LE COMÉDIEN A LA VILLE
d'entrer dans votre milieu et de faire certaines connaissances par votre intermédiaire.
Prenez garde aussi à une sorte de commanditaires du directeur bien moins intéressés par les dividendes à réaliser que par certaines prérogatives qu'ils pensent obtenir.
Voisin de loge d'une actrice très honnête, j'ai encore dans les oreilles le bruit du formidable soufflet appliqué sur la joue d'un de ces goujats qui était plus amoureux de ses charmes que de son talent.
L'art dramatique est un art aussi respectable que les autres, mais vous ne devez d'aucune façon le dégrader. Vous serez respecté si vous vous respectez vous-même.
A ce sujet, il me revient en mémoire une piquante anecdote : Un jour, dans une fête de charité, Mlle S . . . , artiste d'une remarquable beauté et dont la conduite était irréprochable, avait été chargée de tenir le kiosque du vin de Champagne. Deux de ces hommes qui se croient tout permis parce qu'ils ont plus d'argent que d'esprit et d'éducation, devenaient par trop entreprenants auprès de Mlle S . . . Celle-ci se trouvait ballottée entre ses sentiments personnels et son rôle de
Demoiselle de Charité, quand un de ces messieurs lui demanda une seconde bouteille de Champagne et lui dit : « Vous avez des yeux superbes, Mademoiselle, des yeux à la perdition de votre âme; vous êtes sans doute Israélite et vous devez vous appeler Sara, Rachel ou Agar. — Vous vous trompez, monsieur; lui répondit Mlle S. en emplissant tranquillement leurs deux coupes et, avec un sourire bien expressif, elle ajouta : « Vous ne connaissez pas votre Histoire Sainte; sachez que c'était Rébecca qui donnait à boire aux chameaux.» Un éclat de rire retentit parmi ceux qui entendirent cette virulente mais spirituelle réplique. Le trop galant monsieur sortit avec ostentation un billet de mille francs de son portefeuille et le remit à Mlle S. qui s'apprêtait à le changer : « Gardez tout pour les pauvres » dit-il en dissimulant son dépit. La leçon avait été bonne, elle fut bien payée.
Tout cela prouve que les artistes sont souvent exposés à ces sortes d'inconvénients. C'est pourquoi je ne saurai trop leur recommander la plus grande prudence et les mettre en garde contre tout ce qui peut être désagréable ou humiliant pour leur réputation.
i$ji$]i$ii$îiS>ji<Jji$ji$îi2ji$îiSji$jt$^^
Les emplois
Une troupe complète permettant de jouer tout le répertoire de comédie, tragédie, drame, vaudeville, doit se composer d'artistes jouant spécialement les emplois suivants :
Hommes
Grand premier rôle de drame et de tragédie, Premier rôle de comédie, Jeune premier rôle, Grand troisième rôle, Premier amoureux ou jeune
premier, Second amoureux, Second troisième rôle.
Premier rôle marqué, Père noble.
Grand premier comique, Jeune premier comique,
Femmes
Grand premier rôle, Jeune premier rôle.
Jeune première.
Première ingénuité,
Deuxième ingénuité,
Premier rôle marqué.
Mère noble.
Duègne,
Première soubrette.
Seconde soubrette.
Grande coquette.
Second comique ou queue
rouge, Comique marqué, Comique grime, Rôles de genre, Rôles d'utilités.
Seconde coquette, Seconde duègne.
Utilités.
II arrive souvent que dans une pièce un rôle appartenant à tel emploi désigné ci-dessus, ne convient pas à la stature ou à la physionomie de l'artiste, et c'est pourquoi, depuis quelques années, certains directeurs de théâtre engagent les principaux artistes pour « jouer la comédie » sans distinction d'emplois. La distribution des rôles est souvent plus judicieuse et l'interprétation de la pièce toujours plus homogène.
i<;^iSji<5ji$ii$ji$ji$ji$ji$]i$3i$ji$jt$^
Engagements et contrats
Pour trouver un engagement il vous faudra courir dans les agences théâtrales qui ne sont ni plus ni moins que les bureaux de placement à l'usage des plus vulgaires domestiques. Vous devrez naturellement payer des honoraires et cela après avoir subi de nombreuses déceptions et éprouver bien souvent de cruelles humiliations. Un chapitre ne suffirait pas pour renseigner, comme je le devrais, ceux qui auront besoin de cette sorte de commerçants que les comédiens appellent communément « des marchands de chair humaine». Il serait njuste cependant de les mettre tous dans le même sac, car j'en ai connu de respectables.
Les engagements ou les contrats entre directeur et comédien une fois signés, doivent être respectés, de part et d'autre, même dans les clauses les plus léonines; c'est pourquoi vous devez lire attentivement tout ce à quoi vous vous engagez. Vous [91]
ne pourrez pas alléguer, plus tard, en cas de discussion ou de procès, que vous avez été pris par surprise. Vous devez raturer avec soin toutes les conditions qui vous semblent inacceptables et ajouter à !'« article additionnel » celles que vous désirez obtenir. Si le directeur les accepte, assurezvous bien que les contrats à échanger entre vous et lui sont bien similaires. A la signature d'un engagement il est assez rare que les deux contractants n'agissent pas de bonne foi; mais on ne sait jamais ce qui peut arriver pendant une saison théâtrale; l'un et l'autre ne seront jamais trop prudents et ne prendront jamais trop de précautions.
Si vous êtes en pourparlers avec un directeur que vous ne connaissez pas, prenez vos renseignements auprès d'artistes sérieux qui vous les fourniront certainement avec franchise.
Soyez raisonnable dans les appointements que vous voulez gagner mensuellement. N'oubliez pas que vous serez payé en raison de la réputation et du talent que vous acquerrez d'année en année; mais pourtant ne « gâtez pas les prix », ne faites pas en cela comme certains fils de famille dont le gousset est bien garni; ni vous, comédienne qui