‹ Comédiens et amateurs; le théatre et ses dessous. Préf. de Frédéric PelletierChapitre 11 sur 29 · CONSEILS GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

CONSEILS GÉNÉRAUX

VOUS augmenterez inutilement votre fatigue. Évitez les veilles, n'oubliez pas que le sommeil est un puissant réparateur.

Si vous avez la possibilité de consacrer quelques moments à des exercices physiques, vous y trouverez de grands avantages. Pour reposer l'esprit, il faut fatiguer le corps. Comme exercices physiques, je conseillerai de préférence, au comédien, l'escrime et les haltères; l'escrime augmente l'élasticité des articulations et donne de l'élégance, les haltères vous développent et vous renforcent les muscles.

Usez le plus possible de l'hydrothérapie, douches et massages.

En suivant ces conseils, vous conserverez longtemps et même jusque dans un âge avancé, toutes les facultés physiques et mentales qui sont indispensables au comédien.

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La journée d'un comédien

Que de fois j'ai entendu dire que les artistes étaient des paresseux. Il faut être absolument ignorant du métier de comédien pour tenir un pareil langage. Il faut ne voir que le côté superficiel des représentations sans chercher plus attentivement comment l'acteur arrive pendant trois ou quatre heures, le soir, à intéresser, à amuser le public.

Il y a beaucoup de gens qui croient innocemment qu'une représentation ne demande aucune préparation, aucune étude et que tout ce qui se passe sur la scène et tout ce qui se dit n'est dû qu'à l'improvisation et à l'habitude des comédiens.

On croit qu'ils s'amusent eux-mêmes en amusant les autres. Quelle erreur !

Dans un chapitre précédent j'ai indiqué aux futurs comédiens le travail auquel ils seront astreints et les connaissances multiples qu'ils devront acquérir.

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Voici roccupation des vingt-quatre heures d'un comédien en temps ordinaire : il doit se lever à huit heures pour procéder aux soins de sa toilette. Vers les neuf heures, il déjeune frugalement tout en relisant son rôle. A dix heures, il doit se rendre au théâtre pour y répéter la pièce en préparation, et cela jusqu'à mJdi et souvent plus tard. Une heure pour manger et il revient à la répétition jusqu'à cinq ou six heures de l'après-midi.

Et quelles répétitions quand elles sont dirigées par un régisseur metteur en scène ignare, aussi creux et aussi bête qu'un tambour ! C'est heureux quand on ne tombe pas sur une sombre brute dont le seul mérite est d'énerver, de torturer les commençants ou les commençantes, et de gêner considérablement les plus adroits comédiens. Il faut voir ce mauvais metteur en scène, — car il y en a de bons — quand le directeur, souvent aussi bête que lui, assiste à une répétition seul ou accompagné de quelques intimes, il faut le voir faisant du zèle, déplaçant de l'air, ne laissant plus dire un mot, faire un geste, exécuter un mouvement sans arrêter inutilement tous les interprètes par des observations absurdes et faire recommencer des scènes plusieurs fois de suite sans raison et sans

résultat pratique, en jetant de temps à autre vers le directeur un coup d'œil prétentieux qui veut dire : « Hein ! qu'en dites-vous ? ça marche ! » Et pourtant, il faut écouter toutes les turpitudes de ce braillard inutile, il est le Maître !

Vous rentrez chez vous, éreinté, surexcité et dégoûté de ce travail ridicule. Vous mangez sans appétit et légèrement pour éviter une digestion difficile. Vers les sept heures, il faut aller vous enfermer dans votre loge pour vous préparer à la représentation qui finira de onze heures à minuit.

Rentré chez lui, l'artiste doit le plus souvent étudier un rôle pendant une heure ou deux.

Et voilà la journée d'un comédien : dix heures de repos, quatorze heures de travail.

S'il n'a pas un travail manuel fatigant, il en a un intellectuel pénible et, c'est triste à dire, peu rémunérateur de tous temps.

On est porté à s'étonner que les comédiens et les comédiennes qui presque tous sont de bons catholiques ne pratiquent pas comme ils le devraient leur religion.

Quand on constate la somme de travail qu'ils doivent fournir et l'emploi de leur temps, il est facile de comprendre l'impossibilité dans laquelle

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ils se trouvent d'accomplir leurs obligations religieuses et on peut leur accorder des circonstances atténuantes.

