‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 8 sur 94 · ANA · texte numérisé non relu

ANA

au ministère des cultes, à qui M. Rouvier laissa, on s’en souvient, la charge et la gloire de défendre, devant la Chambre, la loi dont il ne voulait pas.

Entre quelques déclarations, assez étonnantes, que fit alors à la tribune ce mémorable homme d'État, il faut noter celle-ci : « Les églises, dit-il un jour, resteront ouvertes pendant un temps que vous aurez à déterminer. »

Si, comme on doit le croire, ces paroles avaient un sens, elles voulaient dire apparemment que, passé ce délai, les églises seraient ou tout au moins pourraient

être fermées.

M. Briand n’a-t-il, de ces déclarations, aucun souvevenir ? Non, tout est oublié. Cartes postales, banquets officiels, paroles de ministres, tout cela ne compte plus. Fermer les églises? Nous! pour qui donc nous prend-on ? :

M. Clemenceau se défend d’un si noir dessein, avec une particulière vigueur. C’est de Carlsbad que nous est venue cette parole de paix : « Jamais, tant que je serai là, une église ne sera fermée ni livrée à un usage profane ! »

Voilà qui est bien, L'autre jour cependant, aux journalistes qui, à Rambouillet, l’environnaient, à la sortie : du conseil des ministres, M. Clemenceau a déclaré rondement : « La loi suivra son cours! Son cours elle suivra ! » Ce disant, il chantonnait, rapportent les chroniqueurs. |

Chanson, en effet! Car si « son cours suit la loi », voici ce qui arrivera : les églises pourront être désaffectées par un simple décret, quand l’exercice du culte

y sera interrompu pendant six mois, quand un inspecteur, connaissant son métier, trouvera insuffisamment exécutés les règlements sur les monuments historiques,

par quoi il fautentendre, comme on sait, certains objets mobiliers, aussi bien que certaines églises, ou quand

un préfet bien stylé déclarera qne l’église est détournée de sa destination, à raison de quelque sermon jugé séditieux... Mais à quoi bon chercher si loin ? La question est plus simple encore. Les églises pourront être désaffectées, si aucune association cultuelle ne les a réclamées au bout de deux ans, c'est-à-dire le 11 décembre 1907. Or, il n'y aura pas plus d'association cultuelle en 1907 qu'en 1906 : cela est de toute évidence. Alors ?

M. Clemenceau et M. Briand protestent, cependant, que, s'ils sont encore là, on ne touchera pas aux églises. Le bon billet ! Est-ce que, même en dehors des cas prévus, la fermeture ne pourra pas toujours être prononcée par une loi? Oui; cela est expressément stipulé et M. Combes, qui connaît, pour s’en être bien trouvé, l’art de se servir des députés, a pris soin de donner aussi sa petite interview à la presse, précisément pour rappeler à ses fidèles blocards qu'il ne faut pas longtemps pour déposer et faire voter un projet de loi. quand on en a besoin. M. Ranc sait cela à merveille, et sans s’attarder en de vains discours, ilrappelle tout droit à nos ministres que, d'ici au mois de décembre, il se sera passé quelque chose de plus important que leurs interviews : le Parlement'se sera réuni et la majorité

aura voté.

La remarque vient à pointet j'y ajoute celle-ci, c’est que, d'ici à la rentrée des Chambres, le grand Convent maçonnique également aura tenu sa session annuelle :

c'est Pour quoi les paroles ministérielles n’ont, en attendant, qu’un intérêt documentaire.

Les précautions, d’ailleurs, sont déjà prises. Car à peine la discussion de la Séparation était-elle terminée qu'un législateur prévoyant déposait une proposition qui est là, toute prête, et qui dit que « les édifices cultuels désaffectés seront transformés en locaux pour conférences publiques, dans les petites communes ».

Si le Convent ordonne de voter cette proposition, elle le sera sans nul doute, ét on nous dira que la loi est la loi. |

M. Briand n’en est pas moins stupéfait de notre inquiétude : « Je ne sais pas pourquoi on parle de la fermeture des églises ! » Le voilà renseigné, et franchement, nous aurions le droit de réclamer, au point où nous sommes, un peu plus de mémoire... ou de Sérieux.

