‹ Comédiens et amateurs; le théatre et ses dessous. Préf. de Frédéric PelletierChapitre 28 sur 29 · ENCORE DES MISÈRES · texte numérisé non relu

ENCORE DES MISÈRES

le tarantass, et a roulé dans la rivière; les chevaux ont pris peur et ne veulent plus avancer; le tarantass, poussé par le courant, menace de culbuter et d'entraîner dans sa chute les trois artistes, qui nous font des signes désespérés. Avant même que nous soyons revenus de notre frayeur, une arba, — charrette montée sur deux roues de plus de deux mètres de diamètre — , s'est déjà rendue au secours de ceuxci. Les deux Sartes qui la conduisent, avec une remarquable adresse, retirent du fond de l'eau la malle de la pauvre artiste, qui se lamente de la perte de ses effets, et transbordent, non sans peine, les trois naufragés. Le tarantass, solidement attaché derrière l'arba, suit son chemin, moitié en roulant, moitié en nageant. Quand nous fûmes au complet, nous prîmes, avec une certaine satisfaction, la route qui devait, en quelques heures, nous reconduire à Samarkande, ayant échappé à un sérieux danger et traversé ce Sérafchane où, cinq jours plus tard et dans le même endroit, deux personnes trouvaient la mort.

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Une nuit tragique

Pendant notre second séjour à Samarkande, qui fut de très courte durée, quelques personnes de Katta-Kourgan manisfestèrent le désir de voir la troupe française, et m'assurèrent le maximum de la recette que je pouvais espérer dans un bourg de si peu d'importance. Précédant d'un jour la troupe je partis par le train qui devait me conduire, vers minuit, à Katta-Kourgan. Voulant profiter des trois heures qui me séparent de cette station, je m'endors après avoir recommandé au chef de train de me prévenir à l'arrivée de cette gare, mais il m'oublie et je me réveille vingt-sept verstes après Katta-Kourgan, dans une station perdue au milieu de la steppe, et appelée Touhaï-Rabat. Revenu un peu de ma désagréable surprise, je songe à ceux qui m'ont attendu au passage, et auxquels j'avais télégraphié mon arrivée. Ne m'ayant pas Vu, ils penseront que la représentation ne peut avoir lieu le lendemain soir. Que faire ? Il faut prendre un [208]

parti quelconque. A l'aide du peu de russe que je sais, j'avise un gendarme dont la poitrine est couverte de décorations et qui m'a l'air bon enfant. Je lui fais comprendre, tant bien que mal, la situation dans laquelle je me trouve; et lui demande si, pendant la nuit, il me sera possible de me faire conduire à Katta-Kourgan. Il m'invite à entrer dans son corps de garde, petite chambre carrée dont le seul mobilier consiste en quelques couvertures étendues par terre, en guise de lit, et une table boiteuse, en bois blanc, sur laquelle se dresse l'indispensable samovar à côté d'une écritoire, d'une plume et d'un registre. Il m'offre fort gracieusement l'eau bouillie et déjà froide de ce samovar, et m'invite à manger un morceau de pain noir qui est resté de son dîner. Après m' avoir fait comprendre que je dois attendre quelques instants, il disparaît pour revenir bientôt m' annoncer qu'un Sarte consent à me conduire. Au milieu d'une nuit obscure, nous entrons dans les champs, où j'aperçois une espèce de tente qui abrite un vieillard et un jeune homme; le père et le fils sans doute. Une arba est aussitôt attelée d'un gros cheval gras et poussif, et j'y prends place, étendu sur mes couvertures.

210 COMÉDIENS ET AMATEUKS

Il est environ deux heures du matin quand je quitte mon gendarme, auquel je prouve ma gratitude par une poignée de main qui laisse dans la sienne le prix de son service et de son hospitalité. Le jeune Sarte, assis sur le collier du cheval, les jambes assujetties sur les brancards, met en marche son pittoresque et primitif équipage, à travers la campagne, et sur une route à peine tracée, qu'il aurait de la peine à distinguer, dans l'obscurité profonde, s'il n'avait l'habitude de la parcourir.

