‹ Comédiens et comédiennesChapitre 10 sur 15 · I. Gauchcre! sr · texte numérisé non relu

I. Gauchcre! sr

[TBp.A.Salmon

LAFONTAlNli Dans la Jeunesse de Louis XIV

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A plupart des comédiens dont nous avons écrit la biographie jusqu'à ce jour ont été des personnages corrects , chez qui le génie ou le talent s'est développé sagement, qui l'ont honorablement exploité , et sont parvenus à la réputation, comme on arrive dans les bureaux à une place de chef de division, par l'effort lent et continu du travail combiné avec le mérite. A Dieu ne plaise que je pense du mal de ces renommées si laborieusement conquises : ce n'est pas déjà une si petite affaire que de se creuser avec conscience un sillon régulier qui mène à la célébrité du nom !

Mais nous sentons tous je ne sais quel faible

plus tendre pour ces artistes, inégaux et puissants, qui ont pris dans leur jeunesse, au hasard de la fantaisie ou des circonstances, les plus périlleux chemins de traverse ; qui ont gaillardement essayé de tous les métiers et roulé dans tous les mondes, et qu'un coup de fortune ou plutôt quelque cri secret de la vocation a jetés un beau matin, tout surpris et enivrés, à la gloire.

Lafontaine a été un de ces hommes dont la vie est un roman. Il s'appelait de son vrai nom, dit Vapereau, Louis-Marie-Henri Thomas, et le biographe ajoute que le fameux auteur des Éloges, celui dont Voltaire avait raillé si plaisamment le gali-Thomas, doit être compté parmi ses ancêtres. Je tiens de sa bouche que c'est La Harpe qui fut un de ses grands-oncles. La Harpe... Thomas... la différence n'est pas sensible, et nous mettrions aujourd'hui ces deux grands hommes dans le même panier. Ce qui est certain, c'est que le père de Louis Lafontaine était d'origine suisse, et qu'il ne fit point naturaliser son fils, qui, à l'heure où j'écris ces lignes, n'est encore Français que de réputation et de cœur.

La mère était une femme éminente, de goûts artistiques très prononcés, faisant des vers, peignant, bonne musicienne, mais d'une piété ex-

traordinaire, poussée même jusqu'à Texaltation. Elle avait eu six enfants, trois garçons et trois filles. Elle entendait que les trois garçons se fissent prêtres, les trois filles religieuses.

Le jeune Louis fut donc mis au petit séminaire de Bordeaux. La règle, qui plie à son joug les âmes faibles, était une horrible gêne pour cet esprit indépendant et farouche. Il se rongeait dans sa prison, regardant sans cesse par-dessus les murs et rêvant les vastes horizons de la liberté. Un beau jour il n'y tint plus; il se sauva et prit, sans tambour ni trompette.

Ce rayonnant bijou nommé la clef des champs.

Une corde à puits avait facilité l'évasion du jeune Latude. 11 retroussa bravement sa soutane, s'en fit un justaucorps, et le voilà sur les grands chemins, avec huit francs dans sa poche. Il ne tarda pas à s'apercevoir que pour courir les aventures une soutane n'était pas un vêtement bien commode ; au premier village, il acheta d'occasion une blouse d'ouvrier. « Et pourquoi ne serais-je pas ouvrier? » se demanda-t-il.

Sur la route, il est croisé par un brave garçon qui s'en allait chantant, et qui, après l'avoir toisé du haut en bas, lui dit :

« Vous êtes compagnon ?

— Oui, compagnon, répond à tout hasard le jeune séminariste.

— Compagnon peintre en bâtiments, à ce que je vois par les taches de votre blouse?

— Compagnon peintre en bâtiments...

— Voulez-vous de l'ouvrage?

— Tout de même.

— C'est bien; je vous engage. »

Arrivé à Barbezieux, le maître improvisé met un pinceau entre les mains du prétendu compagnon, qui commence à barbouiller à tort et à travers. Il s'aperçoit qu'on le regarde avec étonnement d'abord, puis avec défiance.

«Ah bah! s'écrie le jeune échappé du séminaire, c'est trop mentir ! » et il conte ingénument son histoire, dont l'autre rit aux larmes.

x Vous ne savez pas le métier, lui dit le maître; " je vous l'apprendrai. Vous gagnerez quatre sous par jour, nourri et logé; et en route pour Angoulême ! »

C'est là que devait se terminer cette première odyssée. Les gendarmes demandent les papiers au fugitif, qui n'en avait point ; on le prend au collet, on le fourre en prison, jusqu'à ce qu'il ait fait des aveux. Il se résigne à conter son cas, et on le ra-

mène de brigade en brigade à sa famille, qui ne crut pas à propos de tuer le veau gras en son honneur.

« Tu vas rentrer au séminaire, méchant gamin, disait le père.

— Je veux être peintre, répondait fièrement le Giotto de la muraille.

— Ah! c'est ainsi? Eh bien, on va t' embarquer, incorrigible vaurien ! »

Et, de fait, on le fourre sur un trois-mâts en partance pour l'île Bourbon. On s'imaginait n'en plus entendre parler de longtemps ; mais un jour on le voit revenir, à jamais dégoûté et des colonies, et de la mer, et de la vie de matelot.

Les parents, avec ce féroce entêtement qui les distingue quand il s'agit d'imposer à leur enfant ou quelque mets que son estomac repousse, ou un métier qui lui répugne, le rembarquent sur un sloop qui devait faire le cabotage sur les côtes de France. Il y devient le secrétaire du capitaine et y tient les écritures ; mais, au Havre, le spleen le prend, et un désir insensé de fuir cette vie monotone. Il s'échappe sans demander son compte. Il n'avait pas un sou vaillant.

Et le voilà qui tour à tour tâte de tous les métiers : deux mois dans un atelier de menuiserie,

trois mois tournant le fer chez un serrurier, puis employé dans une maison de commerce. Il ne se doutait guère, tandis qu'il s'en allait ainsi d'essais en essais, ballotté au vent du caprice, qu'il amassait, pour la profession que lui réservait la destinée, des sujets de réflexions et d'études que ne lui eût jamais fournis un long séjour au Conservatoire; qu'il faisait des provisions de souvenirs dont il devait plus tard tirer un grand parti. Quand il eut^ vers les premières années de ses débuts, à représenter, dans la Femme qui trompe son mari, un contre maître de fabrique, on fut étonné du cachet de réalité qu'il imprima à cette création. C'est qu'il avait longtemps frayé avec les contremaîtres. 11 n'avait eu qu'à évoquer les images de sa folle jeunesse.

Cette vie accidentée, mêlée de pluie et de soleil, comme dit le poète, mais où les jours de soleil étaient trop rares, le renvoya un jour, battant de l'aile et tirant le pied, au foyer paternel, à Bordeaux, où j'imagine qu'on l'accueillit froidement.

L'oiseau s'ennuie de nouveau de sa cage. Nouvelle fugue, mais cette fois avec un frère plus jeune, André, qu'il a débauché. Ils achètent, de compte à demi (ils possédaient chacun lo francs) une pacotille de mercerie et de librairie, et s'en

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vont, la balle sur le dos, de village en village, débiter et leur cargaison et leur boniment. Ils poussent ainsi jusqu'à Tours. Là ils sont rejoints par leur père, qui s'est lancé à leur poursuite; ils ont les oreilles bien et dûment tirées. André se laisse persuader et consent à rentrer au séminaire. Mais Louis est le démon du vagabondage. Il s'est mis en tête d'aller à Paris; il ira tout seul^ puisqu'on lui prend son frère, et il détale.

11 met un an à franchir la distance qui sépare Tours de Paris. Que d'aventures durant cette longue année! que de nuits passées dans des granges ! que d'artifices pour gagner le dîner du soir ! quelle école de misère et de gaieté ! Songez qu'il n'avait encore que dix-huit ans. Vous ai-je dit qu'il était né en novembre 1826 ?

Il arrive enfin au pays de ses rêves, dans cet eldorado où les alouettes tombent toutes rôties. Il ne lui tomba d'abord que des tuiles sur la tête. Il trouva deux ou trois places, qu'il ne fit que traverser, renvoyé de partout pour son exubérance, ou, si vous aimez mieux, pour son désordre de vie. Tandis qu'il bayait aux corneilles, une lettre de sa mère lui apprit qu'un de ses frères était installé à Paris. Il court à l'adresse indiquée, et trouve ce frère grelottant dans une mansarde,

OÙ il faisait incognito de la littérature. C'était à qui des deux emprunterait cent sous à l'autre.

Il fallait vivre pourtant. Lafontaine se plonge dans la lecture des Petites Affiches, pour y chercher une position sociale. Il y voit qu'on demande un commissionnaire en librairie. Autant vaut ce métier-là qu'un autre. Il se rend chez le négociant en livres. Il apprend là qu'il s'agit de placer des abonnements d'un journal qui vient de naître, et qu'il aura par abonné une remise de 3 francs.