Au vrai, ni M. Briand, ni M. Clemenceau, pour se servir de la fameuse loi, ne savent par quel bout la prendre. Le Temps a trouvé, pour exprimer cet état d'âme, après le dernier conseil des ministres, une formule remarquable : « Le gouvernement, dit-il, a décidé d'appliquer la loi, étant entendu qué cette loi n’exige pas de mesures immédiates de sa part. » On ne saurait s'exprimer en termes plus discrets : on appliquera la loi, étant entendu qu’on ne l’appliquera pas.

La formule peut être bonne pour masquer la retraite

ministérielle. Elle l’est, surtout, pour endormir les ca-

tholiques dans une trompeuse confiance. C’est la méthode anesthésique, familière aux Pan Gens du gouvernement.

Nous y laisserons-nous prendre encore une fois? Après quatre années de guerre, pour ne pas remonter plus haut, serons-nous encore surpris par une tactique si souvent éprouvée? Oublierons-nous la proscription des congrégations, la confiscation de leurs biens, la fermeture de leurs écoles, accomplies à coups de décrets, au mépris des engagements et des lois, et suffirat-il que des ministres embarrassés jurent qu'ils nous laisseront tranquilles dans nos églises, pour qu'aussitôt nous cessions de croire que éternel ennemi garde la résolution de nous en chasser, dès qu'il le pourra ?

J'entends, il est vrai, les bons apôtres de la guillotine par persuasion : « Voyez-vous, nous dit-on, ces cléricaux incorrigibles ! toujours les mêmes, acharnés à la politique du pire, dans l'espérance, cent fois déçue, d’une réaction chimérique. On leur promet de ne pas fermer les églises, et ils ne sont pas contents! Il leur faut la guerre religieuse pour servir leurs complots ! » EE nos gens de conclure fièrement : « Ils ne l’auront pas, nous n’en ferons pas des martyrs. Nous resterons modérés, malgré eux ! »

Cette indignation prête à rire, non moins que cette modération. On sent trop bien ce qu'elles cachent et que la crainte est, en cette affaire comme en quelques autres, le commencement de la sagesse.

Les inventaires, qu'on raille aujourd’hui, mais dont nul ne riait il y a six mois, furent décidément une profitable leçon de choses. Je sais des ministres à qui l’assaut des églises valut une chute assez rude. Ceux d’aujourd'hui ont retenu l’apologue : « Aussi bien, dit l autre, je voulais descendre. »

Admirable philosophie dont.heureusement, M. Briand, intarissable en ses épanchements, nous a livré le secret : «Il y a, dit-il, deux éléments dans la constitution de l'Église catholique : le clergé, les fidèles ! Pourquoi voulez-vous que nous punissions les fidèles d’une faute commise par les prêtres ? Car il y aura faute, il y aura délit quand un prêtre, sans association cultuelle, exer- | cera le culte dans une église quelconque. »

J'ai relu cela dix fois, pour être bien sûr que ce n'était pas une myslification. Mais non. M. Briand a bien réellement dévoilé àses confidents ordinaires cette prodigieuse conception. :

Donc, c’est dimanche : l’église est ouverte: elle se remplit de fidèles, hommes et femmes; les trois sons de la cloche ont tinté. La messe va commencer.-Le curé s’avance, en habits sacerdotaux. Tout à coup le commissaire, avec son écharpe, lui barre le chemin : «Au nom dela loi, défense de dire la messe en ce lieu. » Se figure-t on la scène ?

Croit-on, de bonne foi, que sur cette seule injonction, le prêtre va rentrer dans la sacristie et que tout sera fini? Croit-on que le peuple s'en ira tranquillement, sans rien dire et sans protester ? Non, on ne le croit pas, on ne peut pas le croire : on sait bien qu’une pareille tentative équivaudrait à la pire des provocations ? Qu'est-ce donc qu'on espère ?

Mais je veux, contre toute évidence, qu'on parvienne à empêcher la célébration de la messe ? Après ? Le di-

manche suivant? On ne suppose pas que prêtres el fidèles vont se déclarer satisfaits et qu'ils ne reviendront

pas à l’église, avec la volonté d’y remplir, par la célébration de leur culte, l'obligation de leur conscience. Que fera-t-on ? Répétera-t-on l’odieuse sommation ? Est-ce là le régime que nous prépare l’esprit conciliant de M. Briand et à propos duquel on a bien le front de nous reprocher, parce que nous le repoussons en haussant les épaules, d’être d’incorrigibles factieux.

