AOÛt
À ess à A FLE
On pourrait presque répéter, à propos de la révolte
des fonctionnaires, le mot du duc de Liancourt à Louis XVI, le r4 juillet 1789 : « Ce n’est pas une révolte, c’est une révolution. »
: Le mouvement syndical, en lui-même, porte dans -ses flancs une transformation profonde de la société : ce n'est rien moins que le renversement de toute notre organisation sociale, politique et administrative. En s’y jetant, après les travailleurs de l’industrie et avec eux, les agents, les employés de l'État accentuent ce caractère du mouvement et en font, sans le savoir, éclater à tous les veux la gravité.
Un instituteur, membre du Conseil départemental de la Seine, M. Émile Glay, a cherché, dans un article. de la Revue syndicaliste du mois d'avril dernier, à expliquer les sentiments qui animent, en celte affaire, ses collègues de l’enseignement.
Il montre comment, en 1904, voyant les « voisins », comme ïl dit, les agents des postes, les douaniers, parlér d’émancipation, les instituteurs furent hantés par les mêmes idées. Ce ne fut d’abord qu'un essai d'association exclusivement professionnelle.
« Mais cette conception un peu trop simpliste devait, dit-il, être rapidement dépassée » ; alors commença une campagne de solidarité, dont M. Glay indique la signification : « Nous allons demander à la classe ouvrière l'appui de son organisation pour faire aboutir nos revendications ; maïs, si nous ne lui offrons rien en échange, nous ne serons pas honnêtes. » Or ce que les instituteurs offrent au peuple, le manifeste des syndicalistes le dit très nettement : c’est un enseignement soustrait à la direction, à l'inspiration de VÉtat : « Ce ne sera plus au nom du gouvernement,
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même républicain, ni au nom de l'État, ni au nom du peuple français, que l’instituteur conférera son enseignement : ce sera au nom de la vérité... »
Quelle vérité? qui la définira ? M. Glay ne le dit pas, et pour cause. Pour le dire, il faudrait reconnaître une autorité. divine ou humaine, et c’est ce que ne veulent ni M. Glay ni ceux dontil formule les aspirations. Leur enseignement sera proprement anarchique. Mais du coup et en même temps, voilà toute la doctrine révolutionnaire reniée. « Les enfants, avait dit Danton, appartiennent à la République avant d’appartenir à leurs parents, » et, de cette parole, était sortie l’organisation de l'instruction publique, ébauchée péniblement par la Convention, créée par Napoléon et jetée par sa main puissante dans le moule universitaire.
Cet exemple est caractéristique. On trouverait la même tendance, la trace du même esprit, dans les manifestes syndicalistes de tous les fonctionnaires.
Ce qui croule, ce qui s'effondre, c’est l'État bureaucratique, tout-puissant, souverain maître des citoyens, qui, depuis cent ans, absorbe toute la vie nationale, étouffe les initiatives, nivelle les coutumes, régente les intérêts, les idées, les consciences elles-mêmes, et dont les agents, couvrant le territoire comme les tentacules d’une pieuvre gigantesque, s'appellent les fonctionnaires. Ils sont aujourd'hui, d’après les plus récentes statistiques, environ huit cent mille.
Cet Elat eut longtemps sa grandeur. L'ancien régime, par la centralisation toujours plus grande du pouvoir, par les progrès de l’absolutisme royal, en
avait préparé l'avènement. Mais, dans la monarchie,
subsistaient encore des organes autonomes, jouissant d’une large part d'indépendance : les corporations, dénaturées par les exigences fiscales de la royauté,
gardaient cependant une existence propre; les parle-
ments, les états provinciaux, contenaient, quelquefois jusqu’à lui opposer une énergique résistance, l'autorité du pouvoir central. Les abus, cependant, avaient affaibli cette antique organisation : la faveur royale, la vénalité des offices et les exactions l’avaient corrompue : la France, à la fin du xvur° siècle, avait besoin d’une réforme profonde de son administration.