En chasse donc! Lafontaine avait l'entrain, l'aplomb et la faconde du Bordelais. Il battait la maison du premier étage jusqu'à l'atelier du quatrième, offrant sa marchandise et pérorant avec la gaieté spirituelle et éloquente du Méridional. Il faisait parfois jusqu'à cent abonnements par jour.

La maison pour le compte de laquelle il opérait, — la maison Lachâtre, — était ravie du nouvel, auxiliaire qui lui était tombé du ciel. Cet enragé Bordelais plaçait tout : journaux, revues, livres de science, romans, et les Buffon illustrés, et les Crimes célèbres; c'était le tigre du placement.

« Écris donc un livre, disait-il à son frère, je le placerai. »

Il ne doutait de rien ! Il gagnait de l'argent gros

comme lui ! Le patron lui offrait de l'associer, et il balança un instant s'il n'accepterait point. Mais il commençait à se lasser de ce métier-là, comme il s'était fatigué de tous les autres; et puis... et puis, un grand fait s'était produit dans son existence et y avait porté un long trouble : il avait vu jouer Frederick^ — Monsieur Frederick !

Les jeunes gens qui me lisent auront sans doute quelque peine à se figurer le prestige de ce grand nom. Frederick! c'était le roi du théâtre, le Victor Hugo des planches ! Le jeune Louis sortit bouleversé de la Porte-Saint-Martin. La vocation lui était née, soudaine, irrésistible : il serait acteur ! Et pourquoi non? N'avait-il pas, dans ces dernières années, récité plus d'une fois tel ou tel passage d'un volume qu'il avait à placer, et fait fondre en larmes tout un atelier?

Mais comment s'affilier au monde des artistes? Par où débuter ?

Un de ses camarades, qui n'avait comme lui que vingt ans, lui indiqua un café, célèbre en ce temps-là parmi les cabotins de province, le café des Vieilles-Étuves, où l'on était sûr de rencontrer des don César de Bazan en disponibilité. Il y trouverait sans doute un imprésario.

C'est lui-même, et vous reconnaîtrez aisément

à ce nouveau trait le génie mobile et aventureux que j'ai essayé de vous peindre, c'est lui-même qui se fit imprésario et engagea, pour faire des tournées aux environs de Paris, deux jeunes gens qui n'en savaient pas beaucoup plus que lui.

La troupe se composait d'eux trois. Pas de femmes : ça dépare. Ses deux acolytes disaient des vers ; lui, il chantait une romance, et exécutait une scène tirée de je ne sais quel drame, une scène de folie. Le tout se passait dans un décor qu'il avait brossé lui-même, et que tous trois transportaient à dos d'homme.

Le tambour de ville conviait les spectateurs. Un jour il s'en trouva cinq en tout dans la salle. Les trois compères, enragés contre cette population peu artistique, déménagèrent leur décor par la fenêtre et se sauvèrent à travers champs, laissant se morfondre les cinq courageux citoyens dont ils avaient empoché les vingt sous.

Le temps était venu de faire ses premières armes dans un théâtre régulier. Le jeune Louis rassembla tout son courage, et sollicita l'honneur d'entrer à Bobino. Cette audace lui réussit. Il fut agréé ; il trouva là un bon garçon , à la figure épanouie, au rire éclatant, qui devait plus tard, lui aussi, se faire un nom dans un autre genre :

c'était le joyeux Lambert Thiboust, avec qui il joua le drame larmoyant de Jean Calas.

Les lauriers de Bobino ne suffirent plus à son ambition. Il s'en alla trouver Séveste, qui gouvernait alors tous les théâtres de banlieue. Séveste était en ce temps-là un gros personnage, devant qui tremblait toute la gent cabotine. Notre jeune homme entra chez lui tête haute, les cheveux au vent, avec son assurance de Bordelais; il se proposa.

« Et que sais-tu faire?

— Rien, mais je veux tout apprendre. Donnezmoi des rôles, et vous verrez ! »

Cette hâblerie juvénile de Méridional plut à Séveste. Il engagea ce bon garçon, de mine si hautaine, aux conditions ordinaires : rien pour commencer, et 25 francs par mois après les débuts. Ces débuts furent si brillants, Lafontaine exerça sur le public de Mont-Parnasse une si prodigieuse fascination, que Séveste l'attacha à ce théâtre, aux appointements de loo francs par mois. Jamais il ne s'était montré aussi prodigue pour aucun de ses artistes.

Un soir, comme Lafontaine jouait l'Éclat de rire, il entendit, au moment le plus pathétique de la pièce, partir du fond d'une baignoire obscure

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un sanglot dont le timbre le fit tressaillir. C'était sa mère, qui avait voulu voir sous cette incarnation nouvelle ce fils qui lui avait déjà donné tant d'inquiétudes. Elle avait obtenu de son confesseur la permission de venir au théâtre; elle y avait entraîné son mari, et tous deux, novices aux émotions de la scène, fondaient en larmes. Après la représentation, on tomba dans les bras les uns des autres^ toutes les malédictions furent retirées, et Lafontaine put suivre en liberté son goût, avec l'agrément de sa famille.

Il passa en revue tous les théâtres de la banlieue. Auguste Villemot, le célèbre chroniqueur, était alors secrétaire de la Porte- Saint-Martin; il vint le voir dans le drame de Monte-Cristo, et le fit séance tenante engager par Tilly.

Dès son arrivée, on lui donna à étudier le rôle du prince de Galles dans le Kean d'Alexandre Dumas. C'était Frederick qui tenait celui de Kean.

Jouer aux côtés de Frederick, — du grand Frederick, — quel rêve ! Il allait donc approcher de son dieu, le voir face à face, lui parler ! On lui avait dit qu'il serait bon qu'avant de voir Frederick au théâtre, il se présentât à lui, se nommât. Mais comment aborder ce grand homme? Lafontaine en avait, rien que d'y penser, la sueur

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froide. Un soir, il se poste à l'entrée des artistes, dans le couloir sombre qui mène à la scène, et là, tremblant, anxieux, il attend que Frederick descende. Dieu sait si le cœur lui battait, et comme il comptait les minutes !

Enfin , c'est son pas, le voilà qui arrive, faisant sonner sur les marches de l'escalier le cep de vigne qui lui servait de canne. Lafontaine hésite un instant, mais, comme poussé par le ressort d'une résolution subite, il se jette au-devant de lui. Frederick, effrayé, recule, se met en défense, et lève le fameux cep de vigne :

« Mais , s'écrie Lafontaine éperdu , je suis le prince de Galles ! . . . »

Et alors Frederick, de sa voix mélodramatique, avec un geste immense :

« Allez vous faire... ! »

Et il passe, laissant Lafontaine ahuri, mais enthousiasmé, qui se répétait, en cherchant l'intonation, les trois mots du maître.» Comme il a été beau ! » disait-il.

Il n'eut pas le bonheur de jouer dans Kean avec lui. Tilly fit faillite, et Lafontaine, qui n'avait pas été payé, s'en fut, léger d'argent et fort soucieux d'esprit, frapper à la porte du Gymnase. Ce fut Monval, le régisseur général du théâtre, le bras

droit de M. Montigny, qui le reçut. Tout lui avait si mal réussi jusqu'alors qu'il était dans ses jours de timidité; il exposa sa demande d'une voix étranglée par l'émotion. Monval le regardait avec attention, grommelant entre ses dents : « C'est dommage ! quel beau garçon ! mais pas d'organe. » Et, se tournant vers lui : « C'est bien, je vais parler de votre affaire à M. Montigny ! » Et il le congédia de la main.

Le pauvre garçon restait sur les marches de l'escalier, atterré et désolé, quand il entendit à travers la porte mal close M. Monval dire au maître : « Je viens de voir un jeune homme qui est vraiment superbe de prestance, de visage, d'allure; mais il n'a pas d'organe ! »

A ce mot, le Bordelais rebondit, et, se précipitant dans le cabinet :

(I Pas d'organe! s'écria-t-il d'une voix plus retentissante que la trompette du jugement dernier, pas d'organe! Ah! vous voulez de l'organe! »

Et il se mit, de son plus beau creux, à tirer de superbes notes de baryton, d'une large et pénétrante sonorité.

M. Montigny l'écoutait en souriant. 11 lui accorda une audition pour le lendemain et l'engagea

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séance tenante, bien qu'à ce moment-là il n'eût aucunement besoin de lui.

C'était pour Lafontaine le commencement de sa grande fortune. II allait donc enfin se produire sur un vrai théâtre; il allait faire, sous un maître excellent, son apprentissage de la scène : car Lafontaine, qui s'était lentement amassé un trésor d'observations prises sur le vif, ne savait rien du métier, et, quoiqu'il eût de merveilleuses dispositions, il y avait dans sa nature un fond d'indiscipline qui devait rendre d'abord son éducation difficile et lui jouer plus tard bien des mauvais tours.

M. Montigny le tint au régime sévère où il soumettait tous ses pensionnaires nouveaux, lui faisant jouer tous les soirs, au lever du rideau, devant les banquettes^ des pièces du répertoire, et surtout du Scribe.

