‹ CombourChapitre 26 sur 82 · Mémoires d'Outre-Tombe · texte numérisé non relu

Mémoires d'Outre-Tombe

2. Abbé Brune, Répertoire archéologique d'I Ile-et-Vilaine (Mémoires de la Société arch. d'Ille-el-V 'Haine, I, 56).

d'inégale hauteur, garnies de créneaux et de mâchicoulis; de ces tours les deux vers le Nord sont plus élevées et plus espacées que celles du Midi.

Nous venons de dire qu'aux siècles derniers les marquis de Coëtquen cherchèrent à rendre moins sombre l'aspect de leur château de Combour. Pour atteindre ce but ils firent enlever une immense terrasse formant sur trois côtés de la forteresse une formidable enceinte ; cette terrasse rejoignait l'étang qui à l'origine venait jusqu'au pied de la courtine méridionale assise sur le roc, et défendait suffisamment de toute approche ennemie cette partie du château. La terrasse était séparée de la forteresse par un large fossé creusé profondément dans le granit et se trouvait elle-même précédée d'un autre fossé. De ces anciennes douves il ne reste rien; en souvenir d'elles on a simplement creusé un petit fossé revêtu de pierre sous la courtine septentrionale du château, devant la porte d'entrée. La hauteur de cette terrasse était telle qu'elle atteignait le premier étage de la demeure féodale — dont le rezde-chaussée affecté au logement des serviteurs sert encore de cuisine — et recevait le pont-levis donnant entrée immédiate au château. Un autre pont permettait de franchir la douve extérieure de la terrasse. Les marquis de Coëtquen comblèrent les douves du château de Combour avec les terres de cette enceinte et remplacèrent les ponts -levis par un immense perron de granit permettant d'arriver à la porte principale de la forteresse, ouverte au premier étage, comme il vient d'être dit. Ce perron, reconstruit de nos jours, repose sur de grandes arcades ogivales qui forment comme le vestibule de l'entrée des cuisines; un petit pont, jeté sur la douve sèche,

conduit à leur porte et leurs vastes fenêtres à croisée de granit s'ouvrent sur le fossé.

Etudions maintenant le château de Combour à l'extérieur, au point de vue architectural; nous y entrerons plus tard.

Pour nous reconnaître dans cette description, adoptons les noms que portent actuellement les quatre tours de la forteresse, quoique nous ayons des raisons de ne pas regarder ces dénominations comme très anciennes.

Lorsqu'on se trouve devant l'entrée du château de Combour, la première tour à gauche du spectateur est la tour du More; à droite s'élève la tour du Croisé; au côté opposé du château, vers Midi, la tour correspondant à celle du More est la tour Sibylle; vis-à-vis celle-ci se dresse la tour du Chat.

L'ensemble de la construction est d'aspect sévère : point d'ornementation aux ouvertures, à peine quelques moulures aux créneaux et quelques accolades entre les mâchicoulis. Sauf la façade septentrionale et la tour du Croisé qui sont en bel appareil de granit, tout le château est en solide mais grossière maçonnerie, couronné cependant de créneaux et mâchicoulis en grand appareil.

La tour du More, considérée comme le donjon de la place, est certainement la partie la plus ancienne du château. Elle est construite en petits blocs irréguliers de granit noyés dans un ciment fort résistant; ses murs n'ont guère moins de quatre mètres d'épaisseur; ses ouvertures sont rares et fort étroites; mais sa galerie, crénelée et couverte, repose sur des encorbellements très allongés et assez saillants, séparés entre eux par des moulures tréflées; une vaste toiture conique recouvre à la

fois la tour et ses créneaux. Cette tour est élevée et fort belle, mais les trèfles de ses mâchicoulis ne permettent pas de la faire remonter au xi° siècle.