En Europe surtout, les représentations dites « Matinées » ont lieu seulement les dimanches et les jours de fêtes : autant d'empêchements qui viennent se joindre aux autres. Je ne crains pas de dire que la plupart des comédiens et des comédiennes sont des chrétiens convaincus qui souffrent de ce mauvais côté de leur métier, mais ils doivent le subir pour gagner leur vie.

J'ai connu cependant à Paris et en Province des artistes, hommes et femmes, qui, le jour d'une « première » ou de la création d'un rôle important, malgré leur fatigue, s'approchaient de la Sainte Table, à une messe matinale, pour demander à Dieu Sa Protection et Sa Bienveillante Inspiration. Je pourrais citer bien des noms et parmi ceux-ci de nombreuses célébrités.

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Le supplice des débuts

En lisant le titre de ce chapitre on pourrait croire qu'il doit s'agir des débuts dans la carrière théâtrale; c'est tout le contraire.

Il faut que vous sachiez, jeunes gens et jeunes filles, qu'après avoir péniblement appris votre art, vous être perfectionnés par l'étude, avoir acquis une certaine expérience scénique, vous devrez, à partir du moment où vous serez engagés pour être titulaires des rôles principaux, subir le supplice des débuts dans presque toutes les villes où vous serez appelés à faire une saison théâtrale pour la première fois.

Je parie des villes de France qui peuvent quelques fois tenter de jeunes écervelés. N'écoutant que leur passion déraisonnable pour le théâtre, ces malheureux sont prêts à s'expatrier pour courir au devant de la misère la plus noire.

J'en ai connu qui s'y sont aventurés et qui ont eu le bon esprit de revenir à temps. Qu'allaient-ils faire dans cette galère ?

Il y a plusieurs modes de débuts. Dans Paris, à la Comédie-Française à l'Odéon, au Grand Opéra, à l'Opéra-Comique qui sont des théâtres subventionnés par l'Etat, les principaux lauréats du Conservatoire National ou certains artistes de grande réputation qui y sont engagés doivent faire des débuts dans des pièces dramatiques ou lyriques du répertoire et dans les rôles de premier plan. L'artiste qui joue pour la première fois dans d'autres théâtres de la Capitale, est soumis aux mêmes obligations.

Toutes ces débuts sont annoncés sur les affiches et dans les journaux et les nombreux critiques parisiens, surtout les plus autorisés, décident le plus souvent du succès ou de la non-réussite de l'artiste. Quoi qu'on en ait dit bien des fois, ces critiques sont généralement sévères mais impartiaux; ils se font les échos fidèles de la majorité de ceux qui forment ce qu'on est convenu d'appeler « le grand public des premières )) qui a beaucoup vu et beaucoup entendu et peut se permettre de juger en connaissance de cause.

Vous rencontrerez sans doute des artistes ayant débuté à Paris et n'ayant pas réussi qui vous diront : «J'ai eu une mauvaise presse parce que

ceci. . . parce que cela. . . ! » Il faut bien se trouver une excuse, même en accusant les autres; mais on doit reconnaître qu'il est très difficile de réussir à Paris pour ceux qui, tout en ayant du talent, ne possèdent pas ce genre de qualités qu'exigent tout spécialement les auteurs, les directeurs et les spectateurs.

Dans les grandes villes de province, il y a trois manières de débuter. Les artistes sont acceptés ou refusés soit par le vote secret du public, soit par une commission théâtrale choisie parmi les principaux abonnés, ou bien encore au moyen des applaudissements et des sifflets. Tout cela a lieu le soir du troisième début du comédien ou du chanteur; car l'artiste doit se faire entendre trois fois et dans trois rôles différents avant la fin du premier mois.

Ces modes de débuts présentent de bien mauvais côtés et font subir de dures épreuves qu'il faut cependant supporter. Quelle que soit la confiance qu'on peut avoir en soi, ces heures à passer sont angoissantes, et pourtant que d'erreurs commises dans les débuts et que de fois publics et directeurs ont eu à regretter ces sortes de jugements !

Le vote secret est très compliqué et n'offre pas une garantie suffisante; une commission théâtrale composée quelquefois d'abonnés peu scrupuleux permet de commettre d'odieuses injustices. Quant aux applaudissements et aux sifflets, ils facilitent tout naturellement des cabales et occasionnent des scandales déplorables dont certains publics sont très friands.

J'ai vu, dans plusieurs grandes villes, la police municipale obligée de recourir à la force militaire pour faire évacuer, baïonnette au canon, la salle de spectacle et disperser la foule sur la place du théâtre ou dans les rues avoisinantes afin d'éviter de sérieuses bagarres.