Ce fut dans une pièce nouvelle de Rosier : Brutus, lâche César, qu'il fut pour la première foi remarqué du public. Il jouait aux côtés de Bressant et de Rose Chéri, et ne parut point indigne de ces deux illustres partenaires.

M. Montigny l'avait engagé à des conditions fort modestes. Le lendemain de ce premier succès, il le fit venir, et, déchirant son traité, il lui en

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signa tout de suite un autre plus avantageux. Cette bonne grâce toucha sensiblement le jeune comédien : le Gymnase, comme tous les autres théâtres, sortait à peine de la tourmente de 1848, et les directeurs avaient cent raisons pour une de viser à l'économie.

De 1849 à i858,Lafontaine resta au Gymnase, et ce fut peut-être la période la plus féconde de sa vie. Cet artiste, que nous avons vu plus tard si exubérant, et parfois même si désordonné, ne pouvait s'abandonner en ce temps-là, contenu et serré qu'il était par la verge de fer de M. Montigny. Il avait même été si durement plié au joug qu'il passait pour un acteur propre seulement aux rôles en dedans, et que M""^ Sand, le remerciant d'avoir joué Flaminio^ écrivait dans sa préface : « Merci à Lafontaine, qui cette fois a conquis une des premières places parmi les artistes de premier ordre; heureuse et puissante nature, que l'on croyait plus propre aux émotions concentrées qu'à la passion entraînante, et qui joint à la passion le charme de l'exquise candeur et de la profonde sensibilité. »

Et de fait, lorsqu'on jette sur cette époque un regard en arrière, les quatre rôles qui se détachent des autres créations , ceux qui ont versé le plus

d'éclat surLafontaine, sont précisément des rôles de passion contenue et d'effets rentrés : le Fulgence du Mariage de Victorine, ce prolétaire sombre et jaloux, dont il réussit à éclaircir la physionomie triste ; l'ouvrier de Je dîne chei ma mère, qui exprime avec une honnête gaieté les sentiments les plus tendres et les plus délicats; le comte de Diane de Lys, ce mari impassible et froid qui tue sans sourciller l'amant de sa femme ; et enfin, et par-dessus tout, le colonel du Fils de famille, ce soldat raide dans son uniforme et bref en son langage, n'osant déployer ni son amour ni sa colère, bon et sensible sous sa brusquerie, toujours réservé et maître de lui. Lafontaine a fait depuis tant d'autres créations éclatantes que celle-là est un peu oubliée; mais elle eut un si prodigieux succès de vogue en ce temps, elle parut si complètement résumer ses qualités de comédien, que ses camarades ne l'appelaient plus entre eux, par manière de badinage, que ce Mon colonel ».

Lafontaine ne parle qu'avec émotion de ce beau temps de sa vie. Et cependant il y avait en lui des instincts de cheval échappé qui frémissaient tout bas de se voir ainsi contenus. Cette discipline qui lui avait été si utile commençait à lui peser. Il

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rêvait de répandre en des rôles plus vastes la flamme secrète dont il était brûlé et bouillonnant, La tragédie avec ses personnages héroïques, avec ses amours furieux et débridés, l'attirait invinciblement.

En i858, M. Arsène Houssaye,le directeur de la Comédie française, lui proposa un engagement. Lafontaine sauta sur l'occasion avec joie. Il allait donc pouvoir jouer le Cid! mais non le Cid de la vieille tradition, le Cid du ronron tragique. Perruque et rococo, ce Cid-là ! Non, il imaginait un Cid flamboyant, un Cid épique, un Cid dont personne ne s'était douté avant lui, et Corneille moins que les autres. Ce Cid, il se gardait ' bien de le déployer aux répétitions, par peur d'effaroucher les préjugés classiques de ses nouveaux camarades ; il en tenait le secret serré sur sa poitrine. Mais au jour de la représentation, devant le vrai public, quelle révélation ! quel éclat ! Ce serait un rideau brusquement tiré : le soleil entrerait à flots dans le rôle.

Et, mystérieusement, par toutes les fissures de la publicité parisienne, s'était échappé, comme un sourd bourdonnement de mouche indiscrète, le bruit de la révolution méditée par Lafontaine. Le jour où l'on afficha le Cid, le tout Paris des

grandes premières était là, attendant, anxieux. On se souvient encore au Théâtre-Français de cette soirée mémorable. Ce fut une chute énorme, un prodigieux désastre. Lafontaine épouvanta d'abord le public, et l'amusa ensuite. Ce n'étaient que bonds capricieux et désordonnés à travers les correctes plates-bandes de la tradition classique : pour un cri sublime qu'il rencontrait :

Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne enferme de vaillants,

OÙ il enlevait la salle, il rencontrait des intonations inouïes, des gestes invraisemblables, si bien que le public, par une réaction naturelle, se mit à applaudir furieusement l'honnête Maubant, qui jouait don Diègue, le rappela par deux fois, lui décernant un triomphe qui était pour l'indiscipliné et l'irrévérencieux débutant un coup d'assommoir.

Lafontaine perdit un peu la tête. Il n'avait pas les habitudes de la maison; tout le monde s'ingérait de lui donner des conseils, qu'il s'efforçait de suivre docilement; mais sa fougue l'emportait. Un soir, dans une pièce nouvelle de Laya, jouant le rôle d'un poète que sa femme et sa belle-mère assomment des détails du ménage, il

avait à dire cette phrase : ce Oh! si je pouvais sortir de cette maison! J'y étouffe! » 11 la lança d'une voix si vibrante que le public lui en fit malignement l'application, et que la salle éclata en longs applaudissements.

Lafontaine sortit de la Comédie française pour entrer au Vaudeville, que Beaufort gouvernait en ce temps-là. Il y rencontra les deux plus grands triomphes qu'il ait jamais obtenus dans sa carrière, et c'est à M. Octave Feuillet qu'il les dut l'un et l'autre : André Roswein, dans Dalila, et Maxime Odiot, dans le Roman d'un jeune homme pauvre. Dalila fut écrite pour lui, sur ses instances, et le succès de la première pièce décida l'auteur à composer la seconde. Toutes deux se jouèrent des centaines de fois, et ces deux rôles mirent le comble à la réputation de Lafontaine, qui devint populaire.

Il y a au théâtre deux espèces d'amants : l'amoureux et le jeune premier. L'amoureux est un joli garçon, d'allures aimables, à la voix claire, grêle et douce, le ténor de l'opéra-comique, un Delaunay. Le jeune premier est un baryton : il est étoffé de taille et de manières; il a un organe profond, et un je ne sais quoi de dominant dans toute la personne. L'autre tient un peu de la

femme; lui, c'est un mâle. On se laisse séduire aux charmes de Tamoureux ; le jeune premier s'impose, il a de l'autorité. Bressant flottait entre ces deux types. Rarement on a mieux que Lafontaine réalisé l'idéal du second.

Vous le rappelez-vous avec sa stature élevée, sa forte et libre encolure, son visage mâle et doux, sa voix grave, chaude, étoffée, vibrante ? De tout l'ensemble de sa personne se dégageait une flamme. La passion débordait de ses moindres gestes, et lorsque, au fameux acte de la tour^ dans le Roman d'un jeune homme pauvre, indigné des soupçons de sa maîtresse, il lui rejetait ses insultes à la face avec une hauteur mêlée de mépris, on sentait en lui une force : c'était le maître, le vrai jeune premier. Il l'était à la ville, dit-on, aussi bien qu'à la scène, et son valet de chambre, un type de fatuité naïve qui fut un instant célèbre à Paris, disait familièrement aux amis du comédien : « Si je n'étais pas là, Monsieur n'y pourrait suffire. »

Après ces deux coups d'éclat, la direction de M. Beaufort, puis celle de Lurine, qui lui succéda, se traînèrent de chute en chute, au milieu de l'indifférence d'un public qui avait désappris le chemin du Vaudeville. Lafontaine rentra au

Gymnase en 1860, et y fit une nouvelle campagne qui dura trois ans.

Là il se remit au régime. Il eut dès son arrivée l'heureuse chance de tomber sur un des chefsd'œuvre du vaudeville contemporain, les Pattes de mouche, de Sardou ; il y fut charmant, avec cette légère pointe d'animation bordelaise qui lui seyait à ravir : un Bressant capiteux. Il reprit, en les assagissant un peu pour les mettre en harmonie avec le ton de la maison, quelques-uns de ses grands rôles, et notamment le Maxime du Jeune Homme pauvre et l'Armand de la Dame aux camélias. Peut-être ne se souviendrait-on pas des rôles qu'il créa dans la Perle noire et les Ganaches, si, en jouant dans ces pièces avec ]yiiie Victoria, alors célèbre, il ne se fût épris de cette grâce et de cette chasteté, et ne lui eût donné son nom.

Ce mariage eut sur sa destinée une longue influence : car c'est à sa femme qu'il dut en partie de rentrer à la Comédie française, et c'est pour elle qu'il en sortit.