Jose dire qu'aucune injure plus insupportable ne nous fut adressée que cette malséante plaisanterie. Si elle cache sérieusement un plan de gouvernement, ce ne peut être que la préparalion des inévitables conflits qu’on se flatte, le moment venu, d'exploiter contre nous.

Mais le proposde M: Briand révèle d’autres et de plus secrets espoirs. | Les habiles, ceux qui ne croient pas tout à fait suffisant, pour combattre l'Église, de crier : « À bas la calotte ! » rêvent d’acheminer le catholicisme à sa ruine, par les divisions intestines et par les déchirements de l’indiscipline. C’est ce qu’on appelle donner aux laïques la faculté d'évoluer librement dans leur religion. Nous avons vu, pendant la discussion de la loi de Séparation, percer à plus d’une reprise et, souvent, s'affirmer nettement cette arrière-pensée, chère à M. Buisson. C’est elle qui en inspira l'esprit et en suggéra les dispositions principales. Si, au lieu de séparer en réalité l’Église de l'État, on a voulu, en fait, donner à l'Église une organisation nouvelle, civilement instituée, c'est qu'il s'agissait surtout de préparer légalement les schismes espérés. Isoler le peuple du clergé, séparer les fidèles et les prêtres, tenter l'indépendance des laïques par l'appui de

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la loi, leur offrir les moyens juridiques de répudier la direction hiérarchique, telle fut l’idée dominante qui gouverna tout l'effort des initiés. Le régime des asso- ciations cultuelles est tout entier conçu pour y répondre et la faire triompher. J'ai craint quélquefois que ce complot n'échappät à beaucoup de catholiques, et je suis presque tenté de me réjouir, au fond, que M. Briand ait sitôt démasqué ces calculs inavoués. |

Il y a le clergé, il y a les fidèles : tout le Di de campagne tient dans ces quelques mots, en apparence, inoffensifs.

M. Briand a, d’ailleurs, eu soin de l’exposer lui-même avec une candeur que ses interlocuteurs appellent de l'optimisme, et que peut, seule, expliquer une profonde ignorance des questions religieuses. Il a dit encore à quelque autre de ses confidents: que les laïques n’auraient qu'à former entre eux des associations cultuelles, sans aucune participation du clergé, et à aller ensuite offrir aux évêques et au clergé la jouissance des églises. C'est très simple, en effet. Seulement cet extraordinaire ministre des cultes a oublié que les laïques se mettraient, ce faisant, en révolie ouverte contre le Pape, qui défend la formation des associations ceultuelles aux simples fidèles comme au clergé. Il l’a oublié, à moins qu'il n’ait espéré, yayant songé, trouver des complices parmi les catholiques.

Son illusion, comme le plan des évolulionnistes, se brisera, j'ose le prédire, non seulement contre les résislances réfléchies de la foi raisonnée, mais aussi contre l'élan spontané du sentiment religieux, soulevé par les menaces de persécution.

J'engage M. Briand à méditer, s’il en trouve le loisir, les spectacles offerts, en ces derniers temps, par l’en-

trée des nouveaux évêques dans leurs villes épiscopales. Ils n'ont plus ni cortèges officiels, ni hommages protocolaires. Maïs une foule de «simples fidèles » les ac-

compagne, les escorte, les acclame, plus nombreuse et

plus ardente qu’elle ne le fut jamais : et quand les apaches de l’endroit commentent les déclarations ministérielles, en défonçant les portes de l'église, pour se ruer contre le sanctuaire, ils trouvent devant eux les prêtres et les laïques étroitement unis, prêts à défendre ensemble l’autel menacé.

Ce spectacle symbolique s’est vu hier à Moulins : il pourra se voir ailleurs. C'est pourquoi je crois comme le dit M. Clemenceau. qu'on ne fermera pas les églises, et même, quoi qu'en dise M. Briand, qu’on y laissera les prêtres célébrer la. messe en paix.

ré

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