‹ Comédiens et comédiennesChapitre 14 sur 15 · PI^^P · texte numérisé non relu

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daiiR Te Voyage d'agrément.

'il y eut jamais homme dont on put dire qu'il fut enfant de la balle, c'est bien Adolphe Dupuis; il naquit d'une mère comédienne, passa toute son enfance au milieu des comédiens, et se fit comédien luimême, un peu contre le gré de ses parents, qui avaient rêvé pour lui d'autres destinées.

Les parents ne voient presque jamais que les inconvénients de la profession qu'ils exercent, et ils cherchent à épargner à leurs enfants les déboires dont ils ont soulïert eux-mêmes. Les enfants, au contraire, n'en sentent que les joies et les triomphes; ils se laissent séduire par leur jeune imagination, et l'événement leur donne quelquefois raison contre les froids calculs et les craintes moroses de leurs pères.

C'est l'histoire de Dupuis. Il était fils de M'"'= Rose Dupuis, qui appartenait à la Comédie- Française. M'"'= Rose Dupuis est bien oubliée aujourd'hui; et même de son temps, elle n'eut pas beaucoup à se louer de la destinée. Elle était chargée de l'emploi des grandes coquettes : c'était une actrice de beaucoup de talent et de savoir; mais elle avait devant elle, comme chef d'emploi, M"'= Mars, et il n'était pas bien commode de se faire une place près de cette éminente comédienne. ^1""= Rose Dupuis, en dépit de son mérite, resta toujours dans la pénombre, très estimée de ses camarades, très goûtée du public, mais irrémédiablement bornée au rôle inférieur de bouche-trou. On disait d'elle quand elle jouait :

«Oui, c'est bien, c'est très bien; mais quel dommage que nous n'ayons pas M"« Mars ce soir ! »

Sa petite réputation se perdit dans l'éclat de cette gloire.

J'ai eu le plaisir de voir M'"« Rose Dupuis alors qu'âgée de près de quatre-vingts ans elle avait déjà depuis longtemps pris sa retraite et vivait auprès de son fils dans un joli cottage qu'il lui avait fait bâtir à Nemours. Elle causait en-

core avec infiniment de vivacité et d'agrément de cette époque brillante où les noms de Talma et de Mars alternaient sur l'affiche; elle admirait beaucoup Talma, mais c'est surtout de M"^ Mars qu'elle parlait avec un feu d'enthousiasme que les années n'avaient pas refroidi. C'était pour elle la grande, la vraie comédienne, la comédienne par excellence.

Et l'on pouvait l'en croire sur parole, car cette comédienne lui avait, sans le vouloir, fait bien du mal.

Au reste, Dupuis lui-même a gardé de M"= Mars, qu'il a vue souvent dans son enfance, un souvenir éblouissant. Quoique jeune encore, il est tout plein d'anecdotes sur ce temps déjà si éloigné de nous : c'est que, dès ses premières années, il a vécu dans les coulisses de la Comédie- Française, et qu'à l'âge où nous piochions le De viris au collège il allait presque tous les soirs au spectacle.

Comme il avait le goût du dessin, ses parents avaient résolu de faire de lui un architecte; ils le confièrent à M. Charpentier. Il aime à se rappeler que c'est lui qui leva, sous les ordres de son professeur, les plans de la salle actuelle de l'Opéra-Comique. Le hasard invin-

ciblement ramenait ce jeune homme vers le théâtre.

11 s'y jeta tout entier par un coup de tète brusque : la vocation l'emportait sur les désirs de sa famille. Il se présenta au Conservatoire et y fut admis en 1843. Il avait alors dix-neuf ans, étant né en 1824.

Il entra dans la classe de Samson.

Il faut croire que déjà son instinct se révoltait contre les traditions de tenue, de geste et de débit que Samson conservait dans leur intégrité avec un soin impérieux et jaloux, car celui qui devait être plus tard un des plus intelligents et des plus fins comédiens de notre siècle ne put pas même obtenir un seul prix.

Il n'en fut pas moins engagé comme pensionnaire à la Comédie-Française : il était de la maison depuis le jour de sa naissance.

Ses débuts réglementaires eurent lieu dans les Femmes sapantes, où il joua le rôle de Clitandre, dans le Jeune Mari, le Menteur et le Barbier de Se ville.

Quel y fut son succès, nous n'en savons rien aujourd'hui. Il est fort probable que, n'ayant pas l'âge de ces rôles, gêné plutôt que servi par les leçons qu'il avait reçues, n'osant pas encore être

lui-même, — et peut-on être soi-même à vingtun ans? — il ne recueillit que ces éloges de complaisance que Ton donne à la plupart des jeunes gens, dont il est convenu de dire qu'ils promettent.

Ses débuts terminés, il fut naturellement relégué dans l'emploi des petits amoureux; il joua les Damis et les Mario, et ne tarda pas à s'apercevoir que de longtemps il ne jouerait autre chose. Les voies étaient obstruées devant lui. De nouveaux rôles, il ne fallait pas en attendre; c'est à peine s'il en créa deux sans importance dans deux pièces dont l'éclat fut médiocre : Corneille et Rotrou, de M. Cormon; les Fripons^ de M. Camille Doucet.

Il enrageait de son inaction; l'exemple de sa mère n'était pas fait pour lui enseigner la patience. Un beau jour, il résolut de quitter la Comédie- Française ; il accepta les propositions qui lui étaient faites par le directeur du théâtre français de Berlin, et partit pour cette ville en 1847. Eï^ mars 1848, la révolution éclatait, le théâtre fut supprimé, et l'acteur obligé de revenir.

Il rentra à Paris en 1849, ^t traversa là cette période de découragement que la plupart des

b ADOLPHE DUPUIS

jeunes artistes ont connue. Il était dégoûté du théâtre et songeait à se faire soldat.

Ces méchantes dispositions s'aigrirent encore à la suite d'un insuccès qui lui fut très douloureux. Il avait été engagé au Théâtre-Historique pour jouer le rôle du duc de Guise dans Henri III et sa cour. On ne put le lui donner pour des raisons que j'ignore, et on lui imposa en dédommagement celui de Saint-Mégrin, qui n'allait ni à sa tournure, ni à son visage, ni à son tempérament. S'il n'y fut pas sifflé, ce fut tout le bout du monde. La chute fut complète.

Comme il se désespérait, le hasard lit qu'il rencontrât Desnoyers, qui avait été son régisseur à la Comédie-Française et qui jouissait d'une certaine considération dans le monde des théâtres. Desnoyers releva le moral de ce jeune homme qu'il voyait abattu, et lui proposa de le présenter àM. Montigny, qui était le directeur du Gymnase. Dupuis accepta; il plut à M. Montigny par sa figure ouverte et sa voix sympathique; il fut engagé séance tenante, pour deux ans, à l'essai; il devait y rester dix années, de i85o à 1860.

Montigny possédait à un degré éminent cette qualité qui est la plus nécessaire à un directeur : le flair du talent, le sens du public. Il avait d'un coup

d'œil jugé ce jeune homme et deviné le parti qu'on pourrait tirer de ses aptitudes : car il mit dans l'engagement qu'il fit signer à son nouveau pensionnaire qu'il serait tenu de jouer les jeunes premiers et les personnages marqués, les amoureux et les rôles à caractère. Il faut avouer que c'était un étrange don de seconde vue, car les acteurs capables de ces transformations sont rares, et il se trouva que Dupuis, dans le nombre incroyable de rôles qu'il joua par la suite, toucha non seulement à tous les genres, mais joua encore avec succès les emplois les plus opposés.

Montigny venait d'engager Amédine Luther, une blonde ravissante, dont les hommes de mon âge ont gardé un aimable souvenir. Pour ses débuts, il remonta la Grand'mère, de Scribe, où M"= Rose Chéri reprit le rôle créé par M"^^ Volny. Ce fut aussi dans cette pièce que débuta Dupuis, et il se fit tout de suite remarquer à côté de ses illustres partenaires. Ce succès attira sur lui l'attention des auteurs, qui songèrent dès lors à lui confier des rôles importants.