L'impératrice avait un goût très vif pour le talent et la personne de l'actrice qui venait d'ajouter à son nom celui de Lafontainé. Elle souhaitait de la voir admise à la Comédie française. Les

désirs de la souveraine étaient des ordres pour le directeur. Il était difficile d'engager la femme sans demander au mari s'il ne voulait pas l'y accompagner. Les détails de la négociation ont été contés de bien des manières. Il importe assez peu de savoir la vérité exacte sur cet incident. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à la cour on crut faire une faveur à Lafontaine en l'acceptant par-dessus le marché, et que la ville en jugea autrement. Les connaisseurs prévirent tout de suite que le talent de M'"^ Victoria, talent menu et court, ne tarderait pas à s'évanouir dans ce vaste cadre de la Comédie française. Ils avaient plus de confiance en son mari, qui avait déjà fait ses preuves dans les grands premiers rôles. Lafontaine quitta le Gymnase sur un grand succès. Dans le Démon du jeu, de Barrière, il y avait une scène qu'il jouait, effaré, éperdu, comme dans un rêve, ne sachant plus, en abattant neuf à tout coup, si c'était le hasard qui lui envoyait ces cartes, ou s'il ne trichait pas sans en avoir conscience. Son maître, le grand Frederick, n'eût pas été plus poignant.

A la Comédie française, il se trouva tout dépaysé. Il n'avait pas les allures méthodiques et solennelles de la maison. C'était un indiscipliné. Outre qu'il avait quelque peine à apprendre le

répertoire^ avec lequel son éducation ne l'avait pas familiarisé, on se plaignait qu'il n'observât pas exactement la mise en scène réglée par la tradition; on le cherchait à droite, il avait passé à gauche. Il se laissait emportera des mouvements soudains, et son interlocuteur était obligé de le suivre au bout de la scène pour lui donner la réplique. C'étaient là des vétilles assurément, mais qui dans la maison de Molière passaient pour des crimes monstrueux. Il me semblait pourtant qu'à travers ces frasques il jouait le Misanthrope et le Tartuffe avec une ampleur que nous n'avons pas retrouvée depuis chez ses successeurs. Mais on n'en convenait point. Il s'était formé une légende sur son compte ; il restait pour les habitués l'iconoclaste du C/^. Rien de terrible comme une légende : c'est la tunique de Nessus ; elle colle à la peau, et, si obstinément qu'on l'arrache, il en demeure toujours quelque lambeau qui' brûle.

Les rôles nouveaux sont rares à la Comédie française. Lafontaine n'en trouva guère, et, soit malice du hasard, soit erreur de l'administration, ceux qu'on lui donna exigeaient des qualités toutes contraires à celles qui avaient établi sa réputation. Il était célèbre pour l'exubérance et

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la fougue de la passion : on lui confiait le Louis XI du Gringoire de Banville, et, lorsqu'on reprit Dalila, au lieu de lui donner le rôle d'André Roswein, qu'il avait joué plus de deux cents fois avec succès au Vaudeville, on lui imposa celui du vieux Sartorius. Mais voilà qui marque bien la souplesse de ce talent qui s'était formé au feu de tant d'épreuves : il y fut excellent. On avait fait avant lui de ce Sartorius un larmoyant bonhomme. Il se souvint que ce bonhomme était un artiste, et un artiste de génie. Il donna à sa douceur et' à sa tendresse une bonne grâce toute poétique : souriante dans les badinages du premier acte, d'une majesté triste dans les deux derniers.

Ce fut un triomphe, le dernier qu'il remporta à la Comédie française.

Outre qu'il ne s'y sentait pas lui-même très à l'aise, une réaction s'était faite dans le public contre sa femme, qui n'était plus accueillie avec la même sympathie qu'autrefois. Il en souffrait plus qu'elle encore, et un jour, sous le coup d'une vive irritation, tous deux parlèrent de donner leur démission en même temps. Le comité les prit au mot, ce qui était une faute, car il n'aurait jamais dû se priver des services de Lafontaine;

mais on était agacé de part et d'autre, et Ton saisit cette occasion de rompre des liens qui pesaient aux deux parties.

La pension de retraite des deux démissionnaires fut réglée de la façon la plus honorable, et voilà encore cet incorrigible vagabond sur le pavé. Depuis lors Lafontaine n'a plus voulu entrer dans la composition d'une troupe stable. Il est resté chez lui, attendant qu'un directeur vînt lui proposer, dans quelque œuvre nouvelle, une création importante, et résolu à ne plus signer que des traités temporaires.

Nous ne l'avons plus vu, depuis lors, que dans un petit nombre de rôles importants, mais qui ont été pour lui des succès considérables. En 1872 il a joué à l'Odéon Ruy Blas, et, s'il n'avait pas la grâce de juvénile mélancolie que Mounet- Sully déploie au second acte, il lui était bien supérieur au quatrième, dans cette fameuse apostrophe, qu'il lançait d'une voix puissante : Bon appétit, Messieurs! Il trouvait aussi, pour dire le célèbre : Triste flamme, éteins-toi! un accent de tristesse profonde, qui faisait monter des larmes aux yeux.

Le Gascon, de Barrière, n'eut qu'un petit nombre de représentations à la Gaîté; mais Lafontaine

s'y fit remarquer par sa belle prestance, et ce qui étonna peut-être davantage encore les Parisiens, ce fut le goût exquis avec lequel il chanta, d'une voix juste et tendre, une jolie chanson populaire du Midi.

Tout le monde se le rappelle encore dans le Mazarin de Dumas; à ses manières aisées et nobles il joignait une grâce féline d'allure et une finesse de débit que ne semblait pas comporter la fougue de son tempérament. Personne ne jouera avec plus de grandeur et de charme tout ensemble la grande scène du cinquième acte, qui est un des chefs-d'œuvre du théâtre contemporain.

Mais où je l'ai trouvé hors ligne, où il laissera un profond souvenir aux connaisseurs, c'est dans une pièce dont le succès malheureusement fut médiocre, Pierre Gendron, au Gymnase. II y jouait le vilain personnage d'un ouvrier qui s'impose à un ménage d'ouvriers, se faisant nourrir par le mari, voulant déshonorer la femme.

Quand on vit arriver au premier acte ce mauvais drôle, les cheveux d'un rouge acajou collés sur la tête, avec des accroche -cœur sur les tempes, une petite moustache couvrant à peine les lèvres et dont les deux bouts se dressaient en l'air, l'air avantageux et le regard fauve, se dan-

dinant avec la grâce affectée d'unCoupeau jeune, et parlant gras quand il ouvrait sa bouche, ce ne fut qu'un cri dans la salle : « Ah ! bah ! C'est Lafontaine ? » Il était si merveilleusement grimé et costumé, il avait fait subir à sa personne une transformation si complète, que personne n'avait reconnu sous ce bellâtre de barrière l'élégant et sympathique jeune homme pauvre d'Octave Feuillet.

Le dernier personnage qu'ait revêtu Lafontaine est celui de Balsamo. Il demeura debout sous les ruines de la pièce. C'est ce qu'on en peut dire de mieux pour lui. Et maintenant, il attend. Ah ! quel dommage que la Comédie française ne rouvre pas ses portes à ce Bordelais assagi, qui comblerait le vide laissé par le départ de Dressant et jouerait les jeunes premiers!

C'est une force qui s'use et se perd à tourner dans le vide !

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M DCCC LXXX

Mc(/-/ç L K i/'ieo'f

MAHIK LAURENT, dans l'Hetman-

L y a de cela longtemps, bien longtemps, si longtemps que je n'ose pas assigner de date certaine à ce très petit fait, très petit et très ordinaire, il arriva qu'à Madrid, une troupe de ces bohémiens qui ont reçu le nom de gitanos se mit à donner sur les places publiques des représentations mêlées de sorcellerie et de danse. Le maître de la troupe était un de ces hommes superbes, dont la peau a été dorée par le ciel de Tlnde, dont les yeux, d'un noir d'enfer, semblent lui avoir emprunté le feu dont ils brillent. La femme, — sa femme, — n'était pas moins belle, et tous deux formaient un couple qui eût fait pousser à Regnault des cris d'admiration.

De ce ménage errant naquit une fille, qui, se sentant des aspirations plus hautes, renia sa tribu et s'en vint à Paris chercher la gloire. Elle dansait sur la corde. Elle avait gardé de sa race les lignes sculpturales, les yeux éclatants et chauds , ces yeux qui allument des incendies dans tous les cœurs.

Auxreprésentationsdonnées parla funambule, était-ce dans un vrai théâtre? était-ce sous une tente? était-ce en plein air, entre deux rangées de chandelles fichées en terre? je n'en sais rien (qu'importe à l'amour, ce poète immortel, qui d'un coup de sa baguette magique transforme en palais le plus humble taudis?), un jeune homme venait tous les jours, et tous les jours au premier rang, applaudissant l'artiste et se repaissant des beautés qu'elle déployait dans les airs. C'était un jeune homme de bonne famille, que son père destinait à l'estimable profession de notaire ou d'avoué.

