LETTRE | À M. LE DIRECTEUR DE L’ « ÉVEIL DÉMOCRATIQUE
Roscoff, 24 septembre 1906.
MoxsIEur LE DIRECTEUR,
Éloigné de Paris, je n’ai lu qu’'hier dans l’Éveil démocralique du 16 septembre, un article important d’un de vos collaborateurs, où se trouve mise en cause une association catholique qui m'est chère, et à la fondation comme au développement de laquelle j'ai pris une part trop grande pour que rien de ce qui la touche puisse m'être indifférent.
Les souvenirs qui m'unissent à l’Associalion catholique de la Jeunesse française me donnent, ce me semble, quelque droit de vous présenter, au sujet de cet article, une courte observation, et le soin que l’auteur a pris de les rappeler, en termes particulièrement bienveiliants pour ma personne, me permet d’espérer qu'il ne s #tonnera pas de mon intervention.
C’est, du reste, bien moins une observation, au sens exact du mot, que je désire vous soumettre, qu'un
1. En réponse à un article de ce journal qui, sous le titre: Pour l'union des Jeunes Catholiques, contenait de vives attaques contre l’Associalion catholique de la Jeunesse française.
sentiment dont je veux vous faire part, dans un loyal appel à votre cœur et à celui de vos amis.
Le langage de votre collaborateur, en raison même de ma vieille affection pour toute la jeunesse catho-
tique, m'a, en effet, douloureusement surpris.
Je ne veux pas discuter, ici, si peu fondées qu'elles me paraissent, les critiques qu'il adresse à l’organisation de l’Associalion catholique de la Jeunesse française, ni, quelque désir que je puisse éprouver de rendre hommage à la fécondité de son action religieuse et sociale, l'appréciation qu'il donne des résultats obtenus par son labeur de vingt ans.
Nulle œuvre, assurément, ne peut se flatter d’être
sans défauts, ni de réaliser pleinement le bien que
révaient pour elle ses fondateurs. Chacune a ses imperfections, mais ce n’est une force pour aucune, de dénoncer les faiblesses des autres. La longue pratique du dévouement social enseigne cette humilité.
Je ne veux pas davantage examiner si l'esprit, les idées et les méthodes de l’Association justifiaient la
scission qui, après quinze années, a écarté d’elle une
partie de la jeunesse, et si cette scission fut le meilleur moyen de donner aux aspirations des générations successives une légitime satisfaction.
Je ne le crois pas, et je suis sûr, en tout Cas, parce que c’est l’invariable loi de toute la vie sociale, que les entreprises nouvelles compromettent leur propre avenir, lorsqu'elles répudient les liens qui, malgré elles. les attachent à leurs devancières. |
De telles considérations m'entraîneraient en des débats où j'aime mieux ne pas entrer, et c’est pourquoi je me borne à vous les indiquer.
Mais comment pourrais-je vous taire la tristesse avec
laquelle j'ai lu les accusations dirigées par des catholiques contre leurs frères, dans un moment où, pour la défendre contre le péril qui la presse, l'Église appelle à elle tous ses enfants, en les conjurant, par la bouche de son Chef, de s'unir à son service et de renoncer entre eux aux rivalités et aux disputes ? |
Je n’exagère rien, vous le savez, lorsque je parle d'accusations, puisque, pour critiquer, la constitution d’une association dont l’objet, les statuts et les œuvres furent, maintes fois, approuvés et bénis par le Pape et par tous les évêques de France, votre collaborateur n’a pas craint de signaler une inquiétante analogie entre ses groupes et les associalions culluelles, solennellement condamnées comme schismatiques par le Souverain Pontife.
Aucune accusation ne saurait être plus grave: aucune, vous en conviendrez, ne pouvait être plus blessante pour des serviteurs fidèles et dévoués de
l'Église : vous comprendrez, j'en suis sûr, qu’elle ait
profondément ému celui qui fut jadis leur DRE et qui est demeuré leur témoin.
L'article de votre collaborateur est intitulé : «Pour l’union des jeunes catholiques ». Je crains qu'il n'ait mal travaillé à l’établir.
Cette épigraphe, cependant, me fait espérer que tel est bien le but poursuivi par l'Éveil démocratique. Je m'attache, en finissant, à cette pensée.
L'union, en effet, est, pour traverser dignement les épreuves de Theure présente, le premier besoin des catholiques. Me permettez-vous d'ajouter que, pour faire pénétrer, comme c'est votre noble dessein, l'amour et le respect de l'Église dans les milieux non catholiques, l’union de ses fils est aussi, quelle que
soit la diversité de leurs moyens d'action, la première et la nécessaire condition de leur apostolat? Car le spectacle de la discorde entre les croyants devient vite, pour les incroyants, un sujet d’éloignement et -de défiance.
Je confie ces réflexions, Monsieur le Directeur, à votre bonne foi et à celle de vos lecteurs à qui vous voudrez bien, j'espère, les communiquer, et je vous prie de me croire,
Votre bien cordialement dévoué,