Ses premières créations, au Gymnase, furent : le Banquet de camarades, un acte de d'Avrecourt et de d'Arvers; la Petite-Fille de la grande armée,

de Théodore Barrière; la Grande Dame, de Bayard.

Je ne saurais rien dire de ses débuts : ils eurent lieu longtemps avant que j'entrasse dans la critique, et les sources d'informations font défaut. Nos reporters préparent aux historiens de l'avenir de nombreux et excellents matériaux; mais il n'y avait pas en ce temps-là de soirées de l'orchestre, et il serait impossible de retrouver dans les journaux du temps la trace effacée de ces premiers bégayements.

Je ne me suis occupé régulièrement de théâtre qu'à partir des derniers jours de iSSg. Entre i85o et j86o s'étend une vaste période que Dupuis a emplie de ses triomphes. J'en ai connu, par-ci, par-là, quelques-uns, car j'allais au théâtre quand je me trouvais par aventure à Paris ; mais qu'est-ce que les quatre ou cinq pièces que j'ai vues sur tant d'ouvrages qui se sont succédé avec éclat sur la petite scène du Gymnase?

J'ai là sous les yeux la liste des comédies qui ont été jouées dans cet intervalle, et où Dupuis a donné de sa personne. Il y en a une quarantaine, et, dans le nombre, plusieurs sont restées célèbres.

C'était le beau temps du Gymnase, qui avait la

prétention d'égaler et même de surpasser la Comédie-Française par le choix des pièces représentées tout aussi bien que par la composition de sa troupe. Les artistes que Montigny avait rassemblés autour de lui comptaient parmi les premiers de Paris : c'était le vieux Ferville, Geoffroy, Bressant, Lafontaine, Lesueur, Berton père, M'"e Rose Chéri, M"^ Delaporte, et tant d'autres dont les noms sont moins éclatants, mais qui formaient un ensemble de troupe comme il n'y en eut guère en aucun temps dans un théâtre de genre.

Les pièces avaient presque toutes le mérite d'être contemporaines. Tandis que le Théâtre- Français se tramait dans l'ornière de la tradition, Montigny accueillait les jeunes auteurs et donnait l'hospitalité aux œuvres les plus hardies.

Je ne veux citer que les plus célèbres parmi celles où Dupuis trouva à se produire dans cette période de dix années : Mercadet, de Balzac ; le Mariage de Victorine, les Vacances de Pandolphe, le Pressoir et le Démon du foyer, de George Sand ; le Pour et le Contre, la Crise et le Cheveu blanc, d'Octave Feuillet; Diane de Lys, d'Alexandre Dumas; le Gendre de M. Poirier, d'Emile Augier et Jules Sandeau ; l'École des

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agneaux, de Dumanoir; le Chapeau d'un horloger, de M™^ Emile de Girardin; Ceinture dorée. Un Beau Mariage et Philiberte, d'Emile Augier ; le Demi-Monde, de Dumas fils ; le Camp des bourgeoises, de Dumanoir; Je dine che{ ma mère, d'Adrien Decourcelle et Lambert Thiboust; la Question d'argent, de Dumas fils; l'Invitation à la valse, de Dumas père ; le Petit Bout d'oreille, de Léon Gozlan.

Je m'arrête ici, car j'arrive au Fils naturel, de Dumas, que j'ai vu en qualité de critique officiel ; c'est même un des premiers feuilletons que j'aie écrits. Mais que de chefs-d'œuvre sur cette liste ! et que de beaux rôles pour l'acteur qui prit sa part de tant de victoires !

Vraiment les artistes avaient de la chance en ce temps-là ! au lieu que les nôtres se rongent à attendre un rôle qui ne leur tombe du ciel, comme la pluie au Sahara, qu'à de rares et lointains intervalles, ceux du Gymnase, en cette époque bénie, se renouvelaient sans cesse, en jouant sans cesse de nouveaux rôles, et quels rôles ! les plus beaux et les plus modernes qui se pussent imaginer.

Les plus modernes surtout! pour Dupuis, c'était le point. On n'avait pas encore inventé le

mot de naturalisme. Mais Dupuis était un naturaliste sans le savoir. Jamais personne ne se défia plus de la convention au théâtre; jamais personne ne chercha de meilleur cœur à copier et à reproduire la nature.

Il me souvient d'une anecdote bien caractéristique.

Il étudiait le Pour et le Contre, qu'il devait jouer avec M'"^ Rose Chéri. On sait que le Pour et le Contre est la conversation de deux époux, le soir, au coin du feu, avant de gagner leur lit. La convention dramatique exige qu'au théâtre elle ait lieu debout, à la rampe et face au public. Car, si l'on veut une cheminée sur la scène, ou il faut la placer au fond, et les acteurs, en ce cas, sont forcés de se montrer de trois quarts, et on perd de leurs paroles, ou l'on est obligé de la supposer soit à droite, soit à gauche, et la partie de la salle qui se trouve du côté où se meuvent les acteurs ne les voit ni ne les entend sans peine.

« Eh bien! disait Dupuis à son directeur, faites du trou du souffleur une cheminée; nous serons assis en face, nous étendrons nos pieds devant le feu, nous dirons avec plus de naturel.»

Et comme il me racontait l'histoire de cette proposition faite à iVIontigny, et qu'il ajoutait,

non sans une nuance de regret, qu'elle avait été repoussée :

<( Eh mais! lui dis-je en riant, le tuyau vous aurait singulièrement gênés.

— Quel tuyau? me demanda-t-il.

— Le tuyau de votre cheminée. Vous avez une cheminée et du feu dedans. Il faut un tuyau pour que Id fumée sorte.

— Quelle plaisanterie! je supprime le tuyau par convention.

— A la bonne heure; mais ne pouvez-vous également, par convention, supprimer la cheminée? Il n'est pas plus difficile de se figurer une conversation devant la cheminée, sans cheminée, qu'une cheminée pleine de bois qui brûle sans tuyau par où la fumée s'échappe. »

De toutes les pièces qui furent représentées avant que je pratiquasse le théâtre, cinq ou six, que j'eus occasion de voir, ont laissé dans mon esprit une profonde empreinte.

Je vois encore Dupuis dans le Demi-Monde. Il faisait Olivier de Jalin. Le rôle a été, depuis ce temps, repris par un artiste incomparable, Delaunay, qui, le jouant sur une scène plus large, lui a donné plus d'envergure. Dupuis était peutêtre comédien moins savant, et je ne sais si sa

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façon de rendre le rôle eût empli cette vaste salle de la Comédie-Française. Mais c'était la nature même, la nature prise sur le fait. Dumas avait mis dans ce personnage quelque chose de son goût de morale et de son tour d'esprit particulier. Dupuis avait regardé Dumas parler, agir, vivre en un mot ; et, sans le porter tout entier sur la scène, cequi eût été d'unesuprême inconvenance, il s'était dit : « Voilà comment Dumas, s'il se trouvait dans une circonstance pareille, accentuerait la phrase, voilà le geste dont il l'accompagnerait. » Et il était arrivé ainsi à un naturel exquis. C'était bien l'homme de notre temps, celui que nous coudoyons tous les jours, avec qui nous causons, sur le boulevard, du beau temps et de la pluie.

La célèbre tirade des, pêches à quinze sous^ qui semble être aujourd'hui un morceau de bravoure écrit pour montrer l'esprit de l'auteur et faire valoir la diction de l'artiste, prenait dans sa bouche un air de vérité extraordinaire. C'était une comparaison qui lui venait tout à coup à l'esprit; il la disait simplement, d'une voix aisée et rapide, comme la chose la plus naturelle du monde, et elle semblait naturelle au public.

Le naturel, un naturel exquis, c'était déjà, dès

cette époque, la qualité maîtresse de Dupuis. Il lui sacrifiait toutes les autres. Ainsi, dans la vie ordinaire, nous avons tous l'habitude de parler très vite. Dupuis s'était fait un débit si précipité qu'il allait presque parfois jusqu'au bredouillement. Heureusement il a l'articulation très nette, en sorte que, même lorsqu'il presse le plus le dialogue, on l'entend toujours. Mais il emporte la pièce d'un train rapide, et ses camarades sont forcés de régler leur pas sur son allure. Je me demande comment il s'y fût pris, à la Comédie- Française, pour se faire suivre de Messieurs les sociétaires.

