‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 32 sur 94 · février · texte numérisé non relu

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On disait gravement : « C’est le maître d'école prussien qui nous à vaincus! » Toute notre loi scolaire reposa sur cette solennelle niaiserie. Ce fut le grand argument qui servit à justifier l'obligation de l’enseignement primaire. Jules Ferry déclarait qu’un pays où il y a dix pour cent d'enfants illettrés n’est pas un pays civilisé. Comment pourrions-nous songer à la revanche, tant que nous croupirions ainsi dans notre ignorance ?

Vingt ans ont passé, et voici que le ministre de l'instruction publique vient de déposer sur le bureau de la Chambre un nouveau projetde loi sur l'obligation scolaire. Il a pour objet de fortifier, par l'intervention du juge de paix et par des pénalités, la contrainte légale édictée en 1882. ae

Quoi donc ? et que se passe-t-il ? La grande œuvre civilisatrice entreprise il ÿ a vingt-cinq ans a-t-elle sombré en quelque lamentable faillite? M. Briand va nous le dire : | | © En 1882, la proportion des illettrés était, pour les hommes, de 14 pour cent ; elle était ramenée en 1900 à h,3 pour cent... Mais il convient d'interpréter ce chiffre. Doit-on considérer comme leltrés des jeunes gens sachant épeler péniblement un texte, ou ceux qui parviennent d’une main malhabile à tracer les lettres de leur nom ?... Si l’on faisait le décompte exact de ces lettrés insuffisants, nul doute que la proportion cidessus ne dût être élevée à 25 ou 30 pour cent. »

Encore M. Briand ne parle-t-1l que de l'instruction la plus élémentaire ! S'il fallait aller au delà, ce serait

bien autre chose. M. Lucien Descaves raconte qu’en 1902 un capitaine du 5° corps d'armée, ayant eu l’idée de faire passer un examen à 4r conscrits incorporés dans sa compagnie, découvrit que la moitié ne savaient rien de Jeanne d’Arc, que les deux tiers n’avaient entendu que vaguement parler de la guerre de 1870, et que les trois quarts, comble d'horreur ! ignoraient la signification de la fête du 14 Juillet !

Chacun sait, pourtant, le fardeau énorme qu'impose aux contribuables français le service de l'instruction publique. On pouvait croire qu’un si lourd sacrifice serait au moins de quelque profit; mais, tel qu'il est, il ne répond pas encore au vaste programme de la civilisation. Tout le mécanisme de la loi reposait sur les caisses des écoles, que l’État s'était engagé à subvenlionner. « Faute de crédits, déclare M. Briand, il n’a pu tenir ses engagements. »

Les « commissions scolaires » devaient être, dans chaque commune, le grand ressort de l'obligation. L'esprit démocratique devait les vivifier, en faire des instruments de régénération morale. Elles n’ont rien produit; elles n’ont même pas pu naître. « C’est à peine, dit encore M. Briand, si elles ont pu se constituer dans 14.000 communes sur 36.000, et là où elles existent, au moins théoriquement, elles ont cessé en fait de fonctionner. »

M. Raoul Allier, dans le Siècle, en donne la raison, qu'il n'était pas très difficile de prévoir. Il rapporte les aveux des instituteurs, publiés par le Manuel de l’instruclion primaire : « La loi d'obligation est un leurre chez moi! » dit l’un. « Les commissions scolaires n'existent que sur le papier », dit l’autre. Un troisième lâche le grand mot : « Ellesont bien trop peur de faire

crier les pères de famille qui sont, avant tout, des électeurs. »

M. Briand a fait aussi cette découverte; il l’a trouvée

dans un rapport destiné au congrès international de

l’enseignement primaire à l'Exposition de 1900

« Composées en majorité d'élus du suffrage universel,

présidées par le maire, les commissions scolaires n’ont

pas eu l’indépendance nécessaire. » ; Voilà pourquoi il faut « remanier la législation en

vigueur. »

On n'a rien écrit de plus accablant contre l’œuvre de Jules Ferry. M. Marcel Sembat n’en revient pas. « On croit rêver », écrit-il dans la Lanterne... L'état d'esprit révélé par les déclarations du ministre est Chumiliant pour nous républicains, libres penseurs, socialistes, qui n'avons même pas su éveiller par toute la France l’élémentaire souci de l'instruction enfantine. »

Je comprends bien la déconvenue de M. Marcel Sembat et de ses amis. Mais j'ose leur dire qu'avec un peu plus de psychologie et un peu moins de passion, ils se seraient épargné la pénible surprise dont ils se plaignent aujourd'hui.

