‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 92 sur 94 · ET TOUJOURS DES OEUVRES !... À · texte numérisé non relu

ET TOUJOURS DES OEUVRES !... À

. Comme la politique antichrétienne, avec son cortège de calomnies et de persécutions, fut, depuis trente ans, la cause principale des méfiances dont souffre le clergé dans les milieux populaires, ainsi l’encouragement intéressé donné par le pouvoir aux passions démagogiques contribua, sans nul doute, pour une très large part, à jeter dans les campagnes le discrédit et la suspicion sur le château.

Mais, dans cette perte de leur influence, la responsabilité de classes élevées n'en est pas moins, il faut le reconnaître, gravement engagée.

Si le châtelain est, dans beaucoup de régions, sans action sur la population qui l’entoure, c’est, presque

toujours, dans ma conviction, parce qu'il ne cherche plus à en exercer.

L'impuissance politique à laquelle il se voit condamné, même dans sa propre commune, la légende de l’ancien régime dont il est obsédé, le stigmate de la réaction dont il est marqué, les accusations: odieuses et stupides dont il sent autour de lui les malfaisantes insinualions, tout l’a rebuté, détourné du devoir social, rejeté vers les suggestions de l’égoïsme. Le mortel € À quoi bon ? » a pris possession de son intelligence et de son âme.

Le vieil attachement à la terre, qui fut la force de ses pères, l'acceptation naturelle des obligations et des responsabilités qui en accompagnaient l'héritage, ont bientôt cédé, chez ce découragé souvent inconscient, à l'attrait des jouissances tranquilles. L'habitude grandissante des déplacements mondains a fait de lui, presque partout, un déraciné ; peu à peu il s’est déshabitué du contact avec ceux qui l’entourent, désintéressé de leurs affaires, et bientôt de leurs besoins, perdant ainsi le souci de leurs corps et même de leurs âmes, dont sa fonction sociale lui faisait une obligation.

Mais il faut aller plus au fond. Cette occupation constante des ouvriers et des paysans entraine de réels sacrifices : elle dévore le temps du repos, elle dérobe celui du plaisir ; elle impose des fatigues et des ennuis ; elle exige enfin, de ceux même que soutient le goût naturel de l’activité sociale, des actes toujours renou-

velés de courage et de persévérance.

Quel sentiment pourra déterminer un homme riche, indépendant, maître de ses loisirs, à une si grande abnégation ? L'intérêt, l'ambition électorale? peut-être, et pour un temps ; mais ce ne sera que l'exception, et le zèle qui n’a point d'autre aliment se rebute devant l’insuccès. J'ose dire que le sentiment religieux luimême n'y suffit pas, s’il ne se hausse jusqu’à la pleine intelligence de la vie chrétienne. La dévotion a ses égoïstes comme le plaisir. Pour se mettre ainsi au service des autres, il faut les aimer.

Voilà la juste critique que méritent trop souvent, à

mes yeux, les classes élevées. Elles n'aiment pas le peuple assez franchement, assez généreusement. . J'ai parlé d’abord du châtelain, parce que ma pensée est allée naturellement à cette population rurale qui forme la masse de la nation. Mais la même observation s'adresse aux patrons et aux chefs d'industrie.

Îci, ce n’est pas, du moins au même degré, l'amour de la vie facile qui détruit les liens sociaux : beaucoup, parmi ces hommes de labeur, s’attachent exclusivement à leur tâche souvent rude et austère. Mais les lois inexorables de l'intérêt industriel s'emparent des àmes, les dominent, y étouffent le sentiment. La direction anonyme achève de séparer, suivant le terme cruellement anti-social de la langue moderne, « l'employeur et l’employé ». L'autorité subsiste, l'influence disparaît. Désormais, elle n’appartiendra qu’à ceux qui sauront la conquérir par le cœur. Car, en dépit des transformations politiques, quels que soient les temps et les régimes, dans les républiques comme dans les monarchies, c’est par le cœur qu'on prend les hommes.