Ce n'est pas qu'il ne fût capable, quand le rôle l'exigeait, de ralentir le mouvement. Je me le rappelle dans une comédie déjà lointaine, et que le public a oubliée, bien qu'elle fût signée George Sand : le Démon du foyer. 11 jouait le rôle d'un grand seigneur italien qui affectait pour toutes choses une indifférence impertinente et la marquait par la lenteur calculée du geste et de la parole. Il y avait dans ce petit drame une provocation en duel, qu'il accueillait, de son air blasé, en allumant son cigare, répondant par monosyllabes qu'il détachait avec une insolente nonchalance. Il était merveilleux.

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En même temps que les jeunes gens, Dupuis jouait, selon les prévisions de M. Montigny, les rôles à caractère. Je ne l'ai vu, pour ma part, que dans la Philiberte d'Augier. Il y faisait le duc de Charamaule, le rôle que reprit plus tard Samson à la Comédie -Française, et que tient en ce moment Thiron. Si Ton songe que Philiberte est de i853, et que Dupuis n'avait guère que vingt-six ou vingt-sept ans, qu'il fut excellent dans ce rôle malgré sa jeunesse, on sera étonné de la souplesse de talent que suppose chez un artiste cette aptitude à revêtir des personnages si différents, si en dehors de sa nature.

11 est probable qu'il en joua d'autres de ce genre; mais je n'aime à parler que de ce que j'ai pu voir de mes yeux, et, dans cette période, je n'allais au théâtre que par intervalles, pendant les vacances, qui me permettaient de revenir à Paris passer un mois ou deux.

C'est seulement vers la fin de i85g que je me mis à suivre le théâtre en qualité de critique, et que j'eus le plaisir de me lier avec Dupuis. La connaissance commença d'une façon assez originale et qui est trop à l'honneur de l'artiste pour que je ne la conte pas au public. Il venait

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de créer un des rôles importants du Petit-Fils de Mascarille, comédie en cinq actes de Meilhac, et moi je venais de prendre le feuilleton dramatique de/' Opmzbwwj//o;z(af/e. Comme je ne savais rien de rien, je tranchais en ce temps-là avec l'impétueuse raideur d'un homme qu'aucun scrupule n'arrête. Je blâmai donc la façon dont il avait compris son rôle et lui en indiquai bravement une autre de mon cru.

Il vint chez moi, et là, de fort bonne grâce :

a Écoutez, me dit-il, je crois que vous vous trompez, car j'ai joué le rôle comme me l'a enseigné l'auteur. Mais votre interprétation, après tout, peut se défendre. Soyez assez bon pour revenir la semaine prochaine, tel jour. Je jouerai ce soir-là le rôle pour vous, comme vous le désirez ; vous pourrez faire la comparaison et voir qui est dans le faux. »

Ce procédé si obligeant me charma, et nous devînmes amis.

Je ne devais malheureusement pas pour le public et pour moi rester son critique ordinaire. Il n'avait que peu de temps à demeurer parmi nous.

Je le vis encore jouer le fils du Père prodigue à côté de Lafont. Il ne se doutait guère en ce

temps-là que vingt ans plus tard il prendrait le rôle de Lafont. Il a été excellent dans l'un et l'autre personnage. Mais telle est la force des premières impressions que je me le rappelle avec plus de plaisir dans celui du fils. Il égayait ce rôle un peu triste de son naturel et de sa bonne grâce. Il donnait à la raison grondeuse de ce fils chapitrant son incorrigible père un air de tendresse qui l'éclaircissait. Ah ! comme à eux deux, Lafont et lui, ils faisaient un admirable duo ! qui n'a pas vu cela n'a rien vu.

A la suite de ce grand succès, il survint entre son directeur et lui des difficultés assez sérieuses, difficultés d'argent, je crois. Des propositions lui furent faites par Louis Lurine, qui gouvernait alors le Vaudeville, et il s'en alla créer à ce théâtre, mais sans engagement, l'Envers d'une conspiration^ d'Alexandre Dumas père.

L'administrateur général du théâtre français de Saint-Pétersbourg travaillait depuis longtemps Dupuis. Il lui avait fait à diverses reprises les offres les plus brillantes, que l'artiste avait repoussées. Le moment psychologique était venu. Dupuis se voyait hors du Gymnase, la Comédie- Française ne semblait pas disposée à lui faire des ouvertures, les autres théâtres ne lui promet-

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taient pas de grands rôles de comédie; il craignait de déchoir dans l'opinion parisienne. Et puis, peut-être avait-il besoin d'argent. Il partit : il allait retrouver là-bas Berton père, avec qui il avait joué le Demi-Monde^ et bien d'autres camarades.

Ce fut pour nos théâtres une perte que nous sentîmes vivement. Dupuis avait en scène , comme Bressant, le don merveilleux de n'avoir qu'à paraître pour éveiller la sympathie. Avant même d'ouvrir la bouche, il avait gagné tous les cœurs. Vous connaissez tous cette bonne, aimable et souriante figure, que le regard éclaire et que relèvent des cheveux qui s'envolent autour de son front. 11 plaît encore aujourd'hui comme autrefois, et il est impossible de ne pas se dire quand on le voit entrer : « Ah ! le brave homme ! » On se disait en ce temps-là : « Ah ! le charmant , homme! »

Il tourna toutes les têtes à son arrivée à Saint- Pétersbourg.

Je ne puis suivre Dupuis sur cette scène, où, durant dix-sept ans, de 1860 à 1877, il joua, avec tout son répertoire du Gymnase, tous les principaux personnages des pièces contemporaines à succès, rôles qui appartenaient aux emplois les

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plus divers. Il joua là-bas les Got, les Lafont, les Provost, les Mélingue, les Geoffroy, et même les Hyacinthe.

a J'ai créé, me disait-il, en Russie cent quatrevingt-cinq rôles, et tous importants. »

C'était un travail enragé. Il fallait apprendre un rôle en huit jours, et le jouer après trois ou quatre répétitions. Quelle que fût la facilité du comédien, ce ne pouvait être là le plus souvent que de l'ouvrage dégrossi. Mais les Russes n'y regardent pas de si près. Quand un artiste leur plaît, ils se pâment de confiance.

Dupuis a été dix-sept ans grand favori.

C'est lui qui de plus était chargé des spectacles à la cour et au palais du grand-duc héritier. Il dirigeait les troupes d'amateurs qui se donnaient le luxe de la comédie dans leurs palais.

En 1872, l'impératrice lui confia la charge et le soin de lire à ses enfants les chefs-d'œuvre de notre littérature classique et de les leur expliquer. Cette situation quasi officielle augmenta encore le crédit dont jouissait Dupuis à Saint-Pétersbourg. Elle ne contribua pas peu à l'y retenir longtemps.

Tous les ans je le revoyais à son retour à Paris, après la saison achevée. Ce Paris, qu'il a toujours

aimé, Tattirait invinciblement. « Il faudra bien que j'y revienne, me disait-il. Je veux me faire juger par les Parisiens. » Et il ne revenait pas. Tant de liens l'attachaient là-bas ! il était devenu comme un des patrons de la colonie. 11 était membre du comité de bienfaisance, et en 1870 il avait organisé une souscription pour les blessés de France et recueilli à lui tout seul 40,000 francs, qui, se joignant aux sommes ramassées à Saint- Pétersbourg, formèrent un total de 200,000 francs, que Ton expédia à M. de Flavigny.

C'est en 1877 qu'il se décida. Le Rémonin de rÉtrangère fut le dernier rôle qu'il joua au théâtre Saint-Michel, et il rentra à Paris, très décidé à voir venir les directeurs et à ne s'engager qu'à bon escient.

Il avait le temps d'attendre. Il rapportait de Russie une jolie fortune laborieusement conquise. Il possédait à Nemours une maison de campagne charmante, où il aimait à se retirer dans la belle saison; il y vivait en bon propriétaire, avec M'"^ Dupuis, une femme des plus aimables, d'une bonne grâce toujours avenante et d'un esprit tout parisien. C'est là que nous allions le voir, et nous retrouvions, dans ce petit pays cher aux artistes, et Geffroy, et Maillard, et Bres-

sant, qui sont venus s'y reposer d'une vie passée au théâtre.

