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L'ACTION SOCIALE CATHOLIQUE ET LES CLASSES ÉLEVÉES

Si j'ai parlé longuement du clergé qui, dans celte grande épreuve de là Séparation, est le premier en cause, tout ce que j'ai dit de l’action sociale et de la

formation qu’elle exige s’applique, dans ma pensée, aux

classes élevées du pays.

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On disait autrefois les « classes dirigeantes », et:

Le Play appelait leurs représentants les « autorités sociales ». Ces mots aujourd'hui choquent les préjugés démocratiques, aussi aveugles et non moins impérieux

que purent l'être, dans le passé, les préjugés aristocra-

tiques. On ne parlait pas, jadis, des « vilains » avec plus de dédaigneuse hauteur qu’on ne le fait aujour-

d'hui des « réactionnaires ». Je voudrais qu'au moins entre les catholiques, on renonçät, une bonne fois, à ces mots de combat, sans signification précise, bons tout au plus pour tenir lieu d’idées à ceux qui n’en ont pas, vraiment indignes de ceux qui veulent et qui peuvent sérieusement discuter des conceptions sociales.

La question est plus profonde. Classes dirigeantes, classes élevées, autorités sociales sont les formesdiverses de la même pensée, qui attribue, dans la société, aux privilégiés du sort, une fonction particulière. Cette fonction, c’est l’accomplissement du devoir que leur

impose, vis-à-vis des déshérités, l'avantage de leur con-

dition. En théorie, ils n’ont plus de droits particuliers, inhérents à cette condition, cela est entendu; en pratique, elle leur en donne un qu'ils n’ont pas eu la peine d'acquérir, et qui est d’être dispensés de travailler pour vivre : c’est Le plus grand de tous les privilèges. Car cet affranchissement matériel entraine avec lui les plus hautes conséquences morales, le bienfait de l'éducation, le développement de l'intelligence, le libre exercice des facultés et des talents. L'autorité sociale découle de celte indépendance et, de quelque manière qu’elle s'exerce, bienfaisante ou nuisible, son action directrice s'impose nécessairement. La doctrine révolutionnaire nie cette vérité : elle prétend avoir supprimé les classes et créé l'égalité ; mais elle n’a fait qu'anéantir les corps sociaux, et, suivant le mot de Proudhon, mettre à leur place deux classes séparées, les riches et les pauvres,

Quoi qu’on en veuille, les riches ont, entre leurs mains, la force sociale : :alors même qu’enfermés dans

l’égoïsme, ils n’en usent que pour assurer leur jouissance, cette absence de direction enfante le mal.

Notre temps lui-même en offre un exemple frappant. Si l'âme populaire s’est éloignée de Dieu, ce n’est pas l'effet d’une corruption spontanée : c’est l’œuvre raisonnée de dirigeants actifs, résolus, unis entre eux par un dessein commun, conjuralion savante de hautes influences, publiques et privées, morales et matérielles, toutes unies contre le christianisme.

C’est pourquoi, reprenant le mot de Le Play, ear il n’en est pas vraiment de plus précis ni de plus juste, je dirai que c’est, à mon sens, une entreprise fausse en son principe et chimérique en ses effets, de prétendre convertir le peuple en repoussant, sous prétexte de réaction, le concours des autorités sociales. On peut ainsi déterminer un mouvement, on ne fonde pas une société, et le mouvement lui-même ne sera qu'éphémère. Mais en passant il aura fait des ruines. Car il n'offre, sous une forme nouvelle, qu'une manifestation du détestable individualisme, qui est la marque de l'esprit révolutionnaire, et dont le terme nécessaire est la guerre des classes.

Les œuvres, en particulier, ne peuvent se passer, ni moralement, ni matériellement, de la coopération des dirigeants. Sans doute, je sais micux que personne, par une longue expérience, quels admirables dévouements se rencontrent dans le peuple. J'ai vu, dans nos cercles catholiques, dans nos patronages, des ouvriers donner l'exemple le plus magnifique de zèle, de cou-

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rage, d'abnégation : je les ai vus, leur journée finie, ajouter à la fatigue du labeur accompli, celle d’un travail volontaire dont l’œuvre réclamait l'effort ; je les ai vus, pour élever leur esprit, pour apprendre à défen-

dre leur cause, consacrer à l’étude le temps du repos ou

du plaisir; je les ai vus, pour aider, pour secourir leurs frères, se priver eux-mêmes du nécessaire.

Je sais tout cela, mais je sais aussi que si, derrière ces humbles, à côté d’eux, il n’y a pas, pour les sou-

tenir, de leur cœur, de leur exemple, de leur parole et de leur bourse, des privilégiés de la vie, ils seront bientôt impuissants et vaincus. En s'appliquant à for-

mer des «élites » pour soutenir sa propagande, le « Sillon » rend, sans le savoir peut-être, hommage à celle vérité.

Elle éclate chez les socialistes eux-mêmes : j'ai plus d’une fois admiré le dévouement, souvent obscur et silencieux, des ouvriers qui se consacrent au service de leur cause dans les syndicats, dans les Bourses du travail, dans les bureaux de leur groupe, où j'en connais qui se tiennent le soir, jusqu’à une heure avancée de la nuit, à la disposition des camarades. Mais les socialistes ont aussi leurs dirigeants, sans le concours desquels le

seul effort populaire demeureraik vain.

Ainsi, principes généraux et pratique des œuvres, tout appelle, tout rend nécessaire la coopération des classes élevées à l’action sociale. Elle lui fait très sou-

vent défaut : voilà la douloureuse vérité.