Voilà la grande raison des œuvres : elles sont le terrain de manœuvre du cœur. Elles n’agissent pas seulement sur celui qui en est l’objet, mais plus encore sur celui qui s’y dévoue. Un patronage, un cercle offrent sans doute à leurs membres de précieux bienfaits ; mais quelle leçon pour celui qui les dirige ! Un syndicat, une caisse rurale sont assurément pour les ouvriers, pour les cultivateurs d’utiles institutions ; mais quel enseignement pour celui qui les fonde, qui les soutient, qui se mêle à leur vie ! quelles occasions pour lui, dans les jeux, dans les causeries, dans les réunions d’études ou d'intérêt, d'approcher l’âme populaire, si naturellement lointaine et réservée, de la pénétrer peu à peu, de la connaître, de la comprendre ! el, alors, quand la confiance est venue, quelles surprises dans cette âme, quelles révélations de dignité, de délicatesse, de souffrance cachée, quelles plaies à guérir, quelles révoltes à apaiser, quelles erreurs à redresser ! et comme on aime ceux qu'on a, de la sorte, découverts !

Les œuvres, c’est cela : c'est. entre les âmes, un échange inégal où celle qui se donne la première est payée, par celle qu’elle a conquise, d’une double récompense, le bien qu'elle à fait et celui quelle a reçu. | | Les classes élevées, trop souvent, sont, par leur faute, privées de cette éducation du cœur. Elles ignorent les œuvres sociales, et les œuvres meurent de leur indifférence. C’est leur grande responsabilité.

Il ya, d’un bout à l’autre de l’année, des congrès,

des assemblées, où se rencontrent les iniliateurs, les

membres actifs de toutes ces œuvres, où, dans l’élan

d’une commune ardeur, le feu sacré du dévouement se communique de proche en proche, chacun apportant

Sa simple histoire, ses questions, ses solutions, tous

unissant leurs cœurs, leurs inteiligences, tendant leurs

volontés vers ce but unique, montrer au peuple qu'il est aimé pour lui-même et pour l’amour de Dieu.

- Les représentants des classes les plus riches de la nalion y paraissent rarement ; ce sont des prêtres et des travailleurs, des avocats, des commerçants, des employés, des petits et des humbles qui forment l’auditoire, qui viennent, à la modeste tribune, exposer simplement ce qu'ils ont fait, souvent sans se douter qu'ils offrent l'exemple d’un dévouement presque héroïque.

Comment ceux’ qui s’exilent ainsi de toute la vie chrétienne pourraient-ils garder leur influence?

Comment, dans le mouvement qui passe devant eux,

sans qu'ils veuillent s’y mêler, pourraient-ils ‘discerner autre chose qu’un tumulte qui les effraye, et comment s'étonner que, les voyant inactifs, beaucoup les croient désormais inutiles ?

Ah ! qui saura convaincre ces hommes, comblés des dons divins, du orand rôle qui leur est destiné ? Ils ont le loisir, condition de la liberté, la richesse, condition de l'indépendance. Ils ont, sur tant d’autres, la supériorité, souvent d’un lalent naturel, toujours de l’éducation et de la culture d’esprit qui leur donnent, dans l’action publique, une avance singulière ; ils ont tout cela, et qu’en font-ils ? Quelques-uns, sans doute, en

Un

usent avec une noble générosité : mais combien se croient quittes envers leur devoir, quand ils ont. de leur bourse. subvenu à l'entretien du culte, de l’école, ou même de quelque œuvre à laquelle ils n’apportent aucun concours actif. Pour combien plus encore, leurs loisirs, leur richesse sont-ils des moyens de jouissance égoïste, leur nom, leur rang, des sujets de vanité, leur talent, une jachère abandonnée, leur éducation, leur culture, des éléments de succès personnel ou de satisfaction stérile ! Qui saura les détourner de cette funeste insouciance ?

Au congrès des œuvres de patronage de la jeunesse ouvrière qui se tint à Paris, en 1900, à l'occasion de l'Exposition universelle, je fus invité à prononcer le discours de clôture, et je me permets de reproduire

, parce ae plus que jamais, je le crois SPP L se que j'y adressais aux classes élevées :

« Le vicomte de Melun, disais-je, qui fut, chez nous, après 1848, le grand initiateur des œuvres de patronage, avait coutume de répéter aux hommes de son temps la parole de l'Évangile : « Pourquoi vous tenir ainsi tout le jour sur la place, à ne rien faire ? Allez à ma vigne. » Allez à ma vigne, c’est-à-dire allez à ce vaste champ qui s'ouvre devant vous, tout labouré par l'orage ; allez à ce champ où marche, d’un pas rapide, la multitude à qui fut conféré le pouvoir de commander aux destins de la patrie ; allez, et à pleines mains, sans regarder en arrière, de ce grand geste du semeur que presse la courte durée du jour, répandez la semence de vie que Dieu vous a donnée par avance, puisez dans votre cœur, puisez dans votre intelligence toutes les ressources qu'y enferment la foi, la science et le

travail : et sans souci des critiques, sans vous rebuter

des insuccès, acceptant tous les concours, ne refusant

Jamais vos bonnes volontés, faites au peuple sa part de ces trésors qui sont en vous, en élevant son âme, en

fortifiant son cœur, en développant ses facultés, en

Jui tendant les bras, pour l'aider à monter vers l’intel-

ligence de son devoir et de sa responsabilité. »