Il s'appelait Luguet.

Ironie de la destinée ! il ne se doutait guère, ce respectable bourgeois qui avait transmis à son fils, comme il l'avait reçu lui-même de ses ancêtres, le nom de Luguet, honoré et sans tache, que ce fils allait le jeter, sali et prostitué, aux

pieds d'une danseuse de corde, et que de ce mariage sortirait l'illustre race des Luguet, qui s'est répandue dans tous les théâtres, et qui est devenue plus nombreuse que les becs de gaz des salles de spectacle.

Tout arrive. Le fils Luguet déclara à sa famille qu'il aimait la fille des gitanos, la séduisante danseuse de corde, et que, l'aimant, il prétendait l'épouser. Le père, suffoqué, lui allongea une jolie malédiction, dont le fils ne tint nul compte.

a Ah! c'est ainsi, s'écria-t-il, on a honte d'une arfiste, on ne veut pas que je l'épouse! Je me ferai artiste moi-même. »

Il ne s'agissait pas, bien entendu, pour lui, de charmer les populations en marchant, comme sa femme, sur la corde raide, un balancier à la main. L'eût-il voulu, qu'il en eût été incapable. Il résolut d'entrer au théâtre et de devenir comédien.

La plupart de ses enfants, — il en eut treize, — suivirent les traces de leur père.

L'aîné est le Luguet que nous avons encore le plaisir de voir au Palais-Royal; le troisième est, à cette heure , directeur de troupe à Saint-Pétersbourg; la treizième est connue au théâtre sous le nom de M"^^ Vigne.

Celle qui devait illustrer le nom de Marie Laurent est née la douzième enfant de ce mariage.

Ainsi M™^ Marie Laurent a du sang de gitanes dans les veines. Son grand-père et sa grand'mère étaient venus des pays mystérieux de l'Orient; leur sang s'était croisé avec celui d'un Français, d'un Parisien, qui semble avoir été, sinon un comédien de premier ordre, au moins un homme passionné pour le théâtre, d'intelligence vive, d'humeur hardie, plein de verdeur et de gaieté.

Et voyez comme on comprend mieux le génie de M"^*^ Laurent lorsqu'on est ainsi remonté aux origines d'où il est sorti ! Qui de vous, en admirant ces yeux sombres, ces yeux terribles, qui donnent au visage de l'actrice une physionomie si farouche, n'a pas vaguement pensé aux lointains pays d'Orient, où luisent, comme de noirs diamants, les regards des filles de l'Inde? La figure, ramassée, énergique, n'a rien non plus de la Parisienne, elle semble écrasée sous une lourde chevelure noire. La voix, une voix superbe, a deux timbres, l'un grave et puissant, qui est capable d'exprimer les passions profondes; l'autre cristallin et clair, qui traduit en notes gaies et gouailleuses toute la maUce des gamineries parisiennes.

Il serait assez difficile de savoir quand M™^ Marie Laurent commença de jouer. A proprement parler, elle ne débuta point. C'était une enfant de la balle. Elle fit, on peut le dire ici sans métaphore, ses premiers pas sur les planches. Son père et sa mère couraient la province, jouant ici ou là, au hasard de l'occasion. Martin, le célèbre dompteur, le Martin de Tours Martin, passa par aventure, avec sa troupe de bêtes féroces, dans la petite ville où le couple était engagé. Martin donna des représentations sur le théâtre. Il faisait jouer à ses artistes à quatre pattes une pièce qui avait pour titre les Lions de Mysore. Il y avait là dedans un grand diable de serpent qui s'enroulait autour d'un mannequin figurant un enfant. La petite Marie Luguet assistait à la répétition générale.

« Je veux jouer, s'écria-t-elle, l'enfant qui a un serpent. »

Elle n'avait que dix ans. L'imprésario vit dans ce caprice un moyen d'attirer le public. Les parents cédèrent. Il n'y avait, d'ailleurs, aucun danger. La petite bambinette, son boa autour du cou, envoyait des baisers à la foule, qui trépignait d'enthousiasme.

Elle monta bientôt en grade. On lui confia un

rôle, un vrai rôle cette fois, dans un mélodrame. Le rôle tenait dans un mot.

« Enfant, quel est ton père ? » lui demandait le traître.

Et la petite fille devait répondre : « Zopieri. »

C'était un effet. Car le drame évoluait sur ce nom. La scène arrive, et le traître, de sa voix la plus formidable, pose la question :

« Enfant! quel est ton père?

— Papa, c'est M. Luguet. »

]y[me Marie Laurent a rencontré depuis bien des tffets^ à l'aide desquels elle a enlevé bien des salles. Jamais, peut-être, elle n'a obtenu un succès aussi instantané, aussi complet. Ce fut un fou rire universel.

A travers ce menu train d'aventures, la petite fille étudiait sous la direction de son père. Ce père était, à ce qu'il paraît, un comédien assez médiocre, mais un homme intelligent et un maître habile. Il donnait, comme le père Félix, le père de la grande Rachel, d'excellentes leçons, qu'il était impuissant à mettre en pratique pour lui-même. Il fut l'unique professeur de sa fille, qui ne passa jamais par l'enseignement du Conservatoire, et n'en possède pas moins une diction irréprochable.

Peut-être serait-il plus exact de dire qu'elle se fit elle-même. Au fond^ il n'y a de bonnes, de vraies, de profitables leçons que celles de l'expérience. C'est en forgeant que le forgeron se forme. C'est en jouant, en jouant sans cesse et toutes sortes de rôles, que le comédien apprend son métier. Il faut traverser bien des publics pour se familiariser avec le public. Ces artistes qui, pour me servir d'une locution de leur argot, ont roulé leur bosse par le monde, éloignés des graves traditions de l'art, ne relevant que de leur fantaisie, en perpétuelle lutte avec le hasard, ont peut-être moins de correction dans le talent, mais ils plaisent par une saveur plus originale. Ils sont plus naïfs et plus grands.

Il n'est pas bien utile de suivre M"*^ Marie Luguet à travers les longues pérégrinations de sa jeunesse. Nous n'avons sur cette période de sa vie que de rares documents, et qui offrent peu d'intérêt. Si j'en parle, c'est pour montrer aux jeunes artistes de notre temps qu'il n'était pas beaucoup plus facile il y a trente ans qu'aujourd'hui d'entrer dans un théâtre parisien et d'y faire son trou.

De temps à autre, entre deux saisons, elle va-

nait à Paris se proposer ; un jour, elle obtint une audition de Montigny :

« Elle a bien du talent! prononça le directeur du Gymnase; mais je ne puis pas rengager. Elle touche de ses coudes les deux côtés de mon théâtre. Qu'elle aille à TOdéon ou à la Porte- Saint-Martin. »

Oui, mais ni TOdéonni la Porte-Saint-Martin ne voulaient d'elle. Vous pensez bien qu'elle n'eût pas été si osée que d'aspirer à la Comédie française. Un autre jour, elle se présenta à Roqueplan. Le fantaisiste directeur des Variétés la dévisagea du haut de son monocle.

« C'est à vous, ces cheveux-là? lui demandat-il brusquement. '

— ' Mais oui, répondit l'autre, un peu interloquée.

— Vous en avez trop; allez chez le coiffeur d'abord, nous verrons après. »

Ces boutades passaient pour spirituelles vers 1845.

Et la pauvre enfant retournait en province ! On l'avait vue à Genève, où elle avait débuté à 25 francs par mois, puis à Rouen, puis à Toulouse, où elle joua. Madeleine, la Grâce de Dieu, Dix ans de la pie d'une femme, sans parler de

MARIE LAURENT g

la Lucrèce de Ponsard, où elle eut l'honneur de représenter Tullia aux côtés de Bocage en tournée départementale. Elle avait fait la conquête des Toulousains, qui sont gens de goût. Elle enrageait tout bas de ces succès qui n'avaient point de retentissement à Paris.

Et, pour le dire en passant, voyez comme c'était, en ce temps-là, un avantage pour l'art dramatique qu'il y eût en province un théâtre sérieusement organisé; Où M'"^ Marie Laurent eût-elle formé son talent si, Paris lui manquant, de grandes scènes ne se fussent ouvertes dans des villes de premier ordre? La comédie, hélas ! a sombré partout en province depuis lors, et le drame a suivi. Il ne reste plus de théâtre qu'à Bruxelles.

C'est à Bruxelles précisément que M"^ Marie Laurent acheva de prendre possession d'ellemême, sinon de sa renommée. C'est là aussi qu'elle conquit le droit de porter ce nom, sous lequel nous l'avons jusqu'ici désignée indûment. Elle y épousa Laurent, un aimable baryton qui se fit depuis applaudir au Théâtre-Lyrique.

A Bruxelles, M'"« Laurent fut chargée de reprendre à son compte le rôle de Marie-Jeanne, où M'^^ Dorval avait fait fondre en pleurs tous

les Parisiens, Cette représentation est une date dans la vie de M™^ Marie Laurent, et elle aime à en conter Fhistoire.

