‹ Comédiens et comédiennesChapitre 11 sur 15 · DU TEMPS PASSÉ · texte numérisé non relu

DU TEMPS PASSÉ

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DU

THÉÂTRE DE L'OPÉRA

Catalogue historique, chronologique et anecdotique, publié par Th. de Lajarte, sous les auspices du Ministère de l'instruction publique, et orné de portraits de musiciens gravés à l'eau-forte par Le Rat.

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ROSÉLIA ROUSSEIL

'ÉTAIT en i86i, il y a donc vingt ans de cela; je venais de débuter dans la cri- £tique dramatique. Je n'étais pas encore bien connu ; mais pour les élèves qui sortent du Conservatoire tout homme qui met son nom au bas d'un papier noirci est un personnage. About, qui habitait avec moi , sous la même clé, — ma chambre à droite, la sienne à gauche, un salon commun au milieu, — m'amena un jour, tandis que j'étais en train d'élucubrer un feuilleton, une grande jeune fille qu'il me présenta sous le nom de RoséUa Rousseil.

a C'est une Rachel en herbe ! » me dit-il.

Le souvenir de Rachel en ce temps-là tournait toutes les têtes des élèves au Conservatoire. Il

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n'y avait fille de concierge, sachant dire quatre vers de Corneille ou de Racine, qui ne se crût appelée à recueillir le sceptre de la tragédie. C'est aujourd'hui M"^ Sarah Bernhardt qui préoccupe leur imagination. Il y a vingt ans, elles travaillaient à se donner ce qu'on appelle un creux ; il fallait, pour aspirer à l'honneur de représenter les héroïnes classiques, posséder une voix rauque et puissante; à cette heure, on court après un organe doux et chantant; on appuie pudiquement sa joue droite sur ses deux mains jointes l'une contre l'autre. La tragédie elle-même, l'éternelle tragédie, a ses modes.

La jeune personne que Ton me présentait, — vous ne me croirez pas, vous qui ne connaissez que la Rousseil de 1881, — était grande, svelte, onduleuse: une je ne sais quelle grâce vipérine dans la taille, qui avait des balancements et des torsions d'une singularité attirante. Deux yeux profonds et noirs éclataient dans une physionomie ardente, qu'éclairait de temps à autre un pâle sourire. La chevelure, lourde et brune, tombait sur une nuque puissante. Il était impossible de ne pas se dire, en voyant pour la première fois cette étrange fille : C'est quelqu'un.

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Elle avait précisément séduit About par cet air de sauvagerie jeune et farouche.

« Je te la recommande, me disait-il ; c'est une des espérances de l'avenir. »

Elle sortait du Conservatoire, où elle avait emporté le premier prix de tragédie. Celle qui devait plus tard être Sarah Bernhardt était sa concurrente cette^ année-là, et n'avait obtenu que le second. A ce premier prix de tragédie elle avait joint le second prix de comédie. Je sais bien que ces prix d'école ne sont pas des garanties infaillibles de talent et de succès. Songez que, la même année, le premier prix de comédie fut partagé entre Delaunay et Blaisot. Blaisot eut l'honneur d'être nommé le premier.

Et cependant ces récompenses ont une signification. Elles prouvent que le jeune homme ou la jeune fille à qui on les décerne a fait ces premières études sans lesquelles il n'y a que bien rarement un talent complet, qu'il ou qu'elle sait l'orthographe de son métier.

Ah ! si l'on allait dire à ces lauréats du Conservatoire qu'ils n'ont appris que l'orthographe de l'art dramatique ! Comme ils se révolteraient contre cette impertinente appréciation de leur mérite ! Tous se croient déjà arrivés ; ils ont tous

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dans leur talent une foi imperturbable. Que voulez-vous? ils sont jeunes. Hs ne savent rien des difficultés de Part, des déboires qui attendent le comédien. La route s'ouvre devant eux libre et jonchée de fleurs. Ils ne tiennent aucun compte des ganaches qui l'encombrent. Ces ganaches, il sera si facile d'en avoir raison.

Jamais je n'ai vu plus superbe confiance que celle qui animait M"^ Rosélia Rousseil à cette heure charmante où elle s'engageait dans cette voie malaisée et rude du théâtre.