A propos des débuts de ce genre, je ne crains pas de raconter ici un incident de ma carrière artistique; il vient à l'appui de mon opinion.

C'était en 1881, j'avais alors 22 ans d'âge et quatre ans de théâtre. Je fus engagé à R. . . qui avait alors la réputation d'être une des villes de France où la haute comédie, la tragédie et le drame étaient en grand honneur et où tous les sujets de la troupe devaient être de premier ordre. Je tenais alors l'emploi des « Grands Troisièmes Rôles » appelés communément les « rôles de traîtres »,

J'étais alors un grand efflanqué, à la figure fatale, aux yeux perçants qu'ombrageaient d'épais sourcils noirs, en somme la vraie « tête de l'emploi ».

Correctement vêtu du pantalon gris-perle, du gilet de fantaisie, de la grande redingote à taille, bleu-foncé, que l'on portait alors avec la large cravate lavallière dont les bouts retombaient en flots sur le gilet; coiffé d'un feutre mou à large bord, je déambulais, la canne à la main, dans les rues les plus passantes, me trouvant à mon goût, et bien convaincu que j'allais «épater» le public.

Je fis mon premier début dans le rôle du général Hoche, un des personnages du « Lion Amoureux », drame en vers de Ponsard, et mon second dans le commandant Mathieu du « Voyage de Monsieur Perrichon », de Labiche.

Ceux qui m'ont connu conviendront avec moi que ces deux rôles n'étaient pas avantageux et ne m'offraient qu'un champ trop restreint pour donner libre cours à mon genre de tempérament.

La presse ne fut pas laudative, — en France, on admet la critique — et le public se montra plutôt froid à mon égard ; mais le directeur qui me connaissait et tenait à me garder, me donna le conseil d'aller voir les journalistes et de faire quelques

visites qui, disait-il, me seraient profitables pour mon troisième début.

Je n'ai jamais beaucoup aimé ces sortes de démarches ; je les considère toujours comme humiliantes et peu dignes pour soi-même; il s'agissait cependant de mon avenir; une non-réussite, presque au début de ma carrière et cela dans une ville importante, pouvait m'être très nuisible, je dus donc m'exécuter.

Je fus plus ou moins bien reçu, surtout par quelques directeurs de journaux qui me firent observer que j'étais bien jeune, que je remplaçais un artiste qui avait joué pendant trois ans consécutifs dans cette ville où il était très sympathique, que le nouveau directeur avait eu tort de ne pas le réengager, enfin toutes sortes de réflexions peu encourageantes pour moi. D'autres journalistes m'écoutaient à peine, prenant des airs affaires et paraissant fort peu s'intéresser à ma personnalité. Dans le grand café de la ville, — où tout bon comédien qui se respecte doit aller à l'heure du traditionnel apéritif français, — je lisais sur les physionomies des consommateurs cette pensée : « Toi, mon garçon, tu peux refaire tes malles ».

Sur les conseils réitérés de mon directeur, je dus faire une visite à celui qu'on appelait (( le grand cabaleur ». C'était un type vraiment singulier : ses cheveux longs poivre et sel, sa figure glabre, son allure de tranche-montagne, son exubérance de gestes, lui donnait l'aspect d'un vieux « cabot )) ayant joué longtemps les héros de cape et d'épée dans les drames d'Alexandre Dumas père ou de Paul Féval. Ce n'était après tout, qu'un cultivateur enrichi qui avait pris sa retraite et auquel les artistes mécontents donnaient avec mépris le surnom de « marchand de légumes ». En réalité, un très brave homme, qui n'aurait pas fait de mal à une mouche. Il avait de nombreux amis auxquels il faisait partager ses opinions, il se prenait au sérieux et croyait sincèrement devoir s'occuper chaque année des débuts dans l'intérêt des abonnés du théâtre municipal et pour maintenir la réputation artistique de sa bonne ville.

Il me reçut avec un sans-gêne qui me mit facilement à l'aise.

— Je savais bien que vous viendriez me voir, vous aussi ! dit-il d'un air prétentieux, en m'indiquant un siège près de la table de sa cuisine, car c'était dans cette pièce de son logement qu'il avait pour

habitude de recevoir, sans façon, ses amis ou ceux qui venaient le voir. Le salon n'était que pour sa femme, une bien- bonne personne, qui avait vendu longtemps les légumes que récoltait son mari et qui vivait à cette époque ■ tranquillement en bonne mère de famille, sans se soucier de ce qu'elle appelait : (( les folies de son époux ».