Elle ne possédait en ce temps-là qu'une de ces célébrités départementales qui sont malaisément prises au sérieux par les vrais Parisiens. Cétait une grande témérité à elle, jeune, inconnue, de s'adresser à M""^ Dorval, alors dans tout Téclat de sa gloire. Elle n'hésita pourtant point à écrire à l'éminente artiste, pour lui demander par lettres des conseils et des explications.

j^me. Dorval, avec l'habituelle brusquerie de sa bonne grâce, lui répondit :

Ma chère enfant,

Le rôle a six cents lignes. Il a six cents effets... Venez me voir. Je vous le jouerai.

C'était, à cette époque, une assez grosse affaire que le voyage de Bruxelles à Paris. M""^ Marie Laurent demanda un congé de trois jours, et, le soir même de son arrivée à Paris, elle était au théâtre, écoutant, avec quelle intensité d'attention, vous le devinez sans peine, Marie Dorval, qui se surpassa. On sait qu'elle avait le talent inégal. Au sortir de la représentation, la jeune

artiste alla trouver son aînée dans sa loge pour lui offrir ses félicitations.

« Venez ! lui dit rapidement Marie Dorval, nous causerons à la maison. »

Une fois en téte-à-téte, M™ Dorval, au lieu de se mettre au lit, prend la brochure et commence à lire le rôle une seconde fois, pour sa jeune élève, illustrant de ses commentaires enflammés cette méchante prose, expliquant les effets qu'elle arrivait à produire ; elle s'échauffe peu à peu, elle verse des larmes, et M™^ Marie Laurent sanglote avec son professeur.

'( Jamais, me disait-elle, je n'ai passé une nuit plus émouvante; jamais je n'ai reçu une meilleure leçon d'art. Le matin, à cinq heures, nous étions brisées toutes deux; mais je tenais le rôle. Le soir même, sans avoir pris dix minutes de repos, j'entrais en scène, et j'ai remporté là un des grands succès de ma vie. »

Bruxelles est aujourd'hui la dernière étape des artistes avant de revenir à Paris. 11 n'en était pas de même alors; M'"^ Marie Laurent dut encore faire une campagne à Lille, une autre à Marseille. Mais il est inutile de s'arrêter sur ces années d'épreuves. Outre que nous ne possédons pas, pour en parler avec compétence et

agrément, les renseignements nécessaires, une artiste ne date guère que du jour de son début à Paris, Mais un point sur lequel je ne saurais trop insister, c'est la longueur de ce noviciat imposé par les circonstances à une artiste de la valeur de M'"^ Marie Laurent. J'espère que l'exemple de ces tribulations, s'il tombe sous les yeux de quelque jeune échappée du Conservatoire trop pressée de dévorer la gloire, l'engagera à la patience, en lui- montrant par quelles épreuves ont dû passer les plus justement célèbres, avant de se produire et d'être acceptées du public.

C'est en 1847 que M. Vizentini, qui l'avait remarquée en province, la rappela à Paris et lui fit signer un engagement avec le directeur de l'Odéon.

Elle débuta dans une pièce parfaitement oubliée aujourd'hui, Isabelle de Castille. Vous pensez si le cœur lui battait à l'approche de ce jour redoutable, qui devait la sacrer comédienne ou la renvoyer pour jamais dans son obscurité ! C'était déjà l'habitude en ce temps-là, pour de certaines pièces dites littéraires, de convoquer à la répétition générale la presse et un public spécial d'amateurs. La salle de l'Odéon

MARIE LAURENT l3

était donc plus qu'à demi pleine, et tout ce monde très désireux de juger la nouvelle venue. Elle tremblait comme la feuille; elle ne fut pas mauvaise : c'était bien pis, elle fut médiocre. Toute la famille était là, et s'en revint consternée. On n'osait rien dire à la malheureuse jeune femme, par crainte de lui porter un coup, qui l'eût encore plus démontée pour la première représentation. Son mari, — les maris ont toujours ces courages, — se dévoua pour lui apprendre la vérité. Mais aux premiers mots :

« Eh! crois-tu, s'écria-t-elle, que je n'aie pas senti moi-même combien j'étais mauvaise? Ce n'est qu'une première manche perdue ; il faut prendre sa revanche. Je la prendrai. »

Elle ramassa toutes ses forces pour le lendemain, et, par un de ces revirements qui sont familiers à l'histoire de l'art dramatique, cette même actrice qui la veille avait paru terne et morne fit le lendemain frémir et pleurer la salle. Il y eut un moment où elle souleva une tempête d'acclamations. Elle disait en face à son mari, lui parlant d'un rival : Soyei jaloux, je l'aime. Le mot fut lancé d'une voix si vibrante que ce fut comme un éclair qui illumina le public. Jules Janin, à la sortie de l'acte, se promenait

parles couloirs, et, avec cette exubérance d'enthousiasme qui lui était ordinaire en ce temps-là, il demandait à tout le monde : « D'où vient-elle? qui est-elle? Ce sera la reine du drame! elle a le diadème au front ! » et autres exclamations romantiques qui devaient, le lendemain, donner le la de l'admiration aux comptes rendus dramatiques des journaux.

La Fille d'Eschyle suivit de près Isabelle de Castille. Il n'y a guère dans les annales dramatiques d'histoire plus curieuse que celle de la Fille d'Eschyle. La première représentation fut un des succès les plus étourdissants qu'ait jamais vus le théâtre. La pièce alla aux nues; les acteurs furent tous rappelés à diverses reprises par une salle en délire; M'"^ Marie Laurent eut sa grande part de ce triomphe...

Ce triomphe n'eut qu'un jour. C'est en 1848 que se produisit la Fille d'Eschyle, et le bruit de la révolution ne tarda pas à couvrir celui qu'aurait pu faire une simple œuvre d'art. Ce qui est curieux, étrange et presque inexplicable, c'est que la Fille d'Eschyle, qui resta pour tous les spectateurs de la première représentation un point lumineux, ne put jamais être reprise, et que la pièce tomba à la lecture. C'est

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à peine si trois ou quatre milliers de Parisiens, répartis sur un petit nombre de représentations, eurent le plaisir de voir M"^"^ Marie Laurent dans ce rôle, qui fut, dit-on, un de ses plus beaux. Et je ne suis pas un de ces quatre mille élus : je ne m'occupais pas encore de théâtre à cette époque.

Le calme se rétablit dans la rue-, l'Odéon, comme tous les autres théâtres, reconquit la foule qu'avaient écartée les troubles politiques. ]y[me Marie Laurent joua beaucoup de tragédies, le second Théâtre- Français demeurant fidèle en ce temps-là plus qu'il ne l'a été depuis au vieux répertoire, et quelques pièces nouvelles, parmi lesquelles il convient de citer le Chariot d'enfant, François le Champi, Maître Favilla et les Contes d'Hoffmatin.

Je ne parlerai que d'une de ces créations, parce que c'est en effet la seule que j'aie connue. Quand il s'agit de cet art fugitif du comédien, on ne peut guère se fier qu'à ses souvenirs personnels. Je vois encore, — et Dieu sait pourtant si cela est loin! — je vois encore M™ Marie Laurent dans le rôle de Madeleine Blanchet. M™^ Sand a écrit dans sa préface que « l'actrice avait créé le type de la femme honnête et bonne,

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de la mère à la fois austère et tendre » . Cet éloge est juste; mais il porte plus loin que n'avait pensé celle qui le décernait.

Si M'"^ Marie Laurent avait réalisé le type rêvé par M"^^ Sand, c'est que précisément Marie Blanchet était à la fois bonne et austère, et que le talent de Marie Laurent se compose de deux ordres de qualités très dissemblables, contraires même, qui lui font comme une double face.

Vous rappelez-vous ce personnage d'une comédie de Scribe, Bataille de dames, qui était tout ensemble poltron et brave?

C'est inconcevable, disait le pauvre Grignon, c'est inouï; il y a là un mystère qui ne peut s'expliquer que par des raisons de naissance!... c'est dans le sang... je tiens à la fois de ma mère, qui était le courage en personne, et de mon père, qui e'tait la prudence même. Les imbéciles me diront à cela : « Eh bien 1 Monsieur, restez toujours le fils de votre père, n'approchez pas du danger...» Mais est-ce que je le peux, Monsieur? Estce que ma mère me le permet. Monsieur?

Eh bien! je dirais volontiers du talent de de M'"^ Marie Laurent qu'il y a là un mystère qui ne peut s'expliquer que par des raisons de naissance, que c'est dans le sang.

Elle a dans le visage et dans l'allure un je ne sais quoi de bon enfant et de populaire qui lui est

d'un merveilleux secours quand elle représente les personnes nées dans une humble condition. La figure est ouverte; la voix, une voix ronde, harmonieuse et puissante, respire la tendresse et la joie; la taille même et la démarche sont plutôt d'une brave femme d'extraction moyenne que d'une héroïne de drame. Cela, c'est le côté cour de son talent.

