans de progressive destruction. Il croyait entrer, par persuasion. dans une place démantelée, y installer ses petits appareils de lente désorganisation et les laisser tout doucement faire leur œuvre ; et voilà qu'il trouve devant lui l’insaisissable résistance d’une force morale qu'il ignorait; l'événement l’a pris au dépourvu : il voudrait bien enrayer, gagner du temps, conclure un armistice. Mais le mouvement est lancé, nul n’en est maître. Le dernier effort de M. Briand fut de nous vanter la bienveillance des maires radicaux et, déjà, de tous côtés, ils lui donnent la réplique. Le maire de Reims interdit la sonnerie des cloches, celui de Brest défend aux prêtres d'accompagner les morts au cimetière, un autre ne veut louer le presbytère au curé qu'à la condilion de surveiller lui-même les catéchismes : celui-ci donne l’église du village à une association schismastique, cet autre la livre à un prêtre

interdit par son évêque ; si un conseil municipal veut disposer gratuitement du presbytère en faveur du curé, . si un autre veut le louer pour un prix modique, le

préfet intervient et met son veto. Que fait à cela M. Briand et qu'est-ce qu il y peut ? Lui aussi n’estqu'un instrument. Toutes ses tentatives d’accommodement sont broyées dans l’engrenage de la machine qu'il a mise en action. | Or,ce n’est qu’un commencement. M. Aulard, professeur atlitré de la « déchristianisation » révolutionnaire, rappelle, dans l’Aurore, aux entrepreneurs de Séparation, ce qu'elle fut au bon temps : («Presque

toutes les églises paroissiales avaient été désaffectées, les communes les employaient à des ouvrages profanes : à Paris, on avait mis au frais, sous les voûtes de Notre-Dame, les barriques de vin destinées aux volontaires. » En attendant, il demande au moins qu'en vertu de la loi, votée il y a quinze jours, la jouissance des églises soit laissée, par les maires, à tous les cultes à la fois. |

Cela viendra, mais c’est de bien autre chose encore qu'il est question. M. Henry Bérenger déclare, dans l'Action, qu’il a «pleine confiance dans les municipalités pour débarrasser la France de toutes les religions et de toutes les théocraties. » Voilà le but.

M. Clemenceau est présentement l’exécuteur de ce grand attentat. C’est ce qu'il appelle libérer les consciences. Qu'importent alors ses gentillesses pour les « flics » et ses aptitudes pour le maintien de l’ordre publie ? C’est son pouvoir qu'il défend, ce n’est pas la paix des citoyens : la Convention entendait aussi cette besogne.

Donc je me soucie très peu qu'il y ait ou non une crise ministérielle, et que ce soit M. Clemenceau qui gouverne, ou M. Combes, ou même M. Briand.

Ce qui presse, c’est de faire comprendre à tout le monde la gravité du péril. Beaucoup l’ignorent encore ou refusent de la voir: on nous accuse, nous qui. chaque jour, essayons d’en montrer la terrible réalité.

d’exagérer les choses, d’être emportés par la douleur

de nos âmes et de tirer d’une situation troublée des alarmes trop vives. « Cela se tassera », nous dit-on ; c’est

la grande philosophie de ceux qui veulent avant tout que rien ne trouble leur repos.

Au vrai, je ne le souhaite pas : rien ne me semblerait plus triste que de voir « se lasser » l’apostasie du pays, et l’irréligion s'établir doucement dans les mœurs. Mais je ne crois pas à cette humiliation dernière. Nous sommes engagés dans une route obscure où personne ne peut plus s'arrêter.

Il est curieux qu’à l'heure actuelle, quels que soient les événements qui, chaque jour, éclairent le chemin où nous marchons d’un pas incertain, nous apercevions moins nettement qu'on ne le fait autour de nous, l’abime où nous pousse la main de la Révolution : les difficultés secondaires, les dangers relatifs absorbent

l'attention de ceux qu'emporte l’action quotidienne; les

autres, les indifférents, aiment mieux n'y pas penser. Au dehors. dans les pays voisins, on juge autrement: on atrès bien vu ce qui est en cause, et que ce n’est pas une question politique intérieure, une simple querelle religieuse, un conflit ordinaire entre l’État et l'Église, mais l'effet redoutable de la lutte ouverte, dans le monde entier, entre le Christianisme et la Révolution.

On a compris que, derrière les grands mots de Sépa- “ration et d'organisation du culte, se dressait l’effort suprême du paganisme universel. C’est l'honneur de notre pays, le témoignage de sa force et du grand rôle . qu'il remplit entre les nations, que rien de ce qui s’y fait ne les trouve indifférentes, et que les idées agitées dans son sein vont. au-delà des frontières et des océans, troubler les âmes. : 4 \

Voilà l'explication de ces protestations inattendues; dont l'écho nous arrive de tous les pays, de l’Angle-

terre et des États-Unis, avec une force particulière. Combien de Français, s'ils voulaient lire en entier ces discours, y apprendraient à connaître mieux la conjuration qui à pris leur pays pour champ d’expérience |

Je n’en veux citer qu'une phrase, dont l’auteur, bien connu parmi nous, n'est point suspect d’hostilité contre la démocratie : c’est Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul. Il dit : « En réalité, de fait et d’intention, la guerre est engagée contre le christianisme sous toutes ses formes, contre la religion, quelle qu’elle soit, contre l’idée même de Dieu! » Voilà la vérité.

Nous n'avons pas toujours été habitués, dans nos longues épreuves, à ces témoignages de solidarité des nations étrangères. La puissance de la foi catholique et de son unité éclate ici dans toute sa force. Elle a suffi pour ouvrir tous les yeux et rapprocher tous les cœurs. ra

C'est ‘un fortifiant enseignement et que complète à merveille le bruit des applaudissements dont la francmaçonnerie internationale salue partout la destruction de l’Église de France.

La question est nettement posée dans le monde entier et que peuvent signifier, dans une telle rencontre, les rivalités ministérielles et les intrigues de couloir ? Que signifient même les discussions que la Chambre voudra mettre à son ordre du jour? [l n’y en a qu'une et qui reviendra sans cesse devant elle avec une tragique obsession.

C’est pourquoi elle à bien fait de lever si vite sa séance de rentrée : le président d’âge avait dit la seule parole qui fût en situation : « Dieu protège la France ! »

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