Dupuis était trop Jeune encore pour s'y confiner.

J'aurais souhaité qu'il entrât à la Comédie- Française, que la brebis revînt au bercail où elle était née. Comme Dupuis ne voulait, par un sentiment de fierté très légitime, faire aucune démarche, je lui demandai la permission d'entamer pour lui des négociations, qui, par malheur, n'aboutirent point.

Dupuis avait pourtant des prétentions fort modestes : il ne demandait qu'à débuter, tout prêt, s'il ne réussissait pas, à quitter la partie et à décharger la Comédie-Française d'un artiste qui, n'étant plus utile, fût devenu encombrant. Mais M. Perrin n'avait pas confiance. Il hésita, il lanterna, si bien que Dupuis, fatigué d'attendre, signa, de guerre lasse, un engagement avec Raymond Deslandes, au Vaudeville.

Il rentra par le rôle de Montjoye, dans la célèbre comédie d'Octave Feuillet, que l'on remonta pour lui.

Ce fut un triomphe ; on fit fête au comédien prodigue. Tout le monde se récria sur le naturel, l'aisance et la bonne grâce de Dupuis. « Jamais, écrivait le lendemain un critique de théâtre,

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jamais Dupuis ne hausse le ton, ne souligne, ne cherche d'effets. Il les trouve sans y penser. 11 marque les plus fines nuances d'un trait imperceptible ; c'est assez, on les comprend, et parfois même il y a dans cette simplicité, où il entre aussi bien du calcul, une puissance plus grande que dans les cris les plus violents. Dupuis a dit un « Votre serviteur » d'un ton bref, net et coupant, qui a fait tressaillir la salle et éclater les applaudissements. 11 n'y a qu'un point où nous l'avons trouvé inférieur à l'idée que nous avait laissée Lafont. Lafont avait quelque chose de plus âpre. Dupuis est plus rond, plus bon enfant. »

C'est qu'en effet, il y a dans la manière de Dupuis tout un côté de tendresse qui est le meilleur de son talent. On l'a bien vu quand il nous a joué le Jansoulet du Nabab, d'Alphonse Daudet.

Je ne serais pas éloigné de croire que ce Jansoulet est sa création la plus complète et la plus originale. Qui de nous, après avoir Iule roman, n'avait vu passer devant son imagination ce large visage, aux cheveux crépus, au teint rougebrique, les lèvres épanouies d'un brave et franc rire ! Si bon enfant, ce Jansoulet ! brusque toujours, parfois brutal et terriblement colère, car

c'est un Méridional et un sanguin, mais naïf et le cœur sur la main; sachant très bien qu'il est abominablement volé, se laissant faire, heureux qu'il est de voir le sourire d'un homme qu'il vient d'obliger; tendre enfin et le cœur crevé de sanglots, quand il voit la douleur de sa vieille mère. Dupuis a rendu avec une supériorité rare les physionomies diverses de cette figure sympathique et violente.

Nous l'avons vu depuis dans le Voyage d'agrément , de Gondinet ; dans l'Odette, de Sardou, où il était admirable de simplicité et d'émotion; dans le Nom, de Bergerat, qu'il joua en représentation à l'Odéon, et enfin dans la Vie facile, qu'il joue encore, avec son succès accoutumé, à l'heure même où j'écris ces lignes.

Mais tout ce succès ne le consola pas d'un déboire qui a été le grand et peut-être l'unique chagrin de cette vie heureuse.

Dupuis nourrit l'ambition de se montrer aux Parisiens dans Tancien répertoire. Il voudrait jouer devant eux quelques-uns des grands rôles de Molière, notamment le Tartuffe et le Misanthrope. Il me semble, m'a-t-il dit souvent, que je les ferais voir sous une face un peu nouvelle. Je ferais d'Alceste et de Tartuffe des hommes, de

vrais hommes, faits comme nous de chair et de sang. On veut trop n'y voir que des types.

La Comédie- Française ne lui étant pas ouverte, — et je crois même qu'à cette heure, si on la lui ouvrait, il ferait quelque difficulté d'y entrer, — il a proposé à l'Odéon de donner quelques représentations classiques. J'ignore pourquoi ces propositions n'ont pas abouti. Ce serait pourtant un spectacle curieux pour les amateurs.

Quelle chose étrange pourtant ! voilà un artiste à qui tout a réussi ! il a conquis la réputation et la fortune; il est entouré d'un respect et d'une sympathie universels; on pourrait croire qu'il ne lui reste rien à souhaiter. Eh bien! si : il a un secret désir qui le ronge^ et ce désir, le plus simple du monde cependant, ne peut se satisfaire ! C'est le cas de répéter le mot du sage ancien : « L'homme passe sa vie à poursuivre l'ombre d'un rêve. »

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DE

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NOTICES BIOGRAPHIQUES PAR FRANCISQUE SARCEY

PORTRAITS GRAVÉS A l' EAU-FORTE

PAR LÉON GAUCHEREL ET ADOLPHE LALAUZE

Treizième Livraison : Geoffroy

I'rix : 2 KR. 5o

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Imp.A, Sfdn.

JrMrM, GEOFFROY

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lEN nous en prend de ne point avoir pour habitude de chercher dans ces biographies la curiosité des détails pittoresques etanecdotiques, et de borner nos études à l'analyse des diverses créations qu'a faites le comédien, et du talent qu'il y a déployé. Nous serions fort embarrassé aujourd'hui pour donner quelque piquant à la vie que nous devons conter cette fois. Lorsque, il y a quelques mois, Geoffroy mourut, ce fut dans tous les Journaux, comme il est ordinaire en ces sortes d'occasions, une débâcle d'articles nécrologiques; tous les reporters se mirent en quête de détails caractéristiques sur la façon dont mangeait, dormait, se promenait et vivait le comédien célèbre.

Hélas! le comédien célèbre mangeait, dormait et se promenait comme tout le monde. Cet homme, qui avait toujours joué les bourgeois au théâtre, avait également dans l'intimité vécu comme un bon bourgeois bourgeoisant de la bourgeoisie parisienne. Oncques ne fut-on plus bourgeois que cet artiste. Sa vie est droite et unie comme une avenue parisienne. Point de coups de tête, point d'accidents; tout l'intérêt de la biographie est enfermé dans l'étude des rôles qui ont fait sa réputation.

Il était né en 1820; il fut déclaré sur son acte de naissance Jean-Marie-Michel Geoffroy. Son père était un simple ouvrier joaillier dont on ne sait rien, sinon que, comme la plupart des ouvriers de ce temps-là, il aimait le théâtre et allait volontiers au spectacle. Il n'y avait point encore de café chantant à cette époque, et tous les . théâtres qui bordaient ce qu'on appelait alors le boulevard du Crime étaient bondés les samedi, dimanche et lundi, et parfois même le mardi, d'une foule gouailleuse, mais sensible aux émotions dramatiques, dont le spectacle était le plus grand et presque l'unique plaisir.

Il paraît que le jeune Geoffroy fut d'assez bonne heure piqué de la tarentule dramatique.

Je ne crois pas qu'il ait jamais eu l'idée de se présenter au concours du Conservatoire; ce qui est certain, c'est qu'il ne passa point par cet établissement. Il fit ses premières armes dans une troupe de comédiens nomades qui exploitaient le département de Seine-et-Oise. M. A. Lefranc, qui a été un des plus assidus collaborateurs de Labiche en ses débuts, m'a conté que c'était sur le théâtre de Rueil qu'il avait vu Geoffroy pour la première fois. De théâtre, je n'en ai jamais vu à Rueil, et je pense qu'aucun Parisien n'en sait plus que moi là-dessus, mais il est probable qu'une grange servait ce soir-là de salle de spectacle, et que Geoffroy jouait devant une douzaine de chandelles fichées en terre, qui simulaient tant bien que mal une rampe.