Le peuple français n’était pas, il y a vingt-cinq ans, aussi ignorant, aussi peu civilisé qu'on le disait : la progression de l'instruction primaire suivait une marche ascendante très normale, très régulière ; toutes les statistiques, les rapports de tous les inspecteurs primaires en faisaient foi. [Il suffisait pour accélérer et généraliser ce mouvement, comme tous le souhaitaient, de multiplier les écoles et, sans grever le pays de charges exces-

sives, d'encourager, à côté de l’enseignement public, le développement chaque jour plus considérable de l’enseignement libre.

Dans les discussions qui, de 1881 à 1889, passionnèrent, sur cette question vitale, la Chambre et l'opinion, nous n'avons cessé de répéter que, dans les questions d'ordre moral, comme l'éducation, la contrainte légale est sans efficacité.

Mgr Freppel, avec une inlassable persévérance, le démontrait en desdiscours admirables de force, de raisonnement et d'expérience. Hélas ! qui voulait l'entendre ? On lit dans l’Officiel, au milieu d’un de ces discours, ces mots accusateurs : « Quelques membres au centre : Aux voix! La clôture ! »

Le siège était fait. Il s'agissait bien moins d’une œuvre scolaire que d’une œuvre politique, bien moins d’une réforme pédagogique que d’une révolution religieuse.

Ce qu'on voulait, ce n’était pas l’école obligatoire, c'était

lobligation de l’école laïque.

Or ceci devait tuer cela, et c’est M. Briand qui le dit, sans le vouloir. Il marque lui-même la date où s'arrête en France le progrès normal de la fréquentation scolaire, d’abord ininterrompue, sans que la loi de 1889, il le reconnaît expressément, puisse en revendiquer l'honneur. L’éloignement de l’école. dont, par des chiffres écrasants, il constate les effets, s’accuse à partir de 1900.

Quelle est cette date ? C’est justement celle où la laïcisation des écoles est achevée, où celle des programmes

a couronné celle du personnel, où le vague spiritua- | lisme des premières années a disparu, où la négation de toute idée religieuse a définitivement pris possession de l’enseignement public. C'est celle aussi où la violente destruction des écoles libres est près de s’accomplir. Le temps de M. Combes est venu : les maîtres sont dispersés; quinze mille maisons sont fermées; seize cent mille enfants sont jetés sur Le pavé, sans que rien,

. dans les écoles publiques, soit prêt pour les recevoir.

Voilà l'explication.

L'école athée épouvante les familles. L'instituteur, membre de la Confédération générale du travail, achève de les mettre en fuite.

Une nouvelle loi sur « l'obligation », avec l’admonestation du juge de paix, ou même une amende de vingt à cent sous, n’y changera rien. Ce qu'il faudrait modifier, ce n’est pas la mentalité des parents, mais celle des instituteurs, et, pour cette œuvre-là, il est trop tard.

M. Briand, parlant à un représentant de la presse de l’affiliation des instituteurs du Rhône à la Bourse du travail de Lyon, a manifesté contre « ce commencement de révolte » une vive indignation : c'est un acte « intolérable ».

M. Carnaud, député socialiste des Bouches -du - Rhône, ancien instituteur, pousse les hauts cris. Il adresse à ses « chers anciens collègues » une lettre pathétique pour les conjurer de renoncer à « une aventure aussi périlleuse », d’être bien prudents et bien sages, et d'avoir confiance en M. Briand, qui.est un « ami des instituteurs ».

Peine perdue! L’Humanilé répond à la fois aux indignations de M. Briand et aux adjurations de M. Carnaud : « Si M. Briand, si M. Clemenceau essayent de faire la guerre aux instituteurs, ils nous trouveront pour les combattre sans merci. »

Ainsi parle M. Louis Rèvelin, pendant que les instituteurs de la Seine se solidarisent publiquement, par une délibération en bonne forme, avecleurs camarades du Rhône. Un des signataires de cet ordre du jour dit à un envoyé de l’Echo de Paris qui l’interroge : «On nous refuse le droit d'enseigner selon nos convictions. — On ne peut pourtant pas vous autoriser à prècher l’antipatriotisme », fait observer son interlocuteur. — « Et pourquoi pas ? riposte l’instituteur : nous sommes les éducateurs du peuple. »

Je recommande cette parole à M. Briand. Ainsi Ca liban dit à Prospero : « Vous m'avez appris à parler et le profit que j’en retire est de savoir comment maudire !»

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