Nous allons, pendant cette nuit noire, avec une lenteur fatigante. Pas un être humain ne vient en rompre la monotonie, et cependant je songe, persuadé de ma parfaite tranquilité, que quelques années auparavant, il eût été imprudent pour un Européen de s'aventurer ainsi, seul, dans ces steppes désertes.

De temps en temps des oiseaux de nuit, dérangés de leur sommeil, se lèvent avec un vol bruyant à l'approche du cheval, qui n'en continue pas moins sa route, avec la même lenteur. Le conducteur s'est endormi dans une position problématique; l'animal et le maître ne semblent pas s'apercevoir de l'énervement que j'éprouve. J'avais trop compté sur

une tranquillité qui n'était qu'apparente, et j'étais bien loin de prévoir ce qui allait m'arriver.

Tout à coup j'aperçus, sur le bord de la soi-disant route, un gourbi qui laissait percer, par un trou pratiqué dans un des murs de terre, un filet de lumière.

J'eus alors la malencontreuse idée de m'y arrêter quelques instants, un peu par curiosité, et aussi pour y demander quelque chose à boire.

En entendant ma charrette s'arrêter devant sa porte, un grand diable à la barbe hirsute et presque nu en sortit. Je lui fis comprendre que je désirais me rafraîchir; il me fit signe d'entrer. Je dus me courber en deux pour descendre cinq ou six marches car ces sortes d'habitations sont en grande partie construites sous terre, à cause du climat.

A la lueur d'une lanterne je distinguai, sur un tas de foin, un amas de corps enchevêtrés qui paraissaient dormir profondément; sans doute la femme et les enfants de ce noble turcoman. Je m'aperçus que celui-ci regardait avec attention ma carabine que je portais en bandoulière, le revolver et le grand couteau de chasse que j'avais à ma ceinture, mais je n'y pris pas garde.

Au-dessus d'une vieille table boiteuse, était suspendu le fusil oriental, à un coup, du maître de céans.

Il puisa dans une outre un grand bol d'un lait bien maigre mais que je lui payai grassement. Il me reconduisit poliment jusqu'à la porte et je remontai tranquillement dans ma charrette où je me réinstallai pour essayer de dormir un peu sur ma paille et n'ayant comme oreiller qu'une petite valise à main.

A peine avions-nous fait, mon charretier et moi, dix tours de roue et au moment même où j'appuyais ma tête, un coup de feu retentit, je sentis le choc d'une balle qui fort heureusement n'avait atteint que ma valise. Bonne petite valise ! Je ne fis qu'un bond. En moins de temps que je ne mets à récrire, j'étais sur mes genoux et je ripostais par un coup de ma carabine Martini dans la direction de mon turcoman que j'entrevoyais sur le pas de sa porte, son fusil à la main. J'avais tiré (( au jugé » comme on dit en terme de chasse.

A ce second coup de feu, le cheval prit un peu plus d'allure, mais j'avais eu le temps de constater que mon charmant hôte s'était affaissé et qu'il avait son compte.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que je ne pris pas le soin de retourner en arrière pour constater son état de santé.

Mon charretier hésitait à continuer sa route, mais, sous la menace de mon revolver, il fut dans l'obligation de s'exécuter tout en frappant son cheval à tour de bras et en criant des mots inintelligibles pour moi, mais compréhensibles sans doute pour « Allah » dont il prononçait souvent le nom. en levant sa tête vers le ciel.

Pendant cette nuit inoubliable, je n'avais rencontré de Touhaï-Rabat à Katta-Kourgan qu'une seule maison, celle qui avait été si peu hospitalière pour moi.