Bientôt après, il partit pour Clermont, d'où il passa à Reims, puis à Nancy. Les succès qu'il avait obteniis dans ces différentes villes lui valurent un nouvel engagement dans une compagnie composée en grande partie d'artistes déjà connus et qui pendant une année donna des représentations en Italie.

Sur ces années de tâtonnements et d'essais, nous n'avons aucun renseignement. Le comédien seul aurait pu en donner d'exacts; mais, une fois

hors descène, il aimait peu à parler théâtre; il redevenait un bon bourgeois, et ne se souciait point, après avoir quitté son bureau, de parler encore le soir de la besogne et des ennuis du métier.

A son retour, la Direction du théâtre de Rouen lui fit des propositions, qu'il accepta.

Vous avez pu voir déjà, enlisant quelques-unes de ces biographies, et vous avez sans doute mieuxappris encore par les il/(^mozre5 de Samson, combien en ce temps-là le public rouennais était redouté des comédiens. Il n'y en avait pas de plus difficile, de plus exigeant, de plus prompt à siffler; il s'était fait en ce genre une réputation qu'il semblait avoir à cœur de maintenir, il se piquait d'être d'une sévérité impitoyable. Geoffroy eut le talent, ou, pour parler d'une façon plus juste, il eut le bonheur de plaire aux Rouennais : car, avec eux, c'était affaire de chance, et ils appliquaient à tort et à travers la fameuse maxime : Nasus displicuit tiius. Il joua là le répertoire de Bouffé. Parmi les pièces qu'il y créa, je n'en remarque qu'une où j'ai eu occasion de le voir plus tard au Gymnase : c'est le Bourgmestre de Saardam. C'est du plus loin qu'il me souvienne, car j'étais encore au collège, et, comme je riais

de tout mon cœur au jeu de l'artiste, que je trouvais très naturel et très plaisant, mon père me disait tout bas : « Ah! si tu avais vu Potier là dedans ! » Potier a été pour tous les hommes de la génération qui nous a précédés le comédien par excellence; beaucoup même allaient jusqu'à le préférer à Talma. Rien ne montre mieux combien est fragile cette gloire du théâtre. Que reste-t-il de Potier? A peine un souvenir. Que restera-t-il de Geoffroy dans vingt ans ? Pas même un souvenir : cette biographie, peut-être, parce qu'elle sera imprimée sur papier de fil, et que le papier de fil dure autant que le marbre ou le bronze. Mais qui la lira, ou même qui, l'ayant lue, aura une idée de Geoffroy, que nous avons connu et admiré?

En 1844, M. Montigny, l'habile directeur du Gymnase, vint à Rouen et vit jouer Geoffroy dans Jacquart. Jacqiiart était un des succès qui appartenaient au répertoire de Bouffé. On sait que Boulfé aimait à jouer les petits vieux, et Jacquart avait soixante ans dans le drame. Geoffroy n'en avait que vingt-quatre, mais il savait admirablement se grimer, et il s'était assimilé le personnage de manière à faire illusion à tout le monde, même à un homme aussi expert que le directeur du Gymnase. M. Montigny remarqua la fran-

chise de son jeu et le prévint par vin billet qu'il désirait lui parler le lendemain. Geoffroy se présenta chez lui-, et l'autre ne le reconnut point tout d'abord.

ce Mais vous êtes tout jeune ! s'écria-t-il.

— Est-ce un si grand défaut ? repartit Geoffroy.

— Non; mais je vous ferai jouer les jeunes gens, moi.

— Et je jouerai les jeunes gens. «

Et, de fait, ce fut par des rôles de jeune comique que débuta Geoffroy. Montigny fit preuve en cette circonstance, comme en bien d'autres, de beaucoup de bon sens. Geoffroy aurait perdu ses qualités natives et son allure personnelle à marcher dans les vieilles savates de Bouffé.

Il ne faudrait pas croire que Geoffroy conquit d'emblée le public du boulevard Bonne-Nouvelle. Il était trop naturel et trop vrai pour s'imposer tout d'abord à une foule inattentive. Il faut, pour éveiller son imagination, pour piquer sa curiosité, pour lui arracher des bravos et des rires, un peu d'exagération dans le comique, et quelquefois même un défaut bien saillant, dont elle s'éprend comme d'une qualité.

Geoffroy était naturellement ennemi de toute charge, et l'on ne goûte le simple en toutes choses

qu à la longue et par réflexion. Il faut s'y habituer, il faut même être prévenu pour y prendre plaisir. C'est un fait bien connu qu'Arnal n'a jamais pu avoir de succès en province. Ses pièces avaient déjà été jouées par le comique de l'endroit, qui avait poussé le rôle à la charge. Quand il arrivait avec sa mesure exquise de diction, avec son jeu si vrai et si fin, tout le monde le regardait ébahi . (c Ce n'est que cela ? Mais il parle comme le premier venu; notre comique à nous est bien plus drôle. » Il n'y avait qu'un artiste qui, dans les départements, ne réussît pas avec les arnaleries : c'était Arnal. Je tiens de Lefranc qu'en effet Geoffroy ne gagna que peu à peu, et non sans peine, les bonnes grâces du parterre. Je trouve dans un journal du temps cette phrase caractéristique :

C'est en enlevant tous ses chevrons à la pointe de l'opée que Geoffroy devait conquérir la place qu'il occupe aujourd'hui. La finesse, le naturel, la sensibilité vraie, la gaieté sans grimace, le débit naïf et sans fausse couleur, sont des qualités auxquelles la foule ne rend justice qu'à la longue; mais, en revanche, c'est sur elles que se fondent les réputations durables et la faveur irrévocable des gens de goût.

Scribe, en grand maître de l'art dramatique contemporain, fut un des premiers qui devinèrent Geoffroy et qui mirent son talent en lumière. Il lui confia d'abord des rôles secondaires comme

dans Rébecca, l'Image; puis xm rôle tout à fait important, comme dans O amitié. Le succès de la pièce fut considérable, et le succès de l'acteur fut également très vif. C'est de ce jour que date sérieusement la grande réputation de Geoffroy. Un vaudevilliste dont j'ai oublié le nom avait tiré du roman des Parents pauvres , de Balzac, une jolie petite comédie de genre, à laquelle il avait osé donner le nom flamboyant de Madame Marneffe. Geoffroy y joua le rôle du gros et important Crevel ; il y charma le public : ce fut comme la première épreuve d'un rôle qu'il devait plus tard rejouer tant de fois et sous tant de noms.

Je lis dans une biographie de lui, qui date de 1854, ces lignes qui m'ont fait sourire. Le biographe est arrivé juste à l'heure où je suis maintenant, et il poursuit en ces termes :

Tout le monde se souvient de la vérité avec laquelle il rendit la scène d'ivresse dans El^éar Chalamel. Les Filles du docteur, les Représentants en vacances, Héldise et Abélard, le Bourgeois de Paris, le Collier de perles et Manon Lescaut se succédèrent rapidement, et le nom de Geoffroy fut attaché en première ligne à chacun de ces succès que personne assurément n'a oubliés.

Personne assurément ne les avait oubliés en i855-, trente ans se sont écoulés depuis. Qu'en

reste-t-il? J'ai vu jouer le Collier de perles, que Montigny donnait volontiers pour faire plaisir à M. Mazères. J'ai vu également le Bourgeois de Paris, que Geoffroy a repris plus tard et où il était inimitable de verve et de gaieté. Mais les Filles du docteur, mais les Représentants en vacances, mais Manon Lescaut, mais Héloîse et Abélard, bien que cette dernière pièce ait dû au scandale du sujet et au grand nom dont elle était signée une existence un peu plus longue, que sont devenues toutes ces pièces et tant d'autres? Ah! qu'au théâtre les morts vont vite !

Geoffroy était maître de son talent et l'un des plus sûrs comédiens de son époque, quand le bonheur voulut qu'il eût un chef-d'œuvre à interpréter.

Il joua Mer cadet.