— Vos débuts ne sont pas brillants, fît-il, je ne sais vraiment ce que je peux faire pour vous, jeune homme; vous ne manquez pas de talent, mais vous êtes bien jeune; notre ville exige, pour votre emploi, quelqu'un ayant plus d'expérience, et puis ... et puis vous remplacez un artiste très aimé du public; le nouveau directeur a eu tort de ne pas le réengager. . . C'était encore la même rengaine que j'entendais sans sourciller, mais en tenant ma patience à deux mains pour qu'elle ne m'échappât pas. En véritable inquisiteur, il me posa mille questions sur la ville où j'étais l'année précédente, sur les rôles que j'y avais joués, et, à chaque fois que je lui en citais un, le nom de mon fameux prédécesseur lui revenait sans cesse aux lèvres dans une enthousiaste admiration : — Ah ! si vous l'aviez vu, lui, dans ce rôle-là !

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J'étais à la torture, mais je la subissais stoïquement en lui répondant le plus aimablement possible sans qu'il puisse s'apercevoir de ma souffrance.

— Voulez- vous prendre un verre de vin blanc ? me dit-il jovialement; «vous savez qu'il est très bon chez nous.» J'acceptai avec empressement, surtout pour faire couler cette conversation par trop indigeste. Pour finir il me dit d'un ton moitié protecteur, moitié compatissant : — -Et bien, vous ne me déplaisez pas, jeune homme. Tirez, s'il vous plaît, le tiroir de cette table. Ce n'est pas sans un moment d'hésitation que je me rendis à son désir étrange autant que comique. J'ouvris donc le petit tiroir qu'il me désignait. Jugez de ma stupéfaction, je pus contempler les instruments de supplice de mon bourreau; dans trois petites cases bien proprettes, il y avait trois sifflets à roulettes, en beau métal blanc, un très gros, un moyen et un tout petit !

— Eh bien, rassurez- vous, me dit-il gracieusement; «à votre troisième début, je vous sifflerai avec le petit seulement. »

Cette histoire peut paraître invraisemblable et pourtant elle est absolument véridique.

Je pris congé de lui en esquissant un sourire qui devait plutôt ressembler à une grimace; j'aurais voulu le mordre.

Un mois après, nous étions une bonne paire d'amis et je conserve encore de lui et de tous ceux qui s'étaient montrés récalcitrants, un excellent souvenir.

Quoi qu'il en fût du résultat de toutes ces visites, le jour de mon troisième début était arrivé et j'avoue que je me rendis le soir au théâtre comme un mouton serait allé à l'abattoir.

Je jouais le rôle de Judael de Médicis, un méchant garnement, dans un bon vieux drame de Bouchardy qui a pour titre « Lazare le pâtre » et pour thèse de faire triompher les bons sur les méchants. C'est une de ces pièces du bon vieux temps où la vertu est toujours récompensée et le crime inévitablement puni; mais celui qui joue le rôle du criminel est tout naturellement voué à l'exécration des spectateurs enclins à subir naïvement une impression de haine pour lui, sans se soucier de la valeur artistique de l'interprète. Et plus l'artiste mettra de talent dans la composition de son personnage, plus grande encore sera l'antipathie du public.

Pendant la représentation je ne fus l'objet d'aucune marque d'approbation ou de désapprobation. C'était le calme qui précède la tempête.

La pièce terminée, « le régisseur parlant en public )) entra sur la scène dans son correct habit de soirée, gants blancs, cravate blanche et souliers vernis; il me faisait plutôt l'effet d'un chef de croque-mort allant porter quelqu'un en terre. Après les trois grands saluts d'usage, il prononça la phrase sacramentelle : « Mesdames, Messieurs, Monsieur E. L. ayant effectué son troisième début, vous êtes priés de vous prononcer pour ou contre son admission. »

Ce fut alors un chambard de tous les diables, un vacarme indescriptible, les sifflets fivalisaient avec les applaudissements, les cris les plus bizarres retentissaient dans tous les coins et du haut en bas de la salle.