J'étais tout naturellement plongé dans de multiples et amères réflexions quand enfin le soleil commença à poindre, au milieu d'une épaisse vapeur, me promettant, pour le reste du jour, une chaleur excessive. A l'horizon se détachent, avec leurs uniformes dentelures, les monts Ak-Tau, aux flancs noirs et incultes, .sur lesquels, seulement, la vue peut se reposer au milieu de ce terrain sec et aride. Le Kara-Daria que nous longeons, n'a laissé comme trace de son passage que du sable et des cailloux, sur lesquels des quantités de grosses

tortues paraissent se traîner plus vite que nous. A un endroit de la route, nous entrons brusquement dans les terres, pour éviter le cadavre d'un chameau sur lequel une vingtaine de condors se livrent à un déjeuner matinal, au milieu d'un bruit de becs déchiquetant les chairs et des cris si particuliers à cette espèce de carnassier. Notre approched érange pour un instant, ces sinistres convives, qui, avec une incroyable envergure d'ailes, s'éloignent un instant, dans un vol lourd et disgracieux, pour revenir bientôt continuer leur hideuse besogne. Enfin, à dix heures du matin, j'arrive devant la petite station de Katta-Kourgan, après avoir mis huit heures à parcourir vingt-sept verstes !

Je racontais immédiatement au lieutenant Limscher, chef de gare, ma tragique aventure qui n'eut pas l'air de beaucoup l'émouvoir. Après avoir posé, en langue sarte, quelques questions à mon charretier sur l'incident de la nuit et avoir pris ma déposition qu'il me fit signer devant deux gendarmes, il ajouta en langue russe le traditionnel «nitchevo^^ : « Ça ne fait rien, ça n'a pas d'importance ! »

Ce turcoman, ajouta-t-il, n'a pas voulu vous tuer pour voler votre argent, mais certainement pour s'emparer de vos armes; ces gens-là en sont

très friands. Quoi qu'il en fût, je n'entendis plus parler de rien; la censure russe n'aimait pas beaucoup à ce qu'on colportât ces sortes de nouvelles.

Le lieutenant Limscher était cependant surpris de mon arrivée à cette heure inaccoutumée. Il me fait observer que, ne m'ayant pas vu la veille, on a pensé que la représentation n'aurait pas lieu. Rien n'est prêt; la matinée qui devait être employée à la construction de la scène, était perdue et, qui plus est, les soldats habitués à ce genre de travail venaient de partir à sept ou huit verstes de la ville.

Dans ces pays rien n'est impossible, surtout avec l'amabilité et le dévouement que l'on y rencontre. Malgré le peu de temps dont il dispose, ce brave officier, qui était le promoteur de cette soirée, gracieusement aidé du Colonel Maître de la ville, et d'un chef de bataillon, a bientôt raison de l'impossibilité évidente de construire, en si peu de temps, une scène pour laquelle on n'a pas les premiers matériaux. A deux heures, cependant, une vingtaine de soldats, portant des planches, sur lesquelles sont encore collés des débris d'images représentant des ennemis, sur lesquels on exerce leur tir, arrivent dans la caserne qui, pour ce soir, sera transformée en théâtre. A l'aide de ce plan-

cher improvisé et des arbres qu'ils ont coupés dans la campagne, ils se mettent vivement et courageusement à ce nouveau genre de travail qu'ils exécutent d'une façon presque artistique, sous les ordres d'un de leurs chefs.

A cinq heures tout est prêt, et la représentation pourrait commencer. Les artistes arrivés de Samarkande, trouvent un local non moins confortable que dans certaines petites villes de la Transcaspienne et la représentation a lieu sans incidents.

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Le retour

Le lendemain, nous prenons le train-poste pour Tchardjoui, où nous devons arriver le jour de la fête annuelle du bataillon de chemin de fer.

Nous trouvons cette ville en pleine réjouissance, considérablement augmentée en population, par la présence de tous les officiers de Kizil-Arvat, d'Askabad, de Merv et autres stations. Le soir, toutes les avenues sont pavoisées; le pont de l'Amou- Daria, dans toute sa longueur, garni de poteaux lumineux, présente un très joli coup d'œil avec sa traînée de feux miroitant dans les eaux. Deux dernières représentations clôturent ces trois jours de fête trop tôt passés. Le 13 mai, revenant sur nos pas, nous nous dirigeons vers Boukhara, où nous devions donner le lendemain un seul spectacle.