C'est une heure lumineuse dans la vie de Geoffroy. La façon dont il joua ce rôle montre ce qu'on aurait pu faire de ce merveilleux artiste, si, au lieu de l'enfermer, comme on fit plus tard, dans un seul et éternel rôle de bourgeois, on lui eût donné à rendre des personnages plus variés de caractère, d'allure et de langage. Il eût été très capable de transformation. Il eût su

même aborder le grand art. Ah ! si à ce momentlà la Comédie-Française avait eu le bon esprit de se l'attacher, quel accent particulier il eût donné à quelques-uns des rôles de Molière ! que de personnages il aurait animés du feu de sa gaieté ! Mais à quoi bon tous ces regrets? Il ne nous est pourtant pas défendu de nous arrêter avec complaisance sur ce moment de la carrière de Geoffroy, moment où il fut à la fois un grand artiste et un vrai comédien.

Nous avons vu depuis Mercadet repris sur la scène de la Comédie-Française par un excellent acteur, qui joint à des qualités natives de premier ordre une rare intelligence et une puissante étude des rôles qu'il crée. Eh bien ! Got, dans Mercadet, n'a pu faire oublier Geoffroy à ceux qui l'avaient vu dans ce rôle. Pour moi, le souvenir en est resté éblouissant dans ma mémoire. C'est que, pour traduire Mercadet sur la scène, il ne suffisait pas d'être un comédien de premier ordre; il fallait plus encore: il fallait que le talent de ce comédien fût dans des conditions toutes particulières. Mercadet est un type essentiellement parisien: Mercadet est né à Paris, il a été gamin de Paris, il a grandi entre le boulevard du Temple et la place de la Bourse, absolument comme Geoffroy

qui devait l'interpréter. Pour comprendre Mercadet, il fallait avoir vécu de cette vie de bohème insouciant et misérable, qui fut un peu celle de l'artiste en sa première jeunesse. Pour remarquer les façons d'être, les habitudes de corps et d'esprit de ce personnage multiple, pour entreprendre de les rendre au théâtre avec quelque chance de succès, il fallait avoir ce goût d'imitation goguenarde qui se remarque particulièrement chez Tenfant du peuple, chez ces natures impressionnables et subtiles dont le berceau fut un grenier et le premier livre un établi, Geoffroy, c'était Mercadet des pieds à la tête, un Mercadet bon enfant, hâbleur, gai, fécond en ressources, prompt à la repartie, rebondissant de façon allègre sous le coup des événements, capable même d'une minute de sensibilité et d'une pointe d'attendrissement . Vous le rappelez vous quand le jeune Ménard lui apportait ses économies, ses pauvres petites économies? De quel geste et de quel ton il lui disait : « Non, remportez-moi ça, remportez-moi ça ! » On sentait que la larme allait lui poindre à l'œil : ce spéculateur était père.

Il n'y a pas à dire : Got est triste. Avec lui, la pièce, et quelle pièce pourtant, un chef-d'œuvre!

Ja pièce semble morose et fatigue. Geoffroy l'emportait dans un tourbillon de gaieté.

Encore un coup, cevix qui n'ont pas vu Geoffroy dans Mercadet, ceux qui ne l'ont admiré que dans les rôles de bourgeois qu'on a depuis taillés pour lui sur un même patron, soit au Gymnase, soit au Palais-Royal, ceux-là ne connaissent qu'une des faces de son talent-, et ce n'était peut-être pas la meilleure. Ce rôle de Mercadet avait définitivement posé Geoffroy dans l'opinion publique; il passait, et avec justice, pour un des premiers comédiens de son temps, et il commença à être de toutes les pièces que l'on apporta au Gymnase. Mais M. Montigny ne voulait point chez lui d'acteur qui fût étoile et qui fît la recette; il entendait qu'on vînt voir à son théâtre non pas tel artiste, mais une bonne pièce interprétée par une troupe d'ensemble, où quelques acteurs se distingueraient d'une façon plus particulière. Geoffroy, quoique le premier au Gymnase, fut donc maintenu par une discipline sévère. Je crois bien que M. Montigny aurait préféré que Geoffroy répandît son talent sur dès rôles très divers, et variât ses effets en revêtant des personnages différents de caractère et d'allure. Ainsi, je me souviens d'avoir vu encore

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Geoffroy , avant et après Mercadet , dans des rôles très opposés : le vieux musicien du Démon du foyer et maître Bienvenu du Pressoir. Mais la fatalité l'emporta. Geoffroy eut à jouer coup sur coup deux rôles de bourgeois dont le succès fut si grand, si retentissant, qu'il en resta pour ainsi dire marqué toute sa vie. Je veux parler du Voyage de M. Pevrichon et de Poudre aux yeux.

Je crois que pour cette fois je puis me servir, moi aussi, de la phrase consacrée : & Qui ne se rappelle le Voyage de M. Perrichon? Qui ne se rappelle Pow^re aux yeux? » sans craindre que dans vingt années un biographe narquois accueille cette interrogation d'un sourire de compassion méprisante. C'est que le Voyage de M. Perrichon et la Poudre aux yeux sont deux ouvrages de premier ordre dans la comédie de genre, et je serais bien surpris si un jour elles n'entraient pas toutes deux dans le répertoire de la Comédie-Française. Geoffroy les joua avec un naturel exquis ; il avait ce don, qui est très précieux dans l'art dramatique : c'était d'être à la scène le même qu'il était dans la vie réelle. Il y a dans tout gamin de Paris l'étoffe d'un bourgeois parisien, et Geoffroy était devenu ce bourgeois-là. Il en avait l'importance

affairée et naïve, le parler solennel et bon enfant, l'air crédule et fin, la lèvre épaisse et moqueuse. Quant à la voix, c'était une merveille; elle était chaude, étoffée et joyeuse; on se sentait, rien qu'à l'entendre, pris d'envie de rire. A l'époque dont je parle, il n'avait pas encore ce ventre bienveillant qu'il portait devant lui avec tant de bonne humeur, mais il était déjà replet, et l'ensemble de sa personne avait je ne sais quoi de majestueux et d'accueillant.

Personne ne disait plus sobre et plus juste que lui. J'ai souvent entendu conter à Meilhac et à Halévy que, lorsque Geoffroy n'arrivait pas à donner l'intonation exacte à une phrase de son rôle, c'était pour eux un avertissement de la retrancher : c'est qu'elle n était pas dans le ton du rôle. Il était comme une pierre de touche, où ils essayaient leur prose; tout ce qui n'était pas dans la vérité répugnait à sa bouche. On ne pouvait pas dire qu'il fût naturel ; il était la nature même.

Ce fut un grand malheur pour nous, pour l'art, et je crois aussi pour lui, d'avoir quitté le Gymnase; il n'aurait jamais dû en sortir que pour entrer à la Comédie-Française. Les choses tournèrent de façon qu'il passa au Palais-Royal.

Pourquoi se sépara-t-il de M. Montigny, à qui

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il devait ses plus beaux succès, et dont le théâtre convenait à son talent de façon si particulière? On conta dans le temps qu'il y avait eu entre eux des piques d'amour-propre, et cela est possible, car Geoffroy (disons-le bien bas, tout bas) n'étaitpas toujours commode à vivre. Ce comédien si gai avait le tempérament grincheux et bougon; il n'aimait pas qu'on réussît autour de lui, et surtout en ses dernières années. La vanité naturelle aux artistes s'était exaspérée chez lui jusqu'à en devenir fâcheuse aux autres et douloureuse à luimême. C'est un des côtés de son caractère sur lequel les faiseurs de nécrologie ont, au lendemain de sa mort, jeté une ombre discrète. Comme après tout ce défaut n'est point de ceux qui touchent à l'honneur d'un comédien, comme Geoffroy n'a pas été le seul qui en ait souffert pour lui-même et qui en ait fait souffrir les autres, il est permis de l'indiquer en passant d'une plume légère.

Ce fut plutôt, je crois, la question d'argent qui divisa le directeur du Gymnase et son pensionnaire. On faisait au Palais-Royal de très belles offres à Geoffroy : on lui proposait 40,000 francs d'appointements, des feux, un congé de deux mois, et peut-être même une somme ronde d'ar-

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gent comptant, en guise d'épingles, pour fêter sa bienvenue. Ces offres étaient trop avantageuses pour que l'artiste ne s'y laissât pas séduire.

