ENTRE
celles des bourgs éloignés : à mes pieds, la vague frappait le sol invulnérable et reculait impuissante.
Ainsi, dans tous les temps, se brise contre la pierre
posée par le Christ au fondement de son Église, le flot
toujours renouvelé des conjurations impies et des révoltes orgueilleuses. Elles forgent des lois perfides ou violentes ; elles préparent des trahisons ouvertes ou cachées ; elles agitent des menaces, elles soufflent des discordes : Le trouble se répand dans le troupeau fidèle et l'inquiétude monte au cœur des pasteurs. Rome, cependant, parle à son heure : dès que « la parole est sortie de son sein », la lumière, comme ce soleil matinal, jaillit dans l'obscurité, et la promesse d’obéissance s’élance de toutes les églises, comme de tous les clochers la voix d’airain, plus sonore que la vague irritée.
Ce fut ainsi, lorsqu'il y a cent quinze ans la Constilulion civile du clergé fut décrétée par les législateurs de 1791, gallicans rebelles à la suprématie romaine, jansénistes travaillés de rancune, protestants animés de secrètes espérances, jacobins imbus des doctrines de
Rousseau, tous convaincus, comme disait l’un d'eux.
Camus, l’ancien avocat du clergé, « qu’étant une convention nationale, ils avaient le pouvoir de changer la religion. » Fa
Eux aussi n'avaient point voulu connaître le Pape ni traiter avec lui ; on les avait pressés de le faire : les évêques, dans l’Exposition des principes de la Constitulion civile du clergé, le déclarèrent expressément : « Nous avons réclamé, pour les objets purement spirituels, le
recours aux formes canoniques, et pour les objets mixtes, le concours de la puissance civile et de la puissance ecclésiastique. » Le cardinal de Bernis écrivait de Rome: «Si l’on se décidait à s'entendre avec le
Pape et avec les Se on parviendrait.à tout con-
cilier,;
de. tandis que l’Assemblée attendait, impatiente, la sanction du roi pour le décret imposant le serment au clergé, quelqu'un ayant dit que Louis XVI consul-
tait le Saint-Père, un député s’écria : « Sommes-nous
Italiens ou Français? » Ce fut assez : l'assemblée
envoya sommer le roi de signer aussitôt.
Ainsi, quand les députés catholiques demandaient,
l’année dernière, qu’on renouât les relations avec Rome : « Nous ne sommes pas des- Romains! » leur
criaient les jacobins.
L'histoire recommence, et le télégramme des évêques redit, après plus d’un siècle, dans sa courte formule, la lettre que ceux d'autrefois adressaient à Pie VI, après le bref qui condamnait la Constilution civile, « comme au chef de l’épiscopat, d’où part le rayon du gouvernement », assis sur « la chaire unique en laquelle nous gardons l'unité ».
Alors, aussi, on avait tout fait pour diviser les évêques et les détacher du Pape, pour troubler leurs consciences, et intimider leurs âmes. « L'assemblée n’a pas attenté au spirituel », disait Mirabeau. Rejeter la Constitution civile, c'était appeler la persécution ; refuser le serment, c'était se vouer à l'exil et à la ruine ! Mais Rome avait parlé. L’évêque de Lescar dit : « Nous ferons profession de notre indépendance des hommes, de notre dépendance de Dieu! »
Sur les 130 évêques de la France de 13797, il n’y eut
que quatre jureurs. Dans la France de 1906, il n’y a ni Talleyrand, ni Loménie, ni Jarente, ni Savines.
Voilà ce qui déchaîne les colères, renverse les calculs et déjoue les espérances. On avait escompté les défaillances : ceux qui, dans la loi de Séparation, ont vu surtout pour les catholiques un moyen d'évoluer, en abandonnant, sans publique apostasie, le principe de leur religion et en répudiant sa discipline, irrités du coup d'autorité qui brise leur entreprise, jouaient, sur cette carte louche, une dernière partie.
La campagne odieuse, ouverte contre le Pape par une outlrageante- accusation, poursuivie contre les évêques par de perfides révélations, avait sans doute cel honnête objet, comme aussi la remontrance anonyme où, sous le voile d’une supplique orgueilleuse, paraissaient des gestes de désertion. « Dès maintenant, disaient au Pape ces étranges catholiques, nous devons regarder comme certain que le protestantisme... jouira de la faveur de l'État... et qu'il menacera de s'installer dans nos églises et nos presbytères, surtout dans l’âme de nos fidèles... Le culte traditionnel et hiératique, célèbré dans une langue morte, est de plus en plus incompréhensible à l’ouvrier. » |
Craintes affectées ou espoirs déguisés, de tels mots valent des signatures. Ces défenseurs de l'Église et de la Révolution protestaient, il est vrai, de leur soumission au «père de tous les chrétiens. » En tous les temps la révolte contre l’autorité du Pape s’est couverte ainsi, sincèrement ou par ruse, du manteau de l’obéissance.