Combien de temps cela dura-t-il ? Je ne pourrais le dire, mais je sais que cela me parut bien long, car j'attendais dans les coulisses impatiemment mon sort, cependant que Monsieur le Commissaire de Police ceint de son écharpe tricolore et auquel incombe la charge de juger si les applaudissements sont plus nombreux que les sifflets et

réciproquement, se tenait debout au milieu de la première rangée des fauteuils de balcon et hésitait à faire signe au régisseur de déplier l'une des deux pancartes que celui-ci tenait dans sa main et sur laquelle étaient imprimés ces deux mots très laconiques : « Admis ou Refusé ».

Ce scrupuleux fonctionnaire ne pouvait sans doute pas se prononcer au milieu de ce bruit assourdissant et tant les opinions étaient divisées. Dans sa sagesse, il déclara que ce troisième début serait considéré comme nul et que, suivant les règlements, il me serait accordé une quatrième épreuve, si je la désirais. Le public, qui ne demande qu'à s'amuser, et souvent aux dépens des malheureux artistes, salua par de nombreux applaudissements la déclaration de Monsieur le Commissaire de Police auxquels se mêlèrent cependant quelques coups de sifïlets poitrinaires. Le calme se rétablit. C'était assez pour eux mais beaucoup trop pour moi.

Mon intention était bien arrêtée de demander la résiliation de mon engagement, malgré les instances de mon directeur et de mes camarades qui me faisaient remarquer, avec juste raison, que j'avais été mal partagé dans mes rôles, qu'ils

avaient le plus grand espoir dans un quatrième début, que j'étais victime d'une cabale et qu'il ne fallait pas me décourager. A cette occasion, on me laisserait le choix d'une pièce de mon répertoire clans laquelle je pourrais me faire valoir; enfin autant d'arguments qui me semblaient plausibles. J'acceptais donc de subir le supplice d'un autre début. J'avais été piqué dans mon amour-propre et c'est ce qui me donna du ressort; je ne voulais pas éviter un danger, j'allais courageusement audevant en me disant : Dieu est bon ! et puis me souvenant de ce vers classique :

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire

je pris la résolution de me présenter pour la quatrième fois devant ce public dans le rôle de Don Salluste de Ruy Blas par Victor Hugo.

C'était de ma part une condition sine qita non. J'ai su après que plusieurs avaient beaucoup ri de ma témérité et de ce qu'ils appelaient une boutade audacieuse. Je dois à la vérité de dire que le rôle très complexe que j'avais choisi était un de ceux de mon répertoire que j'avais le plus analysés et travaillés et que je possédais tout à mon aise dans

les plus petits détails de diction et d'expression; malgré mon jeune âge, j'étais presque sûr de moi.

La pièce était sue par tous les autres interpètes; il ne s'agissait plus que d'une répétition faite à la hâte, ce qu'on appelle, en terme de théâtre, «un simple raccord, » pour régler les mouvements et quelques jeux de scène.

Cette répétit on eut lieu dans l'après-midi du jour même de la représentation. Je me rappelle toujours que c'était un vendredi et que le quantième du mois était un chiffre impair. Je ne vous dirai pas le pourquoi de cette remarque, ce serait par trop bête !

Le soir, le théâtre regorgeait d'une foule mélangée de bons connaisseurs; il y avait aussi de parfaits ignorants qui n'aimaient pas du tout les drames en vers, fussent-ils signés par Victor Hugo. Ces derniers étaient sans doute venus pour s'amuser, comme ils seraient allés à une course de taureaux où on devait tuer un veau maigre! Il devait certainement y avoir parmi eux un bon nombre de « prima spada ».

Je n'étonnerai personne en avouant que j'avais un « trac » formidable, car je savais bien qu'on m'attendait ! ! !

Pendant le premier acte où Salluste est continuellement en scène, disant le premier et le dernier vers, il régna dans la salle un silence respectueux et le rideau tomba comme devant un cercueil.

Je n'en demandais pas davantage, car des applaudissements intempestifs m'auraient peut-être valu d'entendre encore les roulements affolants des sifflets.

Au deuxième acte le personnage ne paraît pas et je pus longuement, dans ma loge, réfléchir au théâtre, à ses pompes et à sa gloire!

Au troisième acte, la scène finale, conçue si admirablement par le grand poète, permet à l'artiste qui joue le rôle de Salluste de déployer de multiples qualités de comédien et de tragédien et de vaincre le public le plus mal disposé ou le plus partial. J'avais gagné la partie. Cette fois le rideau tomba au milieu d'applaudissements prolongés et unanimes. Les sifflets étaient restés dans les poches. Après la grande scène tragique du dernier acte, je dus revenir sept ou huit fois saluer le public qui me faisait une véritable ovation. J'étais admis à l'unanimité ! ! !