Mais il y a le côté jardin. Si elle est fille d'un Parisien alerte et gai, elle a par sa mère du sang de gitana dans les veines. Dans son œil noir, profond et ardent brûlent tous les feux de l'Espagne; le masque est ramassé et farouche; sa voix se sombre, elle prend l'accent de la fureur et de la haine, et lui donne une intensité extraordinaire. La joyeuse commère de tout à l'heure est devenue reine de tragédie, une reine où flottent quelques souvenirs de son autre personnalité. C'est ainsi que Grignon, alors même qu'il s'élançait au danger, poussé par sa mère, sentait son père qui le tirait par la manche et lui conseillait tout bas de n'affronter la mort que prudemment.

De ces deux manières, qu'elle a cultivées tour à tour, et qu'elle s'est plu quelquefois, par un caprice d'artiste, à unir dans la même soirée,

i8 Marie laurent

comme dans la Bouquetière des Innocents, où elle jouait à la fois et la maréchale d'Ancre, la terrible Galigaï, et une brave femme du peuple, Margot, la bonne et sensible bouquetière, je ne saurais trop dire s'il y en a une qui constitue de préférence le fond, l'essence de son génie, tandis que l'autre serait plutôt d'étude et d'applique. J'inclinerais pourtant à croire qu'elle est plus aisément Margot la bouquetière que la farouche Galigaï, la femme des halles de la Poissarde que la tragique Clytemnestre de l'Orestie. La bonne humeur de ses allures et de sa voix perce malgré elle sous la robe étoffée des reines de tragédie dont elle a revêtu le masque. Il y â un point où le gitano d'Espagne et le gamin de Paris se rencontrent. Ce point est toujours sensible chez M"^^ Marie Laurent.

De l'Odéon elle passa, en i852, à la Porte- Saint-Martin, où elle trouva des rôles plus propres à faire valoir la face populaire de son talent. Elle y joua l'Imagier de Harlem, la Poissarde, les Nuits de la Seine. En i853, elle entre à l'Ambigu, où elle fait tour à tour le succès de la Prière des Naufragés, des Amours maudits et de Suzanne, un bon drame, oublié aujourd'hui, de Brisebarre et Nuss.

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Mais j'ai hâte d'arriver aux deux points saillants de sa carrière dramatique. Une grande artiste rencontre toujours, au cours de son existence, un ou deux rôles où son talent se résume et s'incarne, et dont l'influence se fait sentir sur tout le reste de sa vie. Comme M"^ Marie Laurent avait deux manières, elle eut la bonne fortune, ou la fâcheuse veine, comme on voudra, de trouver, l'un après l'autre, mais à peu de distance, deux rôles de caractères absolument ditîérents, l'un de tragédie, l'autre de mélodrame-vaudeville, qui brillèrent depuis lors sur sa tète comme deux astres contraires, la tirant chacun à soi et se disputant sa verve et ses forces.

Ce fut la Cassandre de l'Orestie et le Jack Sheppard des Chevaliers du Brouillard .

C'était en i856; M"^^ Marie Laurent, dégoûtée de Paris, faisait une tournée en province. Elle reçut une lettre de Dumas père.

c( Viens, accours, lui écrivait ce grand enfant, prompt aux enthousiasmes. Une pièce superbe, un rôle magnifique. Cent représentations assurées; cinquante francs par soir. C'est une occasion comme on n'en trouve qu'une en sa vie..., » etc. Quatre pages de ce style.

Elle arrive juste le jour où Dumas devait lire sa pièce aux comédiens. Mais Dumas lisait mal, d'une voix molle et cotonneuse. Et puis le rôle de Cassandre, celui qu'on destinait à Marie Laurent, n'existait pas. Deux ou trois vers à peine; Dumas avait eu besoin d'un regard farouche : il avait pensé à Marie Laurent. Elle passait à l'état de comparse. Vous imaginez la déception.

Le lendemain, elle s'en va chez le maître.

« Ah! parbleu! lui crie Dumas, avec son joyeux rire, du plus loin qu'il la vit, tu n'es pas contente de ta scène; tu viens m'en faire une.

— Dame! non, je ne suis pas trop contente.

— Eh bien! qu'est-ce que tu veux? Fais ton menu toi-même.

— Je voudrais dire quelque chose..., puisque je suis là.

— Tiens! lui dit Dumas, j'ai du monde qui m'attend; voici une plume, du papier, de l'encre, écris ce que tu veux dire, et l'on verra. »

L'actrice ne se le fait pas dire deux fois; elle griffonne une vingtaine de hgnes de mauvaise prose. Dumas revient, les lit en souriant, et le lendemain il apportait toute faite cette admirable scène, la plus belle de l'œuvre, où Cas-

sandre prédit le meurtre d'Agamemnon et la vengeance d'Oreste.

Il paraît que M"^'' Marie Laurent y fut superbe : le silence qu'elle gardait si longtemps, le visage sombre et courroucé, l'œil fiché en terre, tout noir de jalousie et de vengeance, avait quelque chose de sombre et de terrible. Les imprécations qui suivent sonnèrent comme les trompettes de la malédiction divine. Son succès fut immense, mais, hélas! de courte durée. Dumas avait trop présumé du goût de ses contemporains pour le grand art; l'Orestie ne fournit pas une carrière fort longue.

]y[me Marie Laurent fut rejetée de l'antique tragédie dans le mélodrame, et tomba sur le rôle de Jack Sheppard.

Ah ! ce Jack Sheppard, comme elle a été heureuse et fière de l'avoir joué ! comme elle en a gémi! quelle joie et que de regrets! le plus étourdissant succès qu'elle eût jamais remporté, mais un succès qui la classait invinciblement la première dans un art inférieur, elle qui aspirait de toutes les forces de son être à la Comédie- Française, qui voulait prendre rang à la suite des Georges et des Rachel !

Jack Sheppard était ce qu'on appelle au théâtre

un travesti. Il pouvait heureusement se jouer sous la blouse flottante du voyou, qui dérobait les formes amples de la comédienne. Une des great attractions, comme disent nos voisins, un des clous de la pièce, comme nous disons aujourd'hui, c'était la scène où Jack Sheppard,près de se noyer, trouve sous sa main une échelle de corde que des amis lui jettent du haut d'un pont, s'y accroche désespérément, et grimpe jusqu'en haut avec l'agilité d'un chat. Merveilleux prétexte à un développement de jambes! L'artiste eût préféré un développement de caractère.

Je n'ai vu que dix ans plus tard M""« Marie Laurent dans ce rôle, à une des nombreuses reprises de ce drame, et j'écrivais le lendemain, sous le coup de l'émotion :

Nous sommes habitués à voir M™° Marie Laurent sous les traits de quelque femme du peuple : revendeuse â la halle, meunière, bouquetière, sorcière de bas étage. Elle prête à ces personnages un masque singulièrement expressif, une voix franche, des attitudes résolues, des gestes hardis, une crânerie bon enfant pleine d'autorité. Ses grands yeux d'un noir profond, qui flamboient ou qui rient sous l'arc d'un sourcil vigoureux, achèvent cette physionomie tour à tour farouche ou cordiale.

Elle est plus étonnante encore sous l'habit masculin. Sheppard est un enfant du mob, prompt au vol et facile aux dévouements héroïques, qui passe brusquement d'une coqui-

nerie infâme à l'expression de quelque sentiment tendre ou exalté. Elle porte dans ce rôle une sincérité d'accent, une verve de jeu, une bonhomie large et puissante, qui font merveilles.

La situation exige, à une scène du second acte, que Jack Sheppard feigne l'ivresse. Le traître a le plus grand intérêt à savoir si cette ivresse est véritable ou simulée. La mère de Jack Sheppard est là; le traître s'avance vers elle, et d'un geste insolent il lui porte la main au visage et la caresse. Madame Marie Laurent pousse un cri de fureur, qu'elle rattrape aussitôt et termine par l'éclat de rire hébété de l'ivrogne. Le public tout entier a frémi de terreur.

]y[me Marie Laurent joua Jack Sheppard deux cents fois de suite, et il n'eût tenu qu'à elle de poursuivre dans cette voie. C'était à qui, parmi les auteurs dramatiques, lui apporterait un travesti plus ou moins original : car c'est une manie de tailler tous les rôles que l'on confie à un artiste sur le patron du premier qui ait réussi. M™= Marie Laurent eut le bon sens de résister à ces tentations. Elle gardait encore sur ses lèvres comme un arrière-goût du miel attique de FOrestie; elle voyait dans le lointain flamboyer l'espoir de cette Comédie française où M™^ Dorval avait passé un jour. Il est vrai que cette artiste, inégale et prime-sautière, ne s'y était point acclimatée -, mais c'était déjà quelque chose que d'y avoir inscrit son nom. Même fortune ne pouvait-elle lui advenir? Accepter un nouveau Jack Shep-

pard, n'était-ce pas dire à cette noble ambition un adieu définitif?