Vis-à-vis se montre la tour du Croisé, presque aussi haute et aussi grosse que celle du More. Elle s'en distingue par le grand et bel appareil granitique de sa construction. Sa couronne de créneaux est soutenue par des mâchicoulis à encorbellements assez larges diminuant vers leurs bases et séparés par des accolades sculptées; nous sommes ici en pleine architecture du xve siècle et nous croyons pouvoir attribuer à cette tour la date de 1454, époque de l'achèvement du château de Combour par Geoffroy de Malestroit. La galerie de la tour du Croisé est recouverte, comme celle de la tour du More, par une vaste couverture conique, imitée de cette dernière.

Au milieu de la courtine séparant ces deux tours est la porte d'entrée du château. Une galerie crénelée et couverte, avec mâchicoulis semblables à ceux de la tour du Croisé, surmonte cette courtine et relie les tours entre elles; dans la toiture, des lucarnes trilobées correspondent aux ouvertures des créneaux de la galerie.

La porte, s'ouvrant au haut du perron dont nous avons parlé, est de forme ogivale et accostée d'un portillon de même style; elle n'a plus sa herse du moyen-âge, depuis longtemps disparue, mais elle conserve de chaque côté les rainures pratiquées dans la muraille pour laisser passer les chaînes de l'ancien pont-levis. Au-dessus de cette porte est actuellement sculpté un écusson portant les armes des comtes de Chateaubriand : de yueules au semis de fleurs de lys d'or sans nombre, accompagné de

leur belle devise : mon sang teint les bannières de France.

Faisons maintenant le tour du château.

La courtine qui relie la tour du Croisé à la tour du Chat appartient manifestement à deux époques : la partie adhérente à la tour du Croisé a dû être relevée en même temps que cette tour, vers 1454; ce sont les mêmes créneaux et les mêmes mâchicoulis; l'autre portion, au contraire, semble avoir été construite antérieurement : elle est contemporaine de la tour du Chat. Comme celle-ci elle est surmontée d'une galerie découverte dont les créneaux percés de meurtrières ou arbalétrières reposent sur des encorbellements allongés, un peu semblables à ceux de la tour du More, séparés par des arcatures trilobées. La tour du Chat est accompagnée d'une tourelle renfermant un escalier; à leur sommet s'élève une toiture pyramidale accostée d'un petit toit conique.

Le troisième côté du château, c'est-à-dire la courtine entre la tour du Chat et la tour Sybille, renferme l'ancienne Grande salle, dont les fenêtres ont été remaniées et agrandies de nos jours. Les autres ouvertures de la forteresse sont non seulement rares et étroites, mais elles conservent encore les derniers vestiges des grilles de fer qui les protégeaient jadis. Cette courtine méridionale supporte une galerie découverte, crénelée, à mâchicoulis à peu près semblables à ceux de la tour du Chat. La tour Sybille ressemble fort à celle-ci : elle est couronnée comme elle par une galerie découverte qui se prolonge sur la courtine de l'Est jusqu'à la tour du More; elle est également coiffée d'un toit pyramidal aigu, et des trèfles ou trilobés séparent ses mâchicoulis. Toute

cotte partie du château est ancienne et antérieure, semble-t-il, à Tannée 1454; mais il faut bien avouer que depuis la restauration, entreprise récemment, du château tout entier, il est devenu difficile d'assigner une date précise à chacune de ses parties.

Nous ne disons rien du quatrième côté reliant la tour Sybille à celle du More, parce que cette courtine présente le même aspect que la précédente : elle doit aussi appartenir à la même époque et se trouve d'ailleurs cachée par les grands arbres du parc.

Tel est extérieurement le château de Combour, restauré à grands frais voilà une vingtaine d'années; il n'a plus l'aspect militaire que lui donnaient au moyen-âge ses douves et ses pont-levis, mais il demeure toujours grandiose.

Pour délasser le lecteur de cette longue et ennuyeuse description architectonique, ouvrons les Mémoires cl' Outre -Tombe et voyons-y ce qu'était Combour vers 1778. Qui peut mieux nous dépeindre cette féodale demeure que celui qui l'illustra si grandement, Chateaubriand? Laissons donc l'immortel écrivain nous décrire lui-même Combour tel qu'il le vit pour la première fois.