Nous ne le vîmes pas sans inquiétude passer au Palais-Royal.

Le Palais-Royal possédait alors une troupe incomparable,maisunetroupedegrotesques : c'était, si l'on s'en souvient, Lhéritier, Gil-Pérès, Brasseur, Lassouche, Hyacinthe, et quelques autres, merveilleux acteurs sans doute, mais qui valaient surtout par un goût de fantaisie caricaturale tout à fait extraordinaire; c'étaient les héritiers des Sainville, des Grassot, des Ravel. Ils poussaient le burlesque jusqu'à l'extravagance; c'étaient des fantaisistes d'un éclat incomparable, et ils avaient habitué le public à ce goût de folie capiteuse dont le Chapeau de paille d'Italie est le plus étonnant spécimen.

Que deviendrait Geoffroy, un admirable comédien, mais un comédien de nuances tempérées et fines, dans ce tohu-bohu d'extravagances éclatantes? Son talent était sans doute de premier ordre ; mais ne serait-il pas amorti, comme éclipsé, par lestons criards de cette fantaisie sans mesure? ■ Comment pourrait-on allier ce goût de vérité bourgeoise et discrète, qui était comme la carac-

téristique de Geoffroy, et ces habitudes de grotesque à outrance, qui distinguaient le répertoire du Palais -Royal?

Il y avait là une difficulté d'où il semblait malaisé de sortir. Trouverait-on des auteurs qui sussent allier à la fois deux éléments si dissemblables, la fantaisie à outrance et la vérité bourgeoise, le burlesque éclatant de Scarron et le comique sérieux de Molière ?

Eh bien ! ce sera là le grand honneur de Geoffroy, celui qui recommandera son nom à la postérité. Grâce à lui et pour lui, il s'est créé un genre, un genre absolument nouveau , qui a donné au Palais-Royal une foule d'ouvrages délicieux et une demi-douzaine de chefs-d'œuvre.

Si, dans ces études, je tenais grand compte de l'ordre chronologique, je dirais que Geoffroy débuta au Palais-Royal par la Corneille qui abat des tioiXj de MM. Barrière et Thiboust, et par les Trente-sept sous de M. Montaudouin. Mais mon dessein est moins, dans ces biographies, de tout dire que de marquer d'un trait vif et net les principales étapes qu'a parcourues le génie d'un artiste.

C'est en mars i863 qu'a été réellement constitué par un chef-d'œuvre admirable ce nouveau

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genre que je signalais tout à l'heure, où la fantaisie du Palais-Royal et le comique vrai du Gymnase se sont trouvés mêlés à dose à peu près égale et ont formé un tout d'une saveur absolument nouvelle. Je veux parler de Célimare le Bienaimé, où Geoffroy joua le rôle du jeune mari, placé entre les deux maris de ses anciennes, qui s'attachent à lui et le poursuivent comme les Furies déchaînées par l'antique Némésis.

Célimare le Bien-aimé est, à mon avis, le chefd'œuvre de Labiche, et un chef-d'œuvre absolu dans le grand sens du mot. L'idée première est juste, prise dans la vérité de chaque jour et profondément morale. Tous les développements en sont d'une fantaisie extraordinaire, mais où l'on senttoujoursun grain de vérité. Geoffroy y fut merveilleux. 11 lui arrivait parfois au Palais-Royal, dans d'autres pièces où le grotesque était plus spécialement poussé à outrance, d'être éteint par des queues-rouges qui ne le valaient pas. Ici il retrouvait sa supériorité. Tandis que ses partenaires, Lhéritier et Hyacinthe, tâchaient d'emporter la pièce dans les régions de la fantaisie burlesque, il la maintenait sur le terrain solide de la réalité comique.

De ce jour-là, il fut de la maison, et l'on peut

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dire même que la maison lui appartint tout entière. Laissez-moi, par curiosité, vous donner le nom des rôles qu'il créa durant ces deux ou trois premières années fécondes. Célimare le Bien-aimé estdemars i863. En décembre de la même année, il joue la Commode de Viciorine, de Labiche; en février 1864, ^^ Cagnotte, de Labiche. La Cagnotte : que de souvenirs tiennent dans ces mots pour les hommes de notre génération ! La Cagnotte, c'est le Chapeau de paille d'Italie ramené pour Geoffroy au ton de la comédie de genre. Après la Cagnotte, en octobre 1864, les Pommes du voisin, deSardou; puis, en i865, les Jocrisses de r amour, ce merveilleux vaudeville de Barrière et Thiboust qui n'eût jamais été écrit si Geoffroy n'eût été là pour en jouer le principal rôle. En décembre iS65, la Bergère de la rue Mont-Thabor , de Labiche; puis Un pied dans le crime, du même ; puis cet étonnant Caboussat de la Grammaire, un petit acte de Labiche qui a été joué des milliers de fois, et qui aujourd'hui est devenu en Angleterre, pour ceux qui apprennent le français, un livre d'école.

C'est alors que Gondinet fait son entrée au Palais-Royal, où Labiche, Barrière et Lambert Thiboust avaient seuls ou presque seuls porté

le poids du répertoire. Nous avons alors : Gapaud, Minard et C" et Le plus heureux des trois, qui nous mènent jusqu'au seuil de cette fatale année de 1870, où la vie sociale s'arrêta en France, et où pensa périr notre théâtre.

C'est après la guerre que Meilhac et Halévy, qui n'avaient jusqu'alors donné à Geoffroy que de petits rôles insignifiants, écrivirent pour lui cet admirable chef-d'œuvre qu'on appelle le Réveillon. Vous souvient-il du récit deM. Gaillardin quand il contait au premier acte comment il avait été jugé et condamné par un président qui lui avait la veille emprunté son cheval et son cabriolet? Quel naturel ! quelle verve ! quel feu de diction ! quelle gaieté vibrante! et qu'il était plaisant quand il s'enivrait au souper du second acte ! Et au troisième acte! Il y a encore là une situation qui est digne de Molière, et que Geoffroy faisait merveilleusement valoir par un accent de colère vrai dont le comique était irrésistible.

L'inconvénient du genre que l'on avait inauguré au Palais-Royal, en y faisant entrer Geoffroy, c'est qu'il n'y en a pas de plus difficile, et que peu d'auteurs dramatiques sont capables de l'exploiter. Après les premiers succès, il y eut comme qui dirait des lacunes. Geoffroy, — car il

faut bien que je parle de ses défauts avec la même ingénuité que je le fais de ses qualités incomparables ; — Geoffroy, qui était un diseur hors ligne, n'était pas un comédien adroit en scène; il était gros et lourd, il n'avait jamais beaucoup aimé à se remuer, et cette horreur du mouvement avait crû avec l'âge ; il avait fait le désespoir de Sardou, qui aime que sur la scène on aille, on vienne, on se trémousse; qui lui avait fait un rôle où il fallait qu'il enfonçât les portes, qu'il se sauvât par les fenêtres, qu'il courût sur les toits. Sardou en venait à bout encore, parce qu'il était Sardou, et encore finit-il par y renoncer. Mais les autres étaient obligés de prendre sa mesure et de se conformer à ses manies. Les pièces où il pouvait être excellent devenaient de plus en plus rares, d'autant mieux que, par une fatalité qui est assez ordinaire dans l'histoire des théâtres, le Palais-Royal commençait à payer par une déveine continue le bonheur insolent dont il avait joui durant un demi-siècle.

Le Réveillon est de 1 872 . Il nous faut attendre deux ans pour retrouver Geoffroy dans la Boule, de Meilhac et Halévy, en novembre 1874; il est vrai que la Boule est encore une merveille de ce nouveau genre dont j'ai signalé l'éclosion au

Palais-Royal. Le premier acte est de pure comédie, et il est charmant; le quatrième, qui est l'interrogatoire des accusés, est une des fantaisies les plus étourdissantes qui aient jamais passé par la cervelle d'un vaudevilliste, et Geoffroy s'y montrait comédien hors ligne; il gardait le haut du pavé, malgré l'éclatante fantaisie des grotesques qui l'entouraient.