Je dois ajouter, sans forfanterie, que le même public qui voulait tuer le jeune veau maigre,

voulut au contraire le garder et l'engraisser : je fus réengagé pendant quatre ans et imposé aux directeurs qui se sont succédés. J'étais, paraît-il, devenu indispensable, et, Dieu sait s'il y a quelqu'un d'indispensable sur la terre ! Après mon départ volontaire de la bonne ville de R... les camarades qui me succédèrent eurent, eux aussi, les mêmes difficultés que j'avais eu à endurer et cela sans plus de raisons.

Que ceux qui me liront dans cette ville de France, et se rappelleront le jeune comédien d'alors, soient bien assurés qu'il conserve d'elle le souvenir ineffaçable de ses plus belles années de carrière artistique.

Bon public et bien chers amis, comment pourrait-il en être autrement quand on songe au passé et que l'on regarde le présent ?

Puis-je comparer, en ce moment, les quelques heures d'ennui que j'éprouvai naguère aux semaines, aux mois, aux années pendant lesquels vous avez enduré, avec une résignation et un patriotisme admirables, les plus cruelles souffrances ?

Vos maisons, vos édifices, votre beau théâtre qui fut — j'ose le dire — un digne sanctuaire de l'Art et votre superbe temple de Dieu qui, sans relâche

et merci, fut le point de mire d'un ennemi barbare et impie, toutes ces Beautés, sacrées ou profanes qui se sont écroulées sous les projectiles incendiaires et meurtriers, ne forment plus aujourd'hui qu'un pitoyable amas de ruines.

Pourrait-on rester insensible et ne pas pleurer avec vous ? Nos petites douleurs s'effacent respectueusement devant votre grand et glorieux martyre.

Vous comprendrez certainement, chers lecteurs qu'à propos des débuts, ce souvenir de jeunesse n'a rien de vaniteux et que je ne l'ai fait revivre que comme un exemple de l'impulsion déraisonnable du public et de sa versatilité.

Sans aller si loin, nous pouvons trouver à Montréal la preuve des erreurs commises par le public, je devrais plutôt dire, par certains directeurs ou bureaux de direction, trop prompts à obéir à une première impression. Plus d'un se rappelle certains artistes français, hommes ou femmes, d'une vie exemplaire et doués d'un grand talent, qui n'ont pas eu le bonheur de plaire pour des raisons que j'ignore et que je veux ignorer. Nous apprenions cependant, quelque temps après, que ceux-ci étaient engagés dans les théâtres les plus sérieux

de Paris ou de la province où ils faisaient des créations importantes qui les ont conduits à une très grande notoriété. J'ajouterais que, par contre, d'autres qui ne les valaient pas, et à beaucoup près, ont eu la bonne fortune de réussir. Tant mieux pour eux, tant pis pour l'Art.

Si la coutume des débuts est pénible pour les artistes dramatiques, elle est plus douloureuse encore pour les artistes lyriques auxquels on pardonne difficilement la moindre défaillance vocale. Que j'en ai vus de ces chanteurs malheureux ne pouvant même pas finir une représentation et de ces chanteuses s'évanouir au bruit strident des sifflets !

Ce sont les inconvénients du métier qu'il faut supporter passivement ; mais il y a ça de consolant, c'est que, ceux qui n'ont que de ces échecs passagers, peuvent trouver ailleurs un plus sympathique accueil.

Si les débuts imposés aux artistes peuvent paraître inhumains et présenter parfois des injustices, ils sont pourtant justifiables car ils maintiennent le niveau artistique d'un pays.

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Les amateurs

On appelle amateurs ceux qui dans tous les arts et particulièrement dans l'art lyrique ou dramatique, les pratiquent par goût, sans en faire une profession. J'ai pu constater que de nombreux comédiens ou chanteurs avaient commencé par être des amateurs et que beaucoup de ceux-ci ont occupé et occupent encore une situation importante dans le monde des théâtres.

Les bons amateurs se trouvent dans tous les pays et généralement parmi les gens instruits, dans les meilleurs salons, dans la haute aristocratie et même chez les souverains. Nous savons que, depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours, un assez grand nombre de princes, seigneurs, filles et fils de rois ont voulu se payer le luxe de «jouer la comédie ».

L'empereur Néron ne montait-il pas sur les planches ? Quand proscrit, il s'enfuyait dans la campagne et qu'il ordonnait à un affranchi de le tuer [118]

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