« Nous débouchâmes par une porte bâtie dans une cour de gazon, appelée la Cour Verte. A droite étaient de longues écuries et un bouquet de marronniers; à gauche un autre bouquet de marronniers. Au fond de la cour, dont le terrain s'élevait insensiblement, le château se montrait entre deux groupes d'arbres. Sa triste et sévère façade présentait une courtine portant une galerie à mâchicoulis, denticulée et couverte. Cette courtine liait ensemble deux tours inégales en âge, en matériaux, en hau-

teur et en grosseur, lesquelles tours se terminaient par des créneaux surmontés d'un toit pointu, comme un bonnet posé sur une couronne gothique.

« Quelques fenêtres grillées apparaissaient çà et là sur la nudité des murs. Un large perron roide et droit de vingt-deux marches, sans rampes, sans gardes-fou, remplaçait sur les fossés comblés l'ancien pont-levis; il atteignait la porte du château, percée au milieu de la courtine. Au-dessus de cette porte on voyait les armes des seigneurs de Combour, et les taillades à travers lesquelles sortaient jadis les bras et les chaînes du pont-levis.

« Nous montâmes le perron, nous pénétrâmes dans un vestibule sonore, à voûte ogive, et de ce vestibule clans une petite cour intérieure.

« De cette cour nous entrâmes dans le bâtiment regardant au Midi sur l'étang, et jointif des deux petites tours. Le château entier avait la figure d'un char à quatre roues. Nous nous trouvâmes de plain-pied dans une salle jadis appelée la Salle des Gardes. Une fenêtre s'ouvrait à chacune de ses extrémités ; deux autres coupaient la ligne latérale. Pour agrandir ces quatre fenêtres, il avait fallu excaver les murs de huit à dix pieds d'épaisseur. Deux corridors à pente inclinée, comme le corridor de la grande Pyramide, partaient des deux angles extérieurs de la salle et conduisaient aux petites tours. Un escalier, serpentant dans l'une de ces tours, établissait des relations entre la salle des Gardes et l'étage supérieur : tel était ce corps de logis.

« Celui de la façade de la grande et de la grosse tour, dominant le Nord, du côté de la Cour Verte, se composait d'une espèce de dortoir carré et

sombre, qui servait de cuisine; il s'accroissait du vestibule, du perron et d'une chapelle. Au-dessus cle ces pièces était le salon des Archives, ou des Armoiries, ou des Oiseaux, ou des Chevaliers, ainsi nommé d'un plafond semé d'écussons coloriés et d'oiseaux peints. Les embrasures des fenêtres étroites et tréflées étaient si profondes, qu'elles formaient des cabinets autour desquels régnait un banc de granit. Mêlez à cela, dans les diverses parties cle l'édifice, des passages et des escaliers secrets, des cachots et des donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des souterrains murés dont les ramifications étaient inconnues; partout silence, obscurité et visage de pierre : voilà le château de Combour '. »

Veut-on connaître la vie que menait au siècle dernier le comte de Combour dans sa demeure seigneuriale? Ecoutons encore son fils François- René de Chateaubriand; il nous donnera en même temps d'ailleurs d'intéressants détails sur l'intérieur du château cle Combour.

« Dans le cours cle l'année, écrit-il, aucun étranger ne se présentait au château, hormis quelques gentilshommes qui demandaient l'hospitalité en allant plaider au Parlement. Mon père, toujours très cérémonieux, les recevait tête nue sur le perron, au milieu cle la pluie et du vent. Le soir on les conduisait clans la tour du Nord, à l'appartement cle la reine Christine, chambre d'honneur occupée par un* lit cle sept pieds en tous sens, à doubles rideaux cle gaze verte et cle soie cramoisie, et soutenu par quatre amours dorés

t. Mémoires d'Outre-Tombe, 65 et 66.