De toutes les villes de la Transcaspienne, c'était,

je l'avoue, celle qui nous offrait le plus d'intérêt.

Jouer une opérette française dans cette ville sainte,

où nous eussions été naguère inévitablement égor-

gés, n'était pas une chose vulgaire. Les Russes et les Européens n'étant qu'en très petit nombre, je ne pouvais y espérer aucun résultat pécuniaire; ce n'était donc qu'un but de curiosité qui me guidait dans cette ville jntéressante.

Plusieurs de nos amis de Tchardjoui, dont le désir est d'assister à la représentation de Boukhara, viennent avec nous. Nous passons, en leur compagnie, les cinq heures de voyage dans le wagonrestaurant dont nous profitons à souhait. A la station de Karakoul, un des artistes, voulant puiser de l'eau pour son chien, tombe malencontreusement dans le bassin de la gare, d'où on le retire tout ruisselant, mais sain et sauf. A la suite de cet accident sans gravité, il se produit un incident assez comique : notre baigneur doit naturellement changer de vêtement; or, un voyageur, dont la femme se trouve dans le wagon, s'y oppose de la façon la plus formelle. De là un scandale complet. L'artiste proteste énergiquement et n'en continue pas moins à se déshabiller, protégé par ses camarades qui le dérobent, de leur mieux, aux yeux effarouchés de la dame. Le mari, devenu furieux, en appelle à la gendarmerie. Un long et détaillé procès-verbal est bientôt rédigé par les gendarmes

du train, qui semblent rire dans leur barbe de ce cas plus comique que criminel; mais un docteur, témoin de l'accident, voulant mettre fin à cette comédie qui menaçait de tourner mal, certifie, de la façon la plus habile, que l'artiste n'a fait, en changeant d'habit, que se conformer à ce qu'il lui a dit de faire. C'est grâce à cette ingénieuse idée que l'incident est clos et que nous arrivons tranquillement à Boukhara.

C'est dans les équipages de l'agent diplomatique russe, mis gracieusement à notre disposition, que nous devons, précédés d'une escorte de six cavaliers, parcourir les douze verstes qui séparent la gare de la ville. Malgré le confort relatif de ces voitures, nous voilà ramenés au supplice du tarantass. La route poussiéreuse et non pavée, est remplie de trous et d'ornières profondes qui nous font exécuter une danse infernale. Une grande animation règne sur tout ce parcours; nous croisons une quantité d'Asiatiques montés sur leurs chevaux et leurs ânes, en compagnie de leurs femmes, soigneusement cachées par le « tchasman », espèce d'étoffe en crin qui leur recouvre la tête, et qui les dérobe aux regards des passants.

Nous pénétrons dans une campagne riche d'une grande végétation, et qui offre un grand contraste avec les steppes désolées que traverse le chemin de fer transcaspien. Sur le côté droit de la route, nous apercevons la résidence d'été de l'Emir, entourée d'immenses jardins protégés par de hautes murailles en terre sèche.

Un peu plus loin, et sur le même côté, se trouve un vaste cimetière dont les tombes, uniformément construites en briques, ressemblent à autant de de petits fours de campagne placés les uns à côté des autres. On m'a affirmé, plus tard, que ce lieu de repos est le rendez-vous, la nuit, des chats sauvages et des chacals très gourmands des cadavres fraîchement déposés.

Il nous faudra traverser treize portes avant d'être arrivés au centre de la ville, où nous ne serons qu'à la nuit. Nous entrons sous la première, hérissée d'énormes têtes de clous, rappelant assez fidèlement celle d'un château-fort du moyen-âge; nous pénétrons alors dans une quantité de ruelles où notre omnibus a de la peine à passer. Des murs crénelés nous cachent toutes les habitations. Nous semblons vivre seuls, dans cette fantastique cité, où nous n'apercevons, qu'à de rares intervalles, des

ombres qui passent et disparaissent, au milieu du silence le plus profond, semblables aux visions diaboliques de « Robert Houdin » ou aux fantômes de « César Borgia ». La nuit qui déroule déjà son rideau sombre sur Boukhara-la-Noble, ajoute à ce tableau une couleur mystérieuse. Une des roues de notre carosse venant à se briser, me tire brusquement de ma rêverie, en m' envoyant piquer une tête dans la figure de mon vis-à-vis, qui revient comme moi à la réalité Nous attendons dans ce carrefour une bonne heure, avant que les cavaliers, partis au triple galop, soient revenus, suivis d'une autre voiture, nous tirer de l'embarras où nous nous trouvons.

