‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 79 sur 94 · RAT · texte numérisé non relu

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progressive de la vie familiale et des coutumes locales ; espoir de salaires constants; de retraites assurées, et dégoût du labeur soumis aux incertitudes du lendemain ; ambitions offertes en prime au développement de l'instruction, et trop souvent irréalisables.

La population française, celle qui, formée de la petite bourgeoisie et des classes laborieuses, compose l'immense majorité de la nation, se rue ainsi vers les emplois publics, par nécessité, par goût, par éducation, par attrait pour le travail facile, et par espoir d’une condition supérieure.

Sur cette foule d'agents en exercice ou en expectative, l’action de l’État est toute-puissante. Soumis à la suprématie de majorités électorales incessamment sollicitées, le pouvoir central, dans sa forme nouvelle, devait, par la force des choses, céder à la tentation d'user, pour les façonner à son gré, de tous les moyens que la centralisation met à son service. La faveur et l’intimidation devinrent ainsi, plus qu'en tout autre régime, les principaux moyens de gouvernement. Le choix des fonctionnaires, subordonné à l'intérêt politique, fut, la plupart du temps, imposé par ceux dont il était nécessaire de ménager les susceplibilités, de conquérir ou de conserver les suffrages. Leur avancement ou leur révocation furent, trop souvent, la récompense des services électoraux ou le châtiment de l'indépendance. Il arriva que l’armée des fonctionnaires, au lieu de n'être qu'une force administrative, devint un instrument de parte be favoritisme et la sujétion discréditèrent peu à peu ce grand corps, en détournant de lui le respect et la confiance des administrés.

D'autres causes, encore, ébranlèrent l'institution

séculaire. L'État, non content d'exercer son pouvoir dans la vie publique des citoyens, prétendit, par l’intégrale application de la doctrine révolutionnaire, en étendre les effets à l’ordre moral : professant en théorie ‘la neutralité religieuse, il en sortit bientôt, comme il était inévitable, pour imposer, sous le nom de morale indépendante, une sorte d'irréligion officielle. Les fonctionnaires durent se plier à cette tyrannie des consciences, sous peine d'encourir de cruelles disgrâces. Beaucoup se lassèrent de cet esclavage et quittèrent volontairement l'administration où ils auraient pu rendre de longs services : d’autres en furent expulsés pour avoir essayé de s’y soustraire.

M. Leroy-Beaulieu, dans son livre sur l'État moderne, a parfaitement défini cet état d’esclavage moral : t L'État, dit-il, a la prétention que l'homme qui remplit un de ses emplois lui appartienne tout entier : ce n’est pas seulement son travail professionnel qu'il veut, c'est son concours en toute circonstance : il exige du fonctionnaire une conformité générale de manière de voir sur tous les sujets avec celle que l'État professe dans le moment ; à peine consent-il à lui laisser sa liberté d’appréciation dans les questions de belles-lettres ou de beaux-arts: mais il empiète sur ses opinions en matière religieuse, de philosophie ou d’éducation. Dans les grands centres, les fonctionnaires, cachés dans la foule, peuvent échapper à ce joug : ils y sont rivés dans les petites villes et dans les campagnes. »

Ce n’est pas seulement dans leurs croyances, dans leurs convictions intimes, que les agents du pouvoir souffrent de cette servitude. Elle les atteint dans tous leurs intérêts. Les garanties professionnelles disparaissent peu à peu devant l'arbitraire.

Le très distingué chef de cabinet de M. Viviani, mi- -nistre du travail, M. J. Paul-Boncour, a constaté celte situation en termes extrêmement frappants. :

Ia très bien montré comment le mouvement syndical devait nécessairement séduire et entraîner ce qu'il appelle «le prolétariat administratif ». Car, dit-il, « la solidarité la plus proche, la plus impérieuse, c’est celle qui unit ceux qui exercent une même profession, Celle-là, c’est le syndicat qui l’exprime. Ce qui nous intéresse le plus, c’est de défendre nos moyens d'existence, de protéger le travail qui nous assure la vie. Cela, c'est le syndicat qui le permet. »

Le mouvement qui emporte les fonctionnaires trouve ici sa justification. Sans doute, c’est un véritable mouvement de révolte ; mais, comme dans presque toutes les révoltes, 1l y a dans celle-ci des causes légitimes. Un écrivain belge, M. Pierre Harmignie, docteur en droit, a mis en lumière ce point de vue essentiel, dans une brochure sur les Syndicats de fonctionnaires, publiée à Louvain. |

La crise du fonctionnarisme y apparaît telle qu’elle est: non plus seulement une passagère manifestation d’anarchie, mais l'effet d’une organisation profonde ; non plus seulement un mouvement isolé, mais un élément, peut-être désormais le plus important, du mouvement syndical universel.

M. Harmignie cile très à propos des paroles de M. Millerand qui constatent cette solidarité : « Le règlement du sort des ouvriers et employés de l’État ne constitue qu'un cas particulier d’un problème géné-

ral. » Cela est très vrai, et ce problème se pose, devant la société moderne, sous une forme précise autant que menaçante : c’est la lutte contre les privilèges de la richesse et contre ceux de l'État. Ces seuls mots expriment toute une révolution.

On a vu, par les déclarations des instituteurs. comment ils comprennent, en ce qui les regarde, cette lutte contre l'État. Les agents des postes en ont la même conception.