« Le calme morne du château de Combour était augmenté par l'humeur taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires de vent de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite tour de l'Est, et son cabinet dans la petite tour de l'Ouest. Les meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique de la famille de Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait toutes sortes d'armes, depuis le pistolet jusqu'à l'espingole. L'appartement de ma mère régnait au-dessus de la grande salle, entre les deux petites tours ; il était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma sœur habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours. Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au bout de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de chambre de mon père et le domestique gisaient dans des caveaux voûtés, et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l'Ouest.

« Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver comme été, et travaillait dans son cabinet

jusqu'à midi Je n'avais aucune heure fixe, ni

pour me lever, ni pour déjeuner; j'étais censé étudier jusqu'à midi; la plupart du temps je ne faisais rien.

« A onze heures et demie on sonnait le diner, que l'on servait à midi. La grand'salle était à la fois

salle à manger et salon : on dînait et l'on soupait à l'une de ses extrémités, du côté de l'Est; après les repas on se venait placer à l'autre extrémité, du côté de l'Ouest, devant une énorme cheminée. La grand' salle était boisée, peinte en gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François Ier jusqu'à celui de Louis XIV; parmi ces portraits on distinguait ceux de Conclé et de Turenne : un tableau, représentant Hector tué par Achille sous les murs de Troie, était suspendu au-dessus de la cheminée.

« Le dîner fait, on restait ensemble jusqu'à deux heures. Alors, si l'été mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses potagers, se promenait dans l'étendue du vol du chapon; si l'automne et l'hiver il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans la chapelle, où elle passait quelques heures en prière. Cette chapelle était un oratoire sombre1, embelli de bons tableaux des plus grands maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un château féodal, au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma possession une Sainte Famille de l'Albane, peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle : c'est tout ce qui me reste de Combourg2. »

C'est dans cette petite chapelle que se marièrent les sœurs de Chateaubriand : en 1780 Mme3 Geffelot de Marigny et de Québriac, en 1782 Mmo de Farcy3; devenue veuve dès 1783, Mme de Québriac se remaria au comte de Châteaubourg. Quant à Lucile, la sœur préférée du grand écrivain,

1. La chapelle du château de Coinhour élait en 1638 dédiée à saint Martin; elle était alors fondée de messes. a. Mémoires d'Outre-Tombe, l. 125-129.

elle épousa à Rennes M. de Caud pendant la Révolution.

Durant l'émigration de Chateaubriand, la Nation voulut s'emparer de la terre de Combour, en 1796; mais sa sœur, M"le de Farcy, fit observer aux commissaires-priseurs que le château de Combour appartenait de droit aux deux fils de feu Jean- Baptiste de Chateaubriand, résidant en France sous la tutelle de leur aïeule Mme de Chateaubriand '. L'aîné de ces enfants, le comte Louis de Chateaubriand, eut plus tard en partage ce château de Combour qu'il laissa au fils unique, Geoffroy de Chateaubriand, qu'il avait eu de son union avec Mlle d'Orglandes 2. C'est à ce Geoffroy-Christian, comte de Chateaubriand, né en 1828 et décédé en 1889, et à la comtesse sa femme, née Antoinette de Rochetaillée, qu'est due la restauration actuelle du château de Combour.

Avec l'étang qui le précède, au milieu des beaux arbres dont il est entouré et des maisons de la petite ville qu'il domine, ce château demeure « comme un grand seigneur environné de ses vassaux 3. » Sa vieille Cour verte, ses anciens mails, ont fait place, il est vrai, à un vaste parc tracé à l'anglaise et fort bien tenu; mais, comme nous l'avons dit, la puissante forteresse des comtes de Combour est restée à peu près intacte extérieurement. Elle a subi, au contraire, bien des modifications intérieures exigées par le genre de vie moderne fort différent de l'existence menée au moyen-âge.

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