Une demi-heure après, nous arrivons dans la cour de la Résidence russe, remplie d'une foule de serviteurs, qui nous aident au déchargement de nos colis et nous conduisent dans les appartements qui nous sont destinés Boukhara ; ne possédant pas d'hôtel, c'est le seul endroit où un européen visitant cette ville peut trouver l'hospitalité. Ces appartements, construits suivant les exigences du climat, n'ont rien de désagréable : une porte basse vous donne accès dans une petite chambre entièrement couverte des plus riches tapis, mais seulement

meublée d'un ou deux lits boukariotes faits de bandes de chanvre entrelacées et solidement tendues sur quatre pieds, en bambou, d'environ 40 centimètres de haut, décorés de couleurs vives et multiples; le tout recouvert de nombreuses étoffes de soie. Sur une pierre, une aiguière et une sorte de cuvette en cuivre ou en fer terminent ce modeste mobilier. C'est ainsi installés que nous passons une nuit bien tranquille, sous la garde des sentinelles cosaques, qui ne sont là certainement que pour la forme. Le lendemain, après avoir fait notre visite à M. Klemm, représentant l'agent diplomatique en son absence, l'un des hommes les plus charmants que nous ayons rencontrés, nous partons visiter la ville.

Comme tous bons voyageurs, nous nous faisons conduire directement au Bazar, c'est-à-dire à l'endroit toujours le plus intéressant et le plus mouvementé de ces villes asiatiques. C'est ici, comme dans celui de Tchardjoui, de continuelles échopes sales, mais pittoresques, reliées entre elles par une longue toiture qui empêche l'air et le soleil d'y pénétrer. Chaque métier ou chaque industrie a son quartier, où l'on rencontre une foule bruyante composée des différentes races de l'Asie : Sartes, Juifs,

Persans, Hindous, Kirghiz, tous revêtus de leurs différents costumes aux couleurs éclatantes. Après en avoir visité les parties les plus curieuses et y avoir fait acquisition de quelques souvenirs du pays, nous nous dirigeons vers la fameuse tour du haut de laquelle on précipitait les criminels. Cette tour, appelée Mira-Arab, construite en briques cuites, est la plus haute de l'Asie Centrale; elle mesure 51 mètres de hauteur. De là, nous nous rendons au Réghistan, la plus grande place de Boukhara où grouille une masse de marchands de toute sorte abrités sous des bicoques en roseaux, et au centre de laquelle se trouve TArk, l'ancienne citadelle qui sert aujourd'hui de palais à l'Émir et à ses grands dignitaires. C'est sur une colline dominant la ville que se trouve, entourée de hautes murailles en argile, cette demeure royale. Son grand portique, au sommet crénelé, est orné d'une horloge fabriquée par un ouvrier italien qui, sous le règne de l'Émir Nasser-Oullah, échappa à la mort à la suite de cet ouvrage; le cadran, dont le mouvement est arrêté depuis longtemps, marque continuellement douze heures moins quinze minutes; chose curieuse, on n'a jamais songé à la faire réparer, ce qui démontrerait que pour les Boukariotes le temps ne compte pas.

Nous parcourons, toujours avec un intérêt croissant, la plus grande partie de la ville, qui nous offre à chaque pas des curiosités sans nombre, mais qui nous prouve la plus grande ignorance de l'hygiène et de la salubrité publique de la part de ses administrateurs.