A ces déclarations de guerre, les représentants de l’État opposent des protestations d'énergie ; M. Rouvier, en 1909, disait à la Chambre, répondant à ceux qui le pressaient de reconnaître aux fonctionnaires le droit syndical : « Je suis ici pour affirmer, parce que c'est le fond de ma conviction, qu'aucun gouvernement ne pourrait y consentir sans se suicider, sans mettre en péril l'existence même, non seulement de la République, mais de tout régime régulier et normal. » M. Clemenceau ne tient pas un autre langage : « Aucun gouvernement, écrivait-il le 7 avril dernier aux fonclUionnaires syndiqués, n'acceptera Jamais que les agents des services publics soient assimilés aux ouvriers des entreprises privées. »

Ce sont des mots que les faits emportent dans un tourbillon chaque jour plus impétueux. Ceux qui les prononcent, vaincus à l'avance, infligent eux-mêmes à leur intransisgeance verbale le démenti de leurs concessions effectives.

La lettre de M. Clemenceau était écrite pour défendre son projet de loi, et ce projet, par son article 2, consacre pour les fonctionnaires civils le droit de « s'associer librement en vue de létude et de la sauvegarde de leurs intérêts professionnels », c’est-à-dire

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de former des syndicals, comme les ouvriers de l'industrie privée.

Lorsque M. Rouvier prononçait le non possumus absolu que j'ai rappelé, déjà, depuis six ans, les agents des postes, télégraphes et téléphones s'étaient syndiqués avec l’appui formel et l’encouragement de M. Millerand, leur ministre d'alors ; les receveurs et dames ‘employées s’affiliaient presque aussitôt à l'Association des agents, puis c'étaient les employés des octrois, les soixante mille cantonniers et éclusiers de France et d'Algérie, puis encore les instituteurs qui, par l’institution officiellement patronnée des « Amicales »; s’acheminaient publiquement et d’un rapide élan vers le groupement syndical ; c'était enfin, et à l'heure même où parlait M. Rouvier, la « Fédération générale des associations professionnelles d’ crosse civils de l'État ».

Que peuvent les essais de résistance après des responsabilités si légèrement acceptées ?

M. J. Paul-Boncour, dans son étude sur les syndicats de fonctionnaires, emprunte les détails que je résume ici à M. Georges Cahen, et il cite, de celui-ci, cette conclusion de son article, publié dans la Revue Bleue :

« C’est une puissance qui se révèle ! Les forces éparses s’agglomèrent, les groupes s'organisent, et la loi de solidarité coordonne tous ces efforts en vue d’un progrès Commun. »

D'un progrès, peut-être ; d'une révolution, certainement.

Le syndicalisme ne. s'arrêtera pas dans sa marche irrésistible. Sans doute,il subira des heurts violents, il aura des temps d'arrêt et des retours impétueux ; mais, à travers ces vicissitudes, il atteindra son terme

naturel. qui est la transformation des conditions so-

ciales, économiques et politiques, créées par la Révolution : la révolte des fonctionnaires est, dans sa marche, un incident peut-être décisif. -

L'individualisme, qui a dominé tout le -xix° siècle. succombe aujourd’hui devant lui la centralisation Dbureaucratique n’est que l'expression administrative de l’individualisme ; il est inévitable qu'ils succorabent ensemble. :

Quel désordre, quel bouleversement, quel état d’anar-

chie engendrera cette chute d’une société séculaire P

C'est ce qu'il est impossible de mesurer et que fait assez prévoir l’ardeur inconsciente avec laquelle le socialisme, espérant en tirer sa propre vicloire, encourage un mouvement cependant essentiellement contraire, dans sa fin, aux principes mêmes de la Révolution, à l'abolition des corps autonomes, et à l’absolutisme de l'État. --

Peut-être aurait-on pu, depuis trente ans, conjurer

un si dangereux écroulement, par une politique so-

ciale, résolument réformatrice ; peut-être, en offrant au monde du travail l’organisation professionnelle, dont

il sentait confusément le besoin et l'instinct, était-il

possible de donner au mouvement syndical une vertu pacifique et conservatrice ; peut-être pouvait-on, par une sage décentralisation, répondre aux aspirations régionalistes qui agitent l'esprit provincial, toujours vivant; peut-être aussi, par un statut spécial et contractuel, les fonctionnaires eussent-ils, dans leurs rela-

tions avec l'État, échappé aux tentations de révolte, nées de l'esclavage bureaucratique.

L'École sociale catholique a préparé depuis trente ans cette évolution : il est permis de regretter, qu'à droite comme à gauche, ses conseils et ses exemples aient été dédaignés.

LE BLÉ LÉVERA ‘

Je viens de terminer la lecture du roman dont René Bazin achevait, hier, la publication dans la Revue des Deux Mondes, et, tout de suite, encore pénétré d’émotion, je voudrais essayer de dire pourquoi il m'a si fortement saisi.

Je sais, dans le pays, quelques hommes de mon àge, qui me comprendront. Ce sont les survivants des jours lointains, dont ni les années écoulées, ni les déceptions entassées, ni les cruelles attaques, ni les dédains pires que les attaques, n’ont pu leur faire oublier les enthousiasmes, alors qu’au lendemain du désastre national, ravis par l’image du peuple chrétien apparue dans les ruines à leurs yeux pleins de larmes, ils se donnaient tout entiers au grand rêve qui les emportait à sa poursuite.

D'autres, je le crois, m'’entendront aussi. Ge sont des jeunes hommes, agités des mêmes pensées, hantés par les mêmes espoirs, qui, dans la lourde inertie d’un temps découronné des pensées idéales, gardent le goût des actions généreuses, et, pour conquérir à Dieu l’âme populaire, dévouent leurs belles années au dur labeur des œuvres sociales.

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