Mon intention n’est point ici de disserter sur l’excès

des plaisirs mondains et la futilité des vies qui leur

sont consacrées. Je ne me trouve, pour le faire, ni mission, ni qualité. Tous les temps, d’ailleurs, ont connu ces effets de la civilisation, du luxe et de la vanité, et tous les temps aussi ont vu naître, pour les dénoncer, des Juvénals plus ou moins dignes de leur illustre devancier. Le nôtre n'en manque point. Quel que soit leur mérite, je pense qu'une censure trop cruelle ne fait pas toujours le bien qu'elle espère ; elle risque d’éloigner irrémédiablement, en les blessant, ceux qu'il faudrait convaincre, et d'atteindre, par des coups injustes, derrière les défauts qu’elle flagelle, des vertus qu’elle ignore. | Au reste, encore qu'elle soit toujours capable de sgénéreux dévouement, aux heures tragiques où se réveille sa conscience, ce n’est évidemment pas cette société frivole qui pourrait apporter le concours dont. elle a besoin à l’œuvre de persévérante abnégation, imposée par les circonstances au courage des catholiques. | Encore moins peut-elle s'appuyer sur ceux d’entre les riches que l'indifférence religieuse, quelquefois une irréligion qui se croit un affranchissement de l'esprit, ne permettent plus de ranger parmi les croyants. Le nombre, malheureusement, s’en est accru singulière ment dans lès classes’ élevées, et non seulement parce qu'elles comptent aujourd’hui, dans leurs rangs, beaucoup de parvenus du régime antichrétien qui fit leur fortune, beaucoup aussi d’éléments cosmopolites, étrangers aux traditions catholiques de la France, mais parce que l'air ambiant a corrompu la société chrétienne elle-même, laïcisée, en quelque sorte, dans ses habitudes et dans ses idées, par une sorte de progressive infiltration. Tous les hommes. de mon âge

ont constaté cette lente invasion du paganisme social. qui manifeste si profondément ses ravages dans l’art et dans la littérature.

Aucune fraction du pays ne peut échapper à la direction que lui donne son gouvernement, à l’orientation qu'il imprime aux lois, aux mœurs, à l’enseignement, à la pression qu'il exerce par l’exemple et par l'intérêt. Ceux même qui font envers lui profession ouverte d’hostilité subissent la contagion qu'il répand autour de lui. Trente ans de domination maçonnique ont ainsi changé la mentalité française.

Cependant il reste encore chez nousune réserve puissante de force chrétienne, des familles nombreuses qui gardent, avec les moyens d'action offerts par la richesse et la propriété, le goût et l'habitude de s’en servir pour le bien. Voilà, pour la conquête du peuple, les alliés naturels et nécessaires du clergé.

Je sais que, parmi les catholiques, beaucoup aujourd’'hui redoutent cette alliance. Parce qu'il est souvent demeuré monarchiste en son cœur, le châtelain est dénoncé comme incapable d’inspirer confiance au peuple, et, bien loin de pouvoir aider l’action sociale du clergé, il est accusé de lui nuire, en le compromettant. Cette thèse a depuis dix ans inspiré toute une littérature, suscité des journaux, suggéré des romans.

Je ne la crois aucunement justifiée. Nulle expérience ne la démontre et plus d’une la contredit. Qui ne connaît des exemples, trop rares il est vrai, d'hommes de bien, de femmes admirables, récompensés par l’uni-

verselle affection, malgré des opinions connues de tous autour d’eux, d’un dévouement dont l’action rayonnante s'exerce sur toute une contrée. ;

Mon collègue et ami, M. de Gaïilhard-Bancel, qui fut, dans la Drôme et l’Ardèche, le promoteur de tous les syndicats agricoles, et qui a conquis par cette belle initiative une si juste popularité, raconte dans le livre où il retrace ses « Quinze années de vie syndicale (1885- 1900) » un trait qui exprime admirablement cette vérité:

« Je n’oublierai jamais la réflexion que me fit, il y a déjà longtemps, l’un d’entre vous, que je connaissais bien peu, avant que le syndicat nous eût rapprochés, et qui depuis est devenu l’un de mes bons amis.

« Autrefois, me disait-il, lorqu'en allant à mon travail je vous rencontrais sur la route tranquillement assis dans votre voiture, je me disais que j'aurais bien, voulu être à votre place. Mais à présent que je vois ce que vous faites et la peine que vous prenez pour nous, jaime mieux que vous restiez à la vôtre et moi à la mienne. |

« Un certain jour que je descendais les coteaux qui dominent au sud notre vallée de la Drôme, au retour d’une conférence faite à Roche-sur-Grane, accompagné de mon ami Célestin Frand, qui avait à peine vingtdeux ou vingt-trois ans, de quelle inoubliable et douce émotion il me fut donné de jouir ! Pendant que nous cheminions, tout à coup, au détour d’un chemin, japerçus mon habitation qui émergeait des arbres presque en face de nous, au loin dans la vallée, et surpris je laissai échapper cette exclamation : « Tiens ! d'ici on voit les Ramières ! — Eh! oui, Monsieur, ré- pliqua Frand avec son bon sourire, nous le voyons de

chez nous, votre château ; nous aimons à le voir, nous le regardons souvent, cela nous donne du courage, c'est notre étoile ! »

L'exemple de mon ami est plus éloquent que tous les discours, il a donné du courage à ceux qui peinent autour de lui : c’est proprement la mission des classes élevées. |

IL est bien vrai, cependant, que, trop souvent, le châtelain, le propriétaire rural n’exerce plus cette salutaire influence, et qu'il se sent enveloppé d’une atmos- phère hostile.

Il faut regarder en face cette situation.

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