Elle avait eu une enfance pénible. Elle a raconté elle-même dans un roman, qui a pour titre la Fille d'un proscrit, l'histoire de ses premières années. Ce roman est ou a la prétention d'être une autobiographie. Je pense qu'il n'en faut accepter les détails qu'avec une certaine réserve. M''^ Rousseil, quand elle s'est avisée de donner, sous une forme romanesque, un tableau de sa vie première, n'a pas visé sans doute à une parfaite exactitude. Elle s'est attendrie elle-même sur les misères qu'elle avait traversées, et les larmes qui lui brouillaient les yeux l'ont empêchée de voir juste.

Tout ce qu'on peut retenir de ce récit, c'est qu'elle était née à Niort , d'un père qui fut pro-

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scrit en i852, et qui laissa sa famille dans une détresse profonde. M"'= Rousseil fut obligée de gagner sa vie du travail de ses mains, souffrit de la faim et du froid, et passa par les plus dures épreuves que puisse subir une pauvre fille réduite aux plus extrêmes désespoirs de la pauvreté.

Elle fit elle-même son éducation, et le goût du théâtre lui vint on ne sait trop comment. Il est probable que ce goût était inné chez elle, qu'elle l'avait reçu des mains de la nature, qui l'avait formée pour la scène. C'était un don; c'était le don.

Dès les premiers jours, au Conservatoire, elle avait étonné ses professeurs par sa vive intelligence, par la fougue de son tempérament, qui se trahissait à travers les conventions de l'école, par les éclats d'une voix profonde, qui faisait saillir certains vers et leur donnait une accentuation originale.

Au sortir du Conservatoire, elle fut d'emblée engagée à l'Odéon. Elle avait seize ans. N'avaitelle que seize ans ? Vous en croirez ce qu il vous plaira. Il me plaît à moi de croire qu'elle n'avait que seize ans, et je le dis. Plus heureuse que bien d'autres, elle débuta, dans une comédie nouvelle, par le principal rôle. C'était l'Institu-

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trice de M. Paul Foucher ; elle y fut remarquée; mais la pièce était médiocre, et il n'est pas commode à une actrice de se tailler un succès personnel dans un drame qui tombe.

Les Vacances du docteur ne la servirent pas beaucoup mieux, et cependant je trouve dans le feuilleton que j'écrivis alors sur cette œuvre manquée d'Amédée Rolland les lignes suivantes, qui me paraissent significatives et curieuses :

A côté de M'" Thuillier, M"" Rosélia Rousseil ne laisse pas de paraître un peu pâle. Mais cette jeune personne, qui sort du Conservatoire, semble destinée à faire son chemin.

Elle est grande et jolie; elle a un bel organe, une voix étoffée dont le timbre est très sympathique, beaucoup de passion et le feu de la jeunesse. Son personnage est odieux; elle l'a franchement accepté, et s'y est jetée à corps perdu. C'est cette hardiesse même qui a sauvé le rôle, que des ménagements eussent compromis.

C'est ainsi qu'à ses débuts M"= Rousseil montrait déjà cette audace et cette fougue d'exécution qui devaient plus tard être le caractère propre de son talent. Mais à cette époque elle n'était pas encore sûre d'elle-même, ni maîtresse de son public. Son directeur l'avait, bien entendu, mise au régime de la tragédie. Il n'eût pas encore osé confier à cette jeune tille les grands rôles du répertoire, les Hermione, les Pauline, les Phèdre; il fallait qu'elle s'enveloppât des longs voiles blancs

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d'Aricie; mais il y avait dans son jeu, malgré elle, trop de fébrile emportement pour qu'il lui fût possible de représenter avec la grâce que ces rôles exigent les discrètes et tendres princesses de l'harmonieux Racine.

La première pièce où elle se révéla au public, où elle commença de conquérir cette notoriété, qui est l'ambition de tous les artistes, ce fut la Dernière Idole de MM. Alphonse Daudet et Ernest Lépine. Ce petit drame n'avait qu'un acte; mais le succès en fut considérable. On se souvient que Tisserant, mort aujourd'hui, était si ému que, lorsque, après la chute du rideau, il vint pour proclamer les noms des deux auteurs, les sanglots lui coupèrent la voix. Il pleurait comme un enfant: ce n'était déjà plus, hélas! qu'un vieil enfant. M""^ Rousseil, matée et tenue en bride par Daudet et par Larounat, s'était réduite à ne marquer qu'une douleur résignée et silencieuse, qui ne se trahissait que par je ne sais quel affaissement de toute la personne. Elle n'avait pu se défendre de certaines ondulations vipérines de la tête et du cou, qui lui étaient familières et qui avaient été d'un grand effet dans les Vacances du docteur, où elle jouait une femme jalouse et furieuse. C'était un défaut dont

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rage et Tembonpoint qui le suit devaient la corriger plus sûrement que les conseils de la critique.