Luther, en 1518, écrivait au Pape : « Dieu et toutes les créatures me sont témoins que je n’ai jamais eu l'intention de combattre l’Église romaine... Non, jamais il ne peut être légitime de déchirer l’unité ! »
Et, dans le même temps, il écrivait à Spalatin : « La
cour romaine lutte contre le Christ... je te dirai en confidence que j'ignore si le Pape est véritablement l'Antéchrist ou seulement son apôtre. »
- Aujourd'hui on se déclare catholique, mais on accuse le Pape, les uns de « sophistiquer » les décisions des évêques, les autres de préférer à leurs avis les « volontés secrètement arrêtées d’une commission de prélats allemands, italiens ou espagnols. » Recommencements de l’histoire !
Quand, après la proclamation du dogme de l’infaillibilité, le pauvre grand Doellinger se laissa tenter par la rébellion, il ne voulait pas aller jusqu’au schisme Mais il avait oublié ce que, dix ans plus tôt, il écrivait lui-même : « Chacun sait que, pour se soustraire à la
soumission due à l'autorité du Pape, on a choisi, dès Ï
le moment de la Réforme, un prétexte... C’est la pente fatale sur laquelle ont glissé les sociétés religieuses ». L'église des « Vieux Catholiques » fut instituée malgré ses conseils et ses efforts : « la pente fatale » avait tout
entraîné.
Espérait-on, parmi les évêques de France, trouver un Doellinger ? Plus avisé, M. Briand croyait-il les troubler par la menace? Il parut d’abord en avoir l’illusion : sa circulaire publiée à la veille de l’assemblée des
évêques avait des allures de dépit et de vengeance. Puis-
que le Pape a tranché le nœud coulant formé par des doigts si habiles, où l'Église de France devait passer sa tête courbée, on l’étranglera d’un seul coup! Point de
culte, point de messe, hors des associations cultuelles ! M. Jaurès lui-même recule devant cette énormité ; et M. Briand revient à sa première manière : « Il peut y “avoir des accommodements... je recevrais volontiers les évêques qui voudraient m'entretenir... » |
Ainsi, tout a été, comme en 1797, tenté pour diviser le corps épiscopal et pour le séparer du Pape, mais les évêques ont parlé comme Bossuet : « Nous ne serons pas les hommes vulgaires que les vues particulières détournent du vrai esprit de l’unité catholique. »
Aux menaçants et aux suppliants, ils ont répondu par le télégramme : « Nous persévérerons dans l’obéissance envers le Pape, avec nos prêtres et nos fidèles, malgré toutes les épreuves et tous les périls. »
Maintenant, attendons, sans jactance comme sans faiblesse, ce que nos évêques ont résolu « pour la paix publique et le salut de l’Église de France. » IL n°y a pas d'autre consigne. À ceux qui demandent « ce qu’on va faire, comment on va s'organiser », nous répondons tout simplement : «Nous nous organiserons comme nos évêques l’auront décidé ; nous ferons, chacun dans notre diocèse, chacun dans notre paroisse, ce que notre évêque aura prescrit.»
Mgr Touchet, dans son beau mémoire, a très nettement posé la question. Nous ne sommes pas, nous ne pouvons pas être des rebelles, car, au point de vue légal : « de la loi de 1905, nous pouvons nous servir ou ne nous servir pas ».
Le Pape nous défend de nous en servir: nous ne nous en servirons pas. Mais le Pape aussi nous a com-
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mandé de nous enfermer dans notre droit « comme dans une citadelle ». En cela, encore. nous lui obéirons.
Nous maintiendrons nos droits, tous nos droits, ainsi
que le Pape le veut, « sans violence ni sédition », envers et contre tous, contre les ministres et contre les majorités, contre la perfidie, s’il le faut contre la vio-
lence. Nous les maintiendrons, car, comme dit l’évêque
d'Orléans, nous ne voulons être « ni rebelles, ni dupes ».
Une lutte commence, qui sera longue et douloureuse. Mais l'Église, et je veux dire le corps constitué des pasteurs et des fidèles, étroitement unis entre eux et avec le Pape, l’Église est invincible: on peut la livrer aux soldats de César ; on ne peut pas la déchirer. C'est la
tunique sans couture.
Un jour viendra, peut-être proche, où, suivant le mot de Lacordaire, « lorsque sera accompli ce qui doit s’accomplir », « la parole sortie du sein de Rome » rendra à l'Église de France, parmi « les acclamations de la postérité », sa liberté et sa splendeur.
Ce sera le prix, recueilli par nos fils, de notre constance et de notre foi. Travaillons courageusement à le gagner pour eux, les cœurs en haut, les yeux lournés vers Rome, songeant, à travers les épreuves, à la parole que le grand saint Ignace d’Antioche répétait aux Romains, à la veille de son martyre : « Ce qu'on voit est temporaire ; ce qu’on ne voit pas est éternel. »