LETTRE À M. PAUL LEROLLE, DÉPUTÉ DE PARIS
25 mars 1907.
Mon CHER AMu,
Retenu dans mon lit par la grippe, je n'ai pu assister à la séance de samedi et applaudir votre beau, nécessaire el courageux discours. Je veux du moins m'as-
socier publiquement à votre langage et à votre attitude.
La loi qui, en dépit des passions sectaires du gouvernement et de la majorité, a, par le seul effet des justes revendications sociales, rendu au précepte divin un hommage involontaire, en proclamant l'obligation, non pas seulement du repos hebdomadaire, mais, suivant votre très heureuse formule, «du repos hebdo-
madaire, dominical et collectif», cette loi donne aux
catholiques une satisfaction qu'ils ne peuvent ni abandonner, ni laisser amoindrir.
Vous l'avez dit admirablement bien : «Nous ne voulons.pas, même un instant, paraître la déchirer de nos mains». .Sans doute beaucoup de ceux qui en demandent la révision ne le veulent pas non plus. Mais, sans s'en apercevoir, ils ébranlent le principe
1. Au sujet de son discours dans l’interpellation de M. Jaurès sur le repos hebdomadaire. c
lui-même, en ouvrant la porte à des modifications imprécises de son application. à
J'ai, comme vous, entendu les plaintes, lu les protestations que la loi a soulevées. Notre groupe du ‘travail et de la prévoyance sociale a très impartialement recueilli, durant de longues séances, les dépositions de tous ceux, patrons et ouvriers, qui ont bien voulu répondre à son appel. Nous les avons attentivement écoutés et vous avez très justement indiqué dans votre discours comment des tolérances provisoires pourraient, durant la période transiloire, satisfaire tous les intérêts légitimes. La loi en donne le moyen.
La situation des hôteliers et restaurateurs nous à paru, seule, appeler peut-être une législation spéciale. Sur ce point, notre collègue, M. Fernand Engerand, a déposé une proposition. Rien n'empêche de la discuter.
Plusieurs de nos amis, il est vrai, se sont émus également des réclamations présentées par les boulangers. na
Dans ma conviction, c'est à la clientèle qu'il faut ici surtout s'adresser: c’est elle qu'il s’agit d’habituer à la loi nouvelle. Quand elle consentira à manger du pain rassis le lundi, la question de la boulangerie sera bien près d'être résolue. Est-ce trop lui demander ?
Sans doute, c'est un effort, un sacrifice : il en faudra d’autres. Toute loi sociale en impose, heurte des habitudes, froisse des intérêts, souvent de très respectables. Aucune ne peut s’élablir sans soulever des objections, des récriminations, quelquefois passionnées. La loi sur les accidents du travail a rencontré une très longue opposition. Elle estaujourd’hui entrée dans les mœurs,
acceptée par tous, défendue par ceux-mêmes qui l'ont | jadis combattue.
Il en sera de même de la loi sur le repos hebdomadaire. Peu à peu, devant la nécessité, les résistances céderont, et le grand principe du repos dominical triomphera, rendant à la famille ouvrière ses franchises et sa dignité.
Qui ne se souvient, parmi nos contemporains, du lemps où sur les boulevards parisiens les magasins étaient tous ouverts le dimanche ? Ils sont aujourd'hui universellement fermés. Est-ce spontanément que s’est accomplie cette profonde modification des mœurs ? Non, c’est par l'effet des constantes réclamations des intéressés. Si quelques-uns s'en plaignent, ce ne sont pas assurément les chrétiens ! |
En lisant le vœu formulé à Nantes par le Congrès des Syndicats de l’épicerie, et en rappelant l’expérience faite dans d’autres pays, vous avez d’ailleurs montré cetle fermeture générale des magasins comme une solution peut-être possible, des difficultés que soulèvent certaines applications de la loi.
Je suis, quant à moi, persuadé que là est, en effet, en beaucoup de cas, le nœud de la question. Dans les bourgs de campagne, cette fermeture peut présenter des inconvénients dont il convient, évidemment, de tenir comple : mais limitée aux agglomérations urbaines ou industrielles, elle ne saurait être que salutaire.
Là, elle entraînera la nécessité pour les ménagères de faire les achats le samedi, pour les patrons de faire la paye le vendredi. Aucune réforme sociale ne sera plus heureuse, plus profitable, plus féconde en bienfaits moraux, car elle préparera le rétablissement, pour
les travailleurs, du foyer familial, avec son union, avec ses joies saines et légitimes. |
La loi sur le repos hebdomadaire accomplira peu à peu cette grande œuvre. Elle aura d’autres effets ‘encore, non moins importants. En obligeant à une entente commune les employeurs et les employés, elle conduira nécessairement, vous l’avez dit encore, ainsi que tout le mouvement social de notre temps, à la réforme profonde, essentielle, sans laquelle toutes les autres engendrent d’inévitables conflits, à l’organisation professionnelle. |
Depuis trente ans, nous la demandons. Cette année même, nous avons signé, l’un et l’autre, la proposition de Gailhard-Bancel, qui en donne la formule législative. Chaque jour, les évènements en montrent la nécessité. Que faudra-t-il pour déterminer la Chambre à s’en occuper ?:
Votre beau discours a ouvert devant elle ces larges perspectives. Il contient ainsi, non seulement l’affirmation d’un principe, mais l'exposé d’une doctrine sociale. |
Tous les catholiques devront vous en être profondément reconnaissants. Grâce à votre intervention, ce n'est pas aux socialistes qu'a élé laissé le soin de défendre la plus juste, la plus chrétienne des revendications populaires. |
Je vous en remercié, pour ma part, très vivement, el je suis à vous de tout cœur.
À. DE Mu.