Trois ou quatre mois après, elle quitta TOdéon, et elle entra au Vaudeville. Je ne sais pas au juste les causes de cette rupture, ni même s'il y eut rupture. Notre confrère, M. Paul Fouché, était grand admirateur de son talent, et il avait suivi ses débuts en protecteur convaincu et chaud. 11 venait de faire recevoir au Vaudeville un drame important : Delphine Gerbet. Il en offrit le principal rôle à son actrice préférée. Peut-être ne faut-il pas chercher d'autre cause à son départ. Elle ^ passa donc au Vaudeville, et elle y demeura toute Tannée 1862 sans y rencontrer une belle création. Elle avait dans Delphine Gerbet une scène d'emportement où elle jeta un cri superbe. Mais la pièce était ennuyeuse et tomba. Dans le Doven de Saint-Patrick, elle excita durant quelques jours la curiosité des Parisiens par la façon terrible dont elle mourait empoisonnée. On la vit farouche et livide, se tordant les bras, poussant des gémissements inarticulés ou des cris de fureur. Ce spectacle, qui était nouveau alors, et sur lequel nous commençons à être blasés aujourd'hui, attira sur elle

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l'attention du ministre des beaux-arts, M. Walewski. Il pria l'administrateur de la Comédie- Française, M. Thierry, d'engager une jeune personne qui déployait avec une si tumultueuse énergie des bras si beaux et taillés dans un marbre si dur.

M. Thierry avait des manières lentes et douces de ne faire, en obéissant , que ce qu'il voulait bien. Il ressemblait au roseau de la fable qui plie et ne rompt pas. Il n'eût jamais heurté de front la volonté ou le caprice d'un ministre ; mais il cédait^ se réservant tout bas de reprendre jour à jour, en détail, ce qu'il avait été forcé de lâcher en gros.

Je crois que M. Thierry, l'homme de la tradition classique, ne sentait pas une sympathie bien vive pour la nouvelle venue qu'on lui imposait. Ce qui avait séduit en elle, c'était avant tout une certaine violence de tempérament, qui n'était pas, il faut bien le dire, réglée par un art savant et délicat. L'argot dramatique du temps passé possédait pour qualifier ces acteurs qui ramassent toute leur force sur un point, et soulèvent une scène à bras tendus, une locution triviale, mais énergique et pittoresque ; on disait d'eux qu'ils avaient le coup de gueule. Eh bien !

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M"* Rousseil avait, sauf votre respect, le coup de gueule. Elle était moins capable des nuances variées et fines. Sa personne et sa voix respiraient la force; la grâce noble en était absente, et il semblait même que l'artiste affectât de la dédaigner.

Est-ce à ces considérations qu'il faut attribuer le peu d'empressement que mit l'administrateur à ordonner ses débuts ? S'ourdit-il secrètement contre elle quelqu'une de ces intrigues féminines dont le tripot comique (ainsi que Voltaire appelait le Théâtre-Français) n'est que trop coutumier? Ce qu'il y a d'assuré, c'est que ce passage de M"« Rousseil n'a laissé aucune trace dans les annales de la Comédie ni dans le souvenir des amateurs. Je n'affirmerais pas qu'elle n'a jamais joué ; il est certain que personne ne se rappelle l'avoir vue.

Elle s'ennuya de cette inaction, plus désolante encore pour elle, qui avait un sang de feu, que pour tant d'autres artistes qui ont passé par la même épreuve, 'et qui, nés plus froids, ont patiemment attendu leur jour. Le directeur de la Porte-Saint-Martin lui faisait des propositions ; elle accepta, et se jeta résolument, tête baissée, dans le drame.