* Kx %

C’est sur ces mots que je veux finir. Mgr Gibier, évêque de Versailles, vient, dans son diocèse, de décider la création, dans les villes et dans les campagnes, de sanctuaires très simples, où le prêtre pourra réunir les groupes de chrétiens, formés par son apos-

tolat au sein des foules incroyantes ; il ouvre, pour

accomplir son œuvre, une souscription parmi ses riches diocésains, et il termine ainsi son émouvant appel : « Quand notre peuple sera converti, quand nous l’aurons ramené à la foi des anciens âges, il établira le règne social de Jésus-Christ, et 1l construira de grandes cathédrales. »

L'image est belle et répond à la pensée qu'exprime le titre de cette étude. Car la conquête du peuple, c’est sa CONVETrSION.

Ea Séparation a posé devant le clergé et devant les catholiques cette question décisive pour l'avenir de notre pays. Le destin de l'Église de France en dépend.

J'ai, au cours de ce travail, essayé d’y répondre très loyalement, en exposant les idées’ dont s’est inspirée toute ma vie, auxquelles je demeure invariablement attaché. | |

Elles se résument en une seule qui domine toutes

les autres : la nécessité de l’action. Si j'osais la for-

muler comme un mot d'ordre, je crierais à tous,

comme Danton commandant l'audace : « Des œuvres,

encore des œuvres et toujours dés œuvres ! »

Elles seront ce que conseilleront les circonstances et les besoins. Ce n’est pas moi qui voudrais proposer à l’action catholique des formes immuables. La jeunesse, à laquelle surtout s'adressent ces pages, à besoin de libre initiative ; elle répugne aux cadres anciens. J'ai trop bien connu, pour m'en étonner, l’ardeur de ses aspirations, et je ne m'effraye pas de voir en elle un

bouillonnement tumultueux de travail, de dévouement :

et d'activité. |

C'est sa gloire et c'est aussi la grande espérance de notre temps : je la salue d’un cœur confiant.

Puisse la discipline ajouter sa force à ce généreux élan ! Puissent ces troupes ardentes, trop souvent rivales, s'unir, en gardant leurs étendards, sous le drapeau commun ! Si quelque sacrifice est nécessaire à cette harmonie, la cause en vaut la peine : c’est celle de Dieu et de la France.

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Ë Fe: .. TABLE DES MATIÈRES Le PREMIÈRE PARTIE Lendemains de Séparation.

; Pages.

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II. — Les Carmélites de Compiègne . . . . . . . . .. 10 III. — L'Assemblée des Évêques. . . .: . .. . .. ... 20 1 = /Formera t-on-les Dolisbs pl le 28 V. — Un discours de M. Clemenceau . . . . . . . . 38 dr Lecons d'HISIOLPRE Nr dns UNS. cor AG F1 Contre dictature: 2, 7, sn 54 DNE= Le.discours de-M> Briand. "#2... 5e... EL. 69 FX L'expulsion du-Cardinal .. . :... .. PS 85 X. — Hommage aux curés de France . . . . . . . .. HAT OR nn - Dieu protése laFrancel:i 4550. |: 100 .

XII. — Sur toi, je bâtirai mon Église . : : . . .. .. 108 NH La fille de l'École. 2 2 1 on 116 F I ee me ds Pise 5 de corne Moha eg e V2 L XV. — Le contrat de jouissance des églises . . . . . . . 132 XVI — Les archives de la nonciature . ......... 141 # - XVII — Le procès de M. l’abbé Jouin. . . . . . . . . .. 151 1 Altendons ln #45 es 7 18100 1 AN Larcuite de LA SÉDaralion : 8.4 5 5 vus, 166 3 XX. — Allocution prononcée au banquet de clôture du Congrès de l'Action libérale populaire de , Bordeaux. TRS A or ere ER 175 ne AND Cest voire fadlel 2 = ie ur do ue 181 ee NA" L'Eglise bre dans l'État bre. - 2... 190

XXIIT. — La Séparation de l’Église et de l’État et la ques HO TÉNMeUSC Re PlANCCS FE Eee NE 198

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