Au milieu des ruelles malpropres privées d'air, et d'où s'exhale une odeur fétide, nous rencontrons ces malheureux affectés de la lèpre asiatique, connue sous le nom indigène de « makahou )) ; les femmes affligées de cet horrible mal doivent avoir le visage découvert; ces lépreux, hommes et femmes, vivent de l'aumône publique jusqu'au moment où leur contact devenant trop dangereux, on les fait conduire dans certains villages entièrement peuplés de ces pauvres déshérités qui achèvent, dans des cloaques infects, leur misérable et douloureuse existence. Entre autres maladies, la plus commune est assurément le « richta » (filaria medinensis) sorte de ver qui prend naissance entre peau et chair et s'y développe pendant huit ou neuf mois avec une rapidité prodigieuse, au point d'atteindre jusqu'à deux mètres de longueur. L'opération du richta est pour la plupart du temps, confiée aux barbiers du pays, qui sont d'une grande habileté

dans ce travail chirurgical. Simplement à l'aide de leur rasoir, ils pratiquent, à l'endroit où se forme l'abcès, une incision qui leur permet de saisir la tête de ce parasite, qu'ils enroulent autour d'un petit morceau de bois arrondi qui leur sert de bobine, pour extraire le ver dans toute sa longueur, en prenant bien soin de ne pas le rompre. Certains praticiens prétendent que l'eau croupissante de Boukhara renferme le microbe du richta; d'autres affirment qu'il siège dans les miasmes que l'on respire. Quoi qu'il en soit, on recommande bien aux étrangers de ne se servir, même pour la toilette, que d'eau bouillie.

Toutes ces curiosités intéressantes ou écœurantes, ne nous font pas oublier que dans quelques instants il nous faudra songer au spectacle. Nous revenons à la « Résidence » où nous attend un excellent dîner servi sous les grands arbres du parc, répandant sur nous une fraîcheur bienfaisante, semblant vouloir nous purifier de cette après-midi passée au milieu de ce peuple et de cette ville empestés. A mesure que l'heure de la représentation s'avance, la fièvre de chacun de nous augmente. Emotion bien légitime, nous sommes les premiers qui allons, dans quelques instants, donner une représentation théâ-

traie dans cette Boukhara-la-Noble. Ce n'est pas en effet vulgaire pour des artistes français, que de représenter une opérette dans cette ville qui, au dixième siècle, était le foyer le plus fervent de l'Islam, et d'où partaient, il y a quelques années encore, les reproches les plus sévères de TÉmir Mouzaffar-ed-din à l'adresse du Sultan deConstantinople, lui reprochant d'entrer dans la voie de la civilisation européenne. Cet Émir, dictant en quelque sorte des lois au Roi des Rois, au Chef des Croyants; curieux contraste avec les temps présents ! L'Émir Seib-Ahadkhan n'assistera pas à la soirée, car il est déjà installé dans son palais d'été, mais il a autorisé, ordonné même à ses ministres et aux plus hauts fonctionnaires, d'honorer de leur présence les artistes français.

Une terrasse de la cour de la résidence, recouverte de tapis, tient lieu de scène et les salons de loges aux artistes. Des fauteuils et des chaises placés au milieu de la cour sont destinés au public qui assistera à ce spectacle en plein air. Ainsi installés, nous ressemblons aux comédiens extraordinaires du roi jouant devant Louis XIV, ou aux chanteurs du théâtre de Beyreuth, car le piano, se trouvant placé dans un des salons auquel nous

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tournons le dos, permet aux spectateurs d'en entendre les accords sans le voir. Nous n'avons pas voulu en cela imiter un orchestre à la Wagner, mais le piano fort endommagé ne pouvait supporter un déménagement.

Devant repartir le lendemain matin à 7 heures pour Tchardjoui, sitôt le spectacle terminé, nous nous rendons à la gare, où nous arrivons cette fois sans accidents.