Elle refusa donc ces propositions et se rejeta à corps perdu dans les grands rôles de drame. On peut dire que c'est elle seule qui, depuis i858 jusqu'au jour où j'écris, a porté sur ses robustes et vaillantes épaules le poids du drame contemporain. Telle a été l'indigence du théâtre dans cette période, qu'il ne s'est formé à côté d'elle aucun talent nouveau qui ait pu prendre une moitié de sa charge ; mais elle eût pu dire, comme cette Médée dont elle a exhalé les fureurs sur la scène de l'Odéon : « Moi seule , et c'est assez! »

J'ai sous les yeux l'interminable liste des personnages qu'elle a revêtus tour à tour dans ces vingt dernières années : on est effrayé de l'énormité du travail et de la variété d'aptitudes que supposent tant de rôles, et de rôles importants, joués quelquefois cent cinquante jours de suite. 11 ne fallait pas seulement que cette femme énergique eût beaucoup de talent; la nature lavait, heureusement pour elle, douée d'une santé à toute épreuve et d'une voix puissante, dont l'airain solide ne connaissait jamais les éraillures de la fatigue.

Laissez-moi détacher de mon carnet de notes les indications qui suivent :

En 1860, la Marâtre, de Balzac, au Vaudeville;

En 1861, les Funérailles de l'honneur, à la Porte-Saint-Martin ;

En 1862, la Tour de Nesle, les Mystères du Temple;

En i863, François les Bas bleus, la Sorcière, l'Aïeule, ce terrible rôle qui avait été créé avec une vigueur admirable par M'"^ Alexis;

En 1864, Rocambole ;

En i865, la Voleuse d'enfants et la Meunière;

En 1 866, la Magicienne du Palais-Royal, les Ouvriers de Paris, la Chouanne.

Et puis des reprises... des reprises... comme s'il en pleuvait. Il n'y avait pas de théâtre aux abois qui ne s'adressât à M"^« Marie Laurent et ne lui redemandât quelqu'un de ces grands rôles qui avaient le privilège d'attirer la foule. En 1 867, c'est Jack Sheppard qu'elle reprend, et pour cent fois de suite; en 1868, c'est Madeleine, dans la Poissarde, qui lui impose cent fois encore l'obligation de faire tous les soirs rire et pleurer la foule.

Est-ce qu'en voyant passer sous vos yeux tous

ces titres de drames oubliés, dont les noms mêmes ont péri, vous ne sentez pas vous monter à l'esprit une réflexion mélancolique? Quelle n'est donc pas la misère de cet art qu'au bout de quinze ans les plus célèbres créations d'un comédien n'éveillent plus de souvenir, même dans la génération qui les a applaudis! Les œuvres n'étaient pas nées viables, et elles ont emporté, dans l'oubli où elles sont tombées, la gloire de l'acteur qui s'était appuyé sur cette branche pourrie. Voilà que nous-même, dont c'est le métier de connaître ces choses, nous errons à travers ces ruines sans en tirer un écho. L'artiste avait, dans telle ou telle scène, poussé un cri dont tout Paris s'était ému : la scène a disparu, et la mémoire du cri s'est évanouie ensuite. Nuit sur nuit.

Ah ! comme il vaut mieux pour le comédien attacher son nom à ces grandes œuvres qui ont été, depuis des siècles, marquées du sceau de l'immortalité! Le nom inscrit sur un coin de ces bronzes impérissables participe à leur durée; les générations qui viennent les contempler tour à tour se découvrent et le lisent avec un sentiment de reconnaissance et d'admiration.

jy[me Marie Laurent avait été toute sa vie tourmentée du généreux désir d'entrer à la Comédie française; elle souffrait de prêter son talent à de si piètre prose, et elle eût volontiers dit, comme Mercure, se sentant, comme lui, des ailes :

Je suis las de porter un visage aussi laid, Et je m'en vais au ciel, avec de l'ambroisie, M'en débarbouiller tout à fait.

Aussi saisit-elle avec empressement l'occasion inespérée que lui offrirent les matinées de M. Ballande, et plus tard les matinées littéraires de rOdéon, pour montrer au public qu'elle était capable de soulever la divine coupe de la poésie classique et d'en savourer l'ambroisie. Et on la vit alors jouer tour à tour et presque en même temps la Cléopâtre de Rodogune et Madeleine de la Poissarde^ la Clytemnestre dCIphigénie et la Suzanne des Fugitifs, l'Agrippine de Britannicus et Jack des Chevaliers du Brouillard. Elle abordait tour à tour la Clytemnestre des Érinnyes, la Phèdre de Racine et la Marguerite de la Tour de Nés le.

Que de mal elle se donnait! que de larmes elle a versées! quels éclats de fureur contre cette

Comédie française qui regardait, impassible, les efforts herculéens de la malheureuse artiste aux prises avec le vieux répertoire.

Et pourtant le drame contemporain lui réserva encore quelques superbes compensations. Nous la vîmes, en 1873, dans la Thérèse Raqinn d'Emile Zola. Au dernier acte, elle était paralytique, et il ne lui restait plus que le regard pour exprimer les sentiments qui bouillonnaient au fond de son cœur. Quels yeux terribles et farouches! Ceux qui les ont vus n'oublieront jamais ce jeu de scène dont l'impression fut si forte dans la salle qu'il s'échappa un cri de toutes les poitrines, longtemps oppressées.

Elle fut également superbe dans l'Uberta de la Haine; mais la Haine eut moins de succès encore que Thérèse Raqiiin, qui, en dépit de ses incontestables qualités^ ne plut point au public. Elle est ici représentée dans la Marucha de l'Hetman, un de ses récents triomphes.

Le dernier grand rôle où nous l'ayons admirée est celui de la Sachette dans la reprise de Notre- Dame de Paris. Elle y était effrayante et rendait à merveille cette fauve énergie d'amour maternel que Victor Hugo a donnée au personnage.

Et après ?

Eh bien! après, elle a repris la Bouquetière des Innocents^ jouant à la fois les deux rôles de la Bouquetière et de la Duchesse, se montrant encore sous ses deux mêmes faces et tournant avec désespoir la même manivelle.

Les années croissent, et elle continue de regarder de loin cette terre promise de la Comédie française, où il ne lui a pas été donné d'entrer, et elle se pose éternellement cette question agaçante : « Pourquoi? mais pourquoi? »

A ce pourquoi je ne sais pas d'autre réponse, sinon que c'est une loi de nature que personne en ce monde n'atteint son idéal. Toutes les fées l'avaient douée à sa naissance : l'une lui avait donné le regard, l'autre la voix, l'autre l'intelligence, l'autre la sensibilité profonde; toutes lui avaient dit en choeur : « Tu seras la reine du drame. » Mais on n'avait pas aperçu une vieille sorcière gitane qui, s'approchant du berceau, jeta méchamment sur toutes ces qualités une éclaboussure de la boue parisienne qu'elle avait ramassée en passant par Belleville, et, après avoir crié ces paroles prophétiques : « Tu ne seras jamais de la Comédie française » , s'enfuit en ricanant sur son manche à balai.

La prédiction se vérifiera-t-elle? Qui peut sa-

voir? Il reste encore à M"^^ Marie Laurent quelques années de force et de courage. Vaincra-t-elle la destinée? Faudra-t-il graver définitivement au frontispice de sa biographie le mot mélancolique qui sert d épigraphe à Notre-Dame de Paris : Anankè ?

Je n'ai rien dit de la vie privée de M"*^ Marie Laurent. C'est que je me suis fait une loi, en contant la biographie des comédiens, de ne toucher à ces détails intimes que s'ils servent à expliquer le talent particulier de l'artiste. }^me Marie Laurent passe pour une très honnête et très vaillante mère de famille; elle a eu le bon goût de dérober aux commérages le secret de sa vie domestique. Nous n'avons aucune raison pour lever un voile derrière lequel ne se cache d'ailleurs rien que d'honorable.

Tout ce qu'il m'est permis de dire, c'est que M™^ Marie Laurent se plaît à payer la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers Mme Dorval, en ouvrant à son tour aux jeunes artistes qui lui demandent des conseils tous les trésors de son expérience. Elle est, m'at-on dit, excellent professeur, et n'en fait pas métier. Les élèves du Conservatoire ou les échappées de la banlieue qui frappent à sa porte

MARIE LAURENT 3l

trouvent toujours chez elle un accueil bienveillant et de fructueuses leçons.

Ce n'est pas sa faute si elle ne s'est pas encore formé d'héritière : c'est qu'elle n'en a pas rencontré.

Il serait pourtant fâcheux qu'elle emportât le grand drame dans sa retraite. Mais nous sommes comme la sœur Anne du conte de Perrault : « nous ne voyons rien venir! » et le Théâtre- Français lui-même, qui n'a point voulu d'elle, laisse errer ses regards dans l'espace et répète mélancoliquement le mot célèbre :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? »

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ACTEURS ET ACTRICES

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