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Elle y débuta par un travesti dans les Flibustiers de la Sonora, d'Amédée Rolland. Tout Paris se récria sur l'élégante sveltesse de ses jambes, ces mêmes jambes que Ton devait, quinze ans plus tard, admirer une seconde fois, et d'une admiration plus intime, plus réfléchie, car cette fois les jambes étaient nues, dans la Déidamia de Banville, où elle jouait le rôle d'Achille à Scyros. Mais la pièce tomba. Le malheur de toutes les actrices qui ont, de notre temps, tourné vers le mélodrame, c'est qu'elles sont arrivées juste à l'heure où le genre se mourait. J'ai sous les yeux la liste des créations qu'a faites M"'= Rousseil de 1864 à i86g, durant cinq années, alors qu'elle était dans la force de l'âge et du talent ; toutes lui ont fait honneur , aucune ne s'est incrustée dans la mémoire de notre génération. Aucune n'évoquerait, si j'en donnais les noms par ordre, des souvenirs précis et puissants. Elles ont passé comme des ombres sur un mur. Qui de vous se rappelle les Chanteurs ambulants d'Amédée Rolland, la Reine Cotillon de Paul Féval, le Cadio de Paul Meurice, Y Henri de Lorraine de Victor Séjour ? Et cependant ces pièces ont eu leur moment d'éclat, l'une à la Porte-Saint-Martin, l'autre à la Gaîté,

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l'autre à l'Ambigu, car M"^ Rousseil, dans sa rage de jouer, passait d'un de ces théâtres à l'autre, et arpentait à pas tragiques le boulevard du crime, sans y rencontrer ce succès décisif qui devait la tirer de pair.

Dumas a écrit sur son compte, dans la préface de Madame de Chamblay, quelques lignes significatives :

« M'" Rousseil, talent fait, talent reconnu, a prêté toute la puissance de sa vigoureuse organisation, destinée à jouer le drame, au personnage un peu lymphatique de M"" de Chamblay; tout en lui laissant sa poésie, elle lui a communiqué sa force. Il y a beaucoup d'avenir chez M'"> Rousseil, qui est juste à l'âge où la femme se complète et l'artiste s'affermit. »

Ainsi, après tant de rôles joués avec éclat, M"^ Rousseil était encore une personne chez qui l'on trouvait beaucoup d'avenir. Elle n'était pas ce qu'on appelle une artiste arrivée. A quoi lui servait donc cette vigueur d'organisation que louait Dumas avec si juste raison ! Vigueur et fougue, oui, c'étaient là ses qualités maîtresses, et comme elle ne pouvait les mettre au plein vent, dans toute leur exubérance, elle en était comme rongée et tourmentée au dedans. Elle ressemblait à ces chevaux de sang, que l'on tient en bride, et qui piétinent d'impatience en mâchant leur mors.

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L'année terrible vint; elle fit, comme tous les artistes parisiens, son devoir de Française, jouant quand on l'en priait, dans les nombreuses représentations qui s'organisèrent en ce temps -là de toutes parts en faveur des victimes de la guerre. Il faut noter cependant que, sommée par la Commune de prêter son talent à un bénéfice, elle n'obéit point. Il y avait quelque crânerie à ce refus. Ce n'est jamais l'esprit de décision qui a manqué à M"^ Rousseil, mais bien plutôt la juste mesure.

En 1871, tous les théâtres rouvrirent à la fois et avec éclat. M^'^ Rousseil reparut à l'Ambigu, et elle remporta, dans l'Article 47, de Belot, un des succès les plus vifs qu'elle eût jamais obtenus. Elle avait, au quatrième acte, une scène où la jalousie s'exaspérait chez elle jusqu'à la fureur^ jusqu'à la folie. Elle y fut superbe de violence; sa gloire fut chantée dans tous les journaux.

Le bruit de ce triomphe émut M. Perrin, qui venait de prendre en main les destinées de la Comédie-Française. Il s'occupait d'en renouveler la troupe. Elle comptait de nombreux vides. 11 n'y trouvait plus de femme capable de remplir les grands rôles de la tragédie, Hermione, Emilie, Camille, Phèdre, etc. M"^ Favart avait fatigué

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radmiration publique, et sa voix commençait à s'érailler; M"<5 Devoyod se disposait à partir; on ne pouvait songer à M"^ Agar, que des préjugés politiques, très puissants à cette heure, écartaient de la scène. Il ne restait plus d'autre actrice que M'i^ Rousseil. M. Perrin l'engagea.

Elle était donc rentrée, et rentrée tête haute, en victorieuse, dans cette Comédie-Française, où elle avait végété quelques mois, obscure, repoussée, en butte aux avanies de ses camarades, et, ce qui est pire encore, à l'indifférence du public.