A notre retour à Askabad, la ville a changé d'aspect, tous les officiers sont au camp, ce qui diminue de beaucoup notre public, et puis la chaleur est telle, qu'il faut vraiment aimer le spectacle pour s'enfermer dans le théâtre, qui semble transformé en étuve. Nos trois dernières représentations réunissent un nombre très restreint de spectateurs ; en un mot, l'heure de la retraite a sonné. Nous nous disposions à partir directement à Ouzoun- Ada, lorsqu'un télégramme nous invite à nous arrêter, une fois encore, à Kizil-Arvat, où des spectateurs plus courageux veulent bien braver cette chaleur suffocante. Nous retrouvons dans cette petite ville l'enthousiasme du premier moment et la même sympathie qu'à notre passage.

Le mardi, 28 mai, nous nous embarquons à Ouzoun-Ada sur le superbe vapeur « Amiral Korniloff », nouveau bateau de la Cie Caucase et Mercure qui faisait son premier voyage. La mer Caspienne, cette fois plus clémente, nous permet d'arriver à Bakou après une bonne traversée.

Le jour même, nous prenions un train qui nous ramenait à Tifîis dans un triste état, fatigués et brûlés par le soleil et la poussière.

Après quelques jours d'un repos bien gagné, nous avions presque oublié les moments difficiles et périlleux.

J'ai pensé bien faire, pour compléter le chapitre: « comédien en voyage à l'étranger » en introduisant quelques souvenirs de ce voyage qui a causé tant de difficultés, mais que mes braves compagnons et moi étions fîers d'avoir fait.

Rien de plus pénible, en effet, que cette tournée de comédiens allant les premiers et les derniers initier à notre art français ces peuplades lointaines de l'Asie. Tous ceux qui ont survécu depuis cette époque, doivent se souvenir encore comme moi, et avec une certaine émotion, de leur visite au tombeau de Tamerlan, alors que nous évoquions par la pensée les fabuleuses chevauchées de ce con-

quérant farouche qui battit Bajazet et marcha à la conquête de la Chine.

Nargue des mauvais jours ! j'ai réalisé le rêve que j'avais caressé pendant deux ans, et Kirghis, Tartares et Mongoles, ces fils des guerriers d'autrefois, entendirent résonner le Verbe français dans les murs de Samarkande.

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Belle jeunesse, espoir de l avenir, si après avoir lu ce très modeste livre vous n'êtes pas suffisamment renseignée, cest que vous êtes bien difficile; si vous n'en faites pas votre profit, c'est que vous êtes réfracta ire à tous les conseils.

Vous tous qui connaissez maintenant plus en détail certains dessous du théâtre que vous ignoriez, tirez la conclusion qu'il vous plaît de mes remarques et que ceux qui se seront sentis offensés des observations que J'ai cru de mon devoir de formuler me traînent aux gémonies s'ils pensent dans leur âme et conscience que j'en suis digne.

L'auteur qui n'a pas le mérite d'être un grand écrivain ou de savoir habilement farder la vérité, doit avoir au moins celui d'être sincère et convaincu.

Je vous ai montré le théâtre sous son bon et mauvais côté, tout bonnement, avec une longue expérience acquise et sans aucune autre prétention que celle de vous être utile.

Honnêtes et talentueux comédiens, poursuivez sans faiblir la carrière dans laquelle vous êtes entrés, vous pouvez marcher la tête haute; et vous, bons amateurs, continuez dans votre intelligente sphère à vous perfectionner.

Quant à vous, jeunes gens et jeunes filles, qui n'avez aucune des qualités nécessaires pour devenir des comédiens et des comédiennes, je vous crie de toutes mes forces : casse-cou !

Table des matières

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Préface, 9

Avant-propos, 15

Le théâtre et son utilité, 17

Le théâtre et ses dangers, 30

Un théâtre national à Montréal, 96

Comédiens et comédiennes, 47

Peut-on devenir comédien ou comédienne ?, . . 65

Pour se perfectionner, 69

Comment on doit apprendre un rôle, 71

Le costume, 75

Le maquillage, -jj

Le comédien sur la scène, 81

Le comédien à la ville, 84

Les emplois, 89

Engagements et contrats, 91

Conseils généraux, 94

La journée d'un comédien, 96

Le supplice des débuts, 100

Les amateurs, 118

Le comédien en tournée en France, 127

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