La Révolution, gouvernée par l'idéologie philoso-
| phique, au lieu de réformer, fit table rase des institu-
tions : confondant l'unité nationale avec la centralisation administrative, elle détruisit tous les organes autonomes, et brisant, par l'établissement des départements, les vieux cadres de l’ancien régime, pour n’en conserver que la conception de l'État souverain, elle créa la formidable machine dont le pouvoir central devait bientôt conduire directement tous les rouages.
Napoléon, la trouvant telle que la rêvait son puissant génie, s'en empara, la mit en état, la compléta et lui donna, par les décrets de sa volonté, une impulsion | si forte qu’elle marcha, d’un mouvement immuable, pendant tout un siècle. La Restauration vint, puis le gouvernement de Juillet, puis la République et le deuxième Empire : sous ces formes diverses, rien ne fut changé en France dans l'ordre créé par la Révolution et organisé par Napoléon. L'État demeura le même, toujours plus centralisé et plus absolu à mesure que s’effaçaient les vestiges des anciennes autonomies, représenté, obéi par une armée d'agents, de plus en
plus nombreux et impersonnels, à mesure que la civilisation multipliait les besoins et que croissait l'autorité du souverain anonyme.
Ce sont nos huit cent mille fonctionnaires. On commettrait une véritable injustice en méconnaissant leur valeur et en oubliant les services immenses qu'ils ont rendus, qu'ils rendent encore à la nation. Je lai dit, l'État administratif qui, depuis un siècle, sous des noms différents, gouverne la France, a eu son incontestable grandeur. Aux heures troubles, lorsque les mouvements populaires sont venus bouleverser les formes du pouvoir, renverser les trônes, élever et précipiter les dynasties, ce sont les fonctionnaires, soutenus par l’armature toujours solide de l’organisation centralisée, qui ont maintenu les traditions, préservé le crédit, assuré la marche des affaires, conservé et transmis de main en main la pratique du gouvernement. Le public médit beaucoup des bureaux ; il a souvent raison, car il souffre de leur routine et de leur lenteur. C’est à eux, cependant, qu'il est redevable d’une continuité, d’une régularité et d’une honnêteté administratives dont notre pays a, pendant un siècle, offert l'exemple aux nations voisines. C’est à ce point de vue qu'a pu être, avec raison, formulé l’aphorisme démodé el ridiculisé de nos jours, sur «€ ladministration que l’Europe nous envie ». a
Mais, ainsi que l’ancien régime, le régime > moderne s’est corrompu par les abus, et de même aussi, en se corrompant, il laisse apercevoir à tous les yeux Île vice de sa constitution.
La troisième République n’a pas plus innové, en
matière d'administration, que les régimes précédents.
Elle en a été la prolongation. L'État centralisé, souverain absolu, a continué de fonctionner comme sous l'Empire, comme sous la Monarchie, avec la même organisation, partant la même puissance. Mais semblable à un organe hypertr tous il per par son propre développement. |
Bien loin de développer dans l’esprit des citoyens le goût des initiatives particulières, il a, plus que jamais, attiré à lui toutes les forces vives de la nation.
Le chiffre énorme et toujours grossissant des fonctionnaires ne donne qu'une faible idée de l’état moral
où la centralisation à outrance a jeté notre pays : pour
le juger exactement, il faut ajouter que des milliers de candidats sollicitent, dans tous les services, chaque place vacante. Cela est, sans doute, un grand tort; et, lorsque les fonctionnaires se plaignent de leur précaire condition, les donneurs de conseils ne se font pas faute de leur opposer cette pléthore de candidats. « Personne, dit-on, n’est obligé d’être fonctionnaire. » La question est ainsi mal posée. D'une part, le gouvernement, par la multiplicité des fonctions dont il dispose, offre à la masse une perpétuelle tentation. D'autre part, en l’état de nos mœurs, la carrière administrative paraît nécessairement, à un très grand nombre de citoyens, le meilleur, presque le seul moyen de gagner leur vie. Sous l'impulsion du pouvoir central, tout concourt à pousser vers lui les jeunes gens : raisons morales et raisons économiques, destruction