Elle se croyait pour le coup au bout de ses peines. Jamais elle ne sentit des chagrins plus cuisants, jamais elle ne fut plus malheureuse. Elle ne devait rester que deux ans dans cette grande maison (de juillet 1872 aux premiers mois de 1874). Ces deux années furent pour elle des années de pluie sombre, coupées de quelques rares éclaircies de soleil.

Elle débuta, le 6 juillet 1872, dans le rôle d'Hermione. Le malheur voulut qu'à côté d'elle débutât aussi un jeune homme, alors tout à fait inconnu des Parisiens, et qui devait rapidement conquérir un grand nom. C'est Mounet-SuUy que je veux dire. Ce soir-là, Mounet-SuUy

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tourna toutes les têtes et accapara tous les yeux. M"^ Rousseil en sentit-elle un secret dépit? Cette partialité du public lui enleva-t-elle ses moyens ? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle resta audessous d'elle-même et trahit sa réputation. Elle n'a pas naturellement la noblesse d'allures ni la pureté de diction qu'exige la tragédie classique. On ne comptait point les trouver chez elle. On s'attendait aux terribles effets de passion du quatrième acte. Elle les manqua également. La déception fut vive.

Elle prit sa revanche avec Chimène, qui est le meilleur rôle qu'elle ait jamais joué, celui de tous qui lui a fait le plus d'honneur parmi les connaisseurs. Elle a la fierté juvénile du personnage ; elle en rend à merveille les emportements douloureux ; dans les passages tendres, sa voix prend des accents d'une douceur triste, comme serait une caresse d'adieu. Personne, pas même M"« SarahBernhardt, n'a jamais soupiré comme elle : Rodrigue, qui l'eût cru ?

Phèdre lui fut moins favorable. Mais je n'insiste pas : le feuilleton que j'écrivis à la suite de ce troisième début fut si pénible à l'artiste que j'hésite à renouveler ses douleurs. J'y concluais, — en termes trop péremptoires pour n'être pas

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un peu durs, — que M"^ Rousseil , au lieu de s'acharner au classique, ferait mieux de se rejeter dans le drame, où elle trouverait des rôles plus en rapport avec sa sorte de talent.

Je disais là tout haut, dans le journal, ce que Ton chuchotait tout bas autour d'elle. Cette opinion, elle la sentait en quelque sorte flotter dans l'air, et elle en était désespérée.

Elle avait signé un traité avec le théâtre du Caire; elle partit de la Comédie-Française pour exécuter ses engagements. Elle n'y devait plus rentrer.

Nous ne savons de ce voyage en Orient que ce qu'elle en a conté dans son roman de la Fille d'un proscrit. Ce fut, si on l'en croit, une féerie, un enchantement, un rêve des Ali lie et une Nuits. Disons tout simplement qu'elle eut làbas beaucoup de succès, comme artiste et comme femme. Il n'eût tenu qu'à elle d'y rester suzeraine de nombreux millions. L'amour de son art et le besoin des applaudissements parisiens la tourmentaient.

Et puis, je ne la crois pas capable de trouver le bonheur dans le repos. Elle est inquiète, exaltée, se forgeant des chimères qu'elle prend pour des réahtés, passant avec brusquerie d'une

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joie exagérée à un chagrin sans bornes, toujours en quête de sensations inconnues, furieuse contre la vie, qui ne lui a pas donné tout ce qu'elle en attendait, se répandant en plaintes et en menaces, vaincue toujours, et toujours luttant.

Quand elle revint du Caire, le front coiffé d'une auréole de récits romanesques, M"^ Sarah Bernhardt avait mis la main, — sa jolie main frêle et nerveuse, — ■ sur la Comédie-Française. Il n'y avait près d'elle rien à faire pour une rivale.

M"^ Rousseil languissait d'attente, interrogeant des yeux l'horizon vide. Une occasion se présenta. ,

A l'endroit où se trouve maintenant la Comédie-Parisienne, il y avait un petit théâtre, quelquefois ouvert, le plus souvent fermé, théâtre intermittent, où l'on représentait un jour une opérette, quinze jours après un vaudeville à fracas, à moins que ce ne fût un mélodrame. Il s'appelait tour à tour Théâtre des Arts et des Menus-Plaisirs : car il changeait de nom comme de genre.

MM. CrisafuUi et Stapleaux venaient d'y porter un drame, l'Idole, où se trouvait un rôle très passionné, très violent, et dont la principale

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