C'est à ce moment que commença son déclin : non pas qu'il baissât déjà dans l'opinion publique, car nous l'avons considéré jusqu'au bout comme un des premiers comédiens de ce temps, mais il ne jouait plus que les rôles qui lui plaisaient beaucoup, et il les jouait avec une certaine nonchalance générale qui troublait et attristait ses admirateurs. Il avait toujours considéré le théâtre comme un métier lucratif et agréable, et il avait eu pour idéal de gagner le plus d'argent possible en se donnant le moins de mal qu'il pouvait. Une fois en scène, il se retrouvait encore, et, comme disait Bé ranger :

Le vieux coursier a senti l'aiguillon.

Mais ce désintéressement de son art n'est jamais bon à l'artiste. On ne faisait plus d'aussi

bons rôles à Geoffroy, et Geoffroy les jouait aussi avec moins de verve.

On doit citer encore dans cette dernière période ceux de Ponterisson dans le Panache, de Gondinet; de Fernand Martin, dans le Prix Martin, d'Augier et Labiche, et surtout celui de M. le comte Escarbonnier, dans le Mari de la débutante. On peut dire en vérité que ce fut le dernier qu'il créa. Les deux auteurs, MM. Meilhac et Halévy, avaient eu Tadresse, voyant Geoffroy si lourd, si indifférent, si détaché de tout, de lui donner un rôle qui avait l'air d'être très important, et qui, en réalité, n'était qu'un rôle accessoire, un rôle à côté; il le joua à merveille, et il eut le succès de la soirée, parce que la pièce ne reposait pas sur lui.

Les mauvais jours étaient venus. Il ne jouait plus qu'à contre-cœur et en rechignant; il avait conclu un traité d'après lequel il était autorisé à ne créer que les rôles qui lui plairaient et âne les jouer que quand il en aurait envie. Rien ne lui plaisait plus, et il n'avait plus envie de rien. Les jeunes gens l'admiraient encore sur parole; mais nous autres, qui l'avions vu dans son beau temps, nous le trouvions cruellement vieilli ; nous nous répétions tout bas le terrible mot :

« Il bafouille, oh! mais il bafouille! « Et le fait est que lui, qui avait eu la voix si stridente, si nette et si gaie, il lui arrivait parfois de bafouiller tristement; il s'en allait peu à peu, il n'était plus que l'ombre de lui-même.

Un jour, on nous apprit sa mort. Il ne sembla pas que nous eussions rien perdu; il était en quelque sorte retiré de l'art dans cette modeste maison qu'il habitait dans un quartier suburbain et où il avait caché les tristesses de ses dernières années. Les articles nécrologiques abondèrent dans tous les journaux, mais le vide qu'il laissa au théâtre ne fut pas très sensible : il y avait longtemps que ce vide avait été comblé.

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BIBLIOTHÈQUE MUSICALE du THÉÂTRE DE L'OPÉRA. — Catalogue publié par Th. de Lajarte, sous les auspices du Ministère de l'instruction publique, et orné de portraits de musiciens gravés à l'eau-forte par Le Rat.

Huit livraisons in-8° raisin, ou deux volumes 40 fr.

Sur pap. de Hollande (100 ex.), 60 fr. — Sur pap, Whatman (26 ex.). 80 fr.

Juin 1884. 63g — Imp. Jouaust.

DEUXIÈME SERIE

THEATRES DIVERS

NOl ICES BIOGRAPHIQUES PAR FRANCISQUE SARCEY

1' O U T 1< A I T s GRAVÉS A l' E A U - K O R T E

PAR l.ÉON GAUCHEREL ET ADOLPHE LALAUZE

Quatorzième Livraison ; Léonide Leblanc

I'rix : 2 Ku. 5o

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

M DCCC LXXXIV

LEONIDE LEBLANC

Ille naquit aux environs de 1846, à I Dampierre-sur-Loire. Elle eut pour père un ingénieur des ponts et chaussées et pour parrain un grand seigneur. Le père, qui est mort aujourd'hui, accueillit sans enthousiasme cette enfant que le Ciel lui avait envoyée inopinément; le parrain, en la présentant sur les fonts baptismaux, demanda au dispensateur de toutes grâces d'établir entre la petite fille au berceau et Thomme d'esprit qui était son père spirituel un lien mystérieux d'aristocratique ressemblance; ses prières furent exaucées par delà ce qu'il avait jamais pu espérer lui-même. L'enfant qui venait de naître devait plus tard rappeler par l'éclat de sa beauté bourbonienne les plus

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aimables et les plus fiers pastels de Latour, le peintre attitré des grandes dames du dix-huitième siècle.

L'intention de la famille était de faire de la petite Léonide une institutrice. On la mit donc à Paris dans une institution dont il est inutile de dire le nom; on voulait qu'elle y apprît le peu qu'il faut savoir, quand on est jeune fille, pour conquérir le droit d'enseigner. Ce peu-là n'est pas grand'chose ; mais encore faut-il se le fourrer dans la mémoire. Il paraît que la jeune fille déploya, pour y parvenir, une si étonnante précocité d'intelligence, une rage si furieuse de travail, qu'à douze ans elle occupait sans cesse la première place parmi des camarades qui étaient de deux ou trois ans plus âgées. Elle se donna tant de mal qu'elle fut prise d'une horrible fièvre typhoïde et faillit mourir.

La convalescence fut très longue, et l'enfant en profita, comme il arrive toujours, pour faire ses quatre volontés. Elle déclara qu'elle ne voulait plus retourner en pension, et Ton consentit à la garder au logis, bien que ce fût une grosse affaire pour un ménage étroit que d'achever à la maison l'éducation d'une jeune fille pour laquelle on aspirait aux diplômes qui font l'institutrice.

Je dis qu'on y aspirait pour elle. C'est qu'en effet ses vues étaient déjà secrètement tournées d'un autre côté. Elle avait fait connaissance à la pension d'une jeune fille qui était son amie, sa petite mère, comme on dit dans les institutions de demoiselles, et qui avait par conséquent une grande influence sur un esprit encore mal formé. Cette jeune personne, qu'il est inutile de désigner, même par des initiales, se trouvait être la cousine germaine d'un ténor de talent et d'un musicien fort connu, qui est encore actuellement accompagnateur à l'Opéra-Comique.

'Vous pensez si ces deux petites filles, dans les longues heures de récréation, parlaient souvent théâtre; la cousine du ténor allait quelquefois au spectacle, grâce aux billets donnés, qui pleuvaient dans la maison par l'entremise des deux cousins. Elle emmenait quelquefois son amie Léonide, et c'étaient des conversations sans fin sur ce que l'on avait vu ensemble. On en rêvait; être artiste paraissait à ces deux petites têtes exaltées le comble de la félicité et de la gloire.

Parfois, dans cette pension, comme dans la plupart des couvents au reste, on jouait aux jours de fêtes carillonnées, et surtout à la Sainte- Catherine, des comédies d'enfants. La petite

Léonide, qui était jolie comme un cœur, avait toujours les meilleurs rôles; elle s'en acquittait à ravir, elle était comblée de compliments et de bonbons; la cervelle lui en tournait; elle se voyait sur une des grandes scènes que le feu de la rampe éclaire, vêtue de robes magnifiques et applaudie d'un public idolâtre.

Ces songes continuèrent de la hanter quand on l'eut retirée de sa pension. Elle retrouva sa camarade, à qui l'on permit de venir prendre avec elle des leçons d'ë français. Ces deux écervelées complotèrent une fugue, et un beau soir la mère de la petite Léonide ne la trouva point dans sa chambre déjeune fille. La folle enfant (elle avait treize ans à peine) était partie sans tambour ni trompette ; elle était allée, se passant d'une permission qu'on ne lui aurait pas donnée, jouer je ne sais quelle pièce à Saint-Marcel, de l'autre côté de l'eau, tout au bout de la terre. Le soir, elle n'avait pas osé rentrer, et elle était restée à coucher dans un hôtel du voisinage.

On l'y retrouva sans peine le lendemain. Ce n'était qu'une frasque, sans conséquence pour le moment, mais qui faisait pressentir que l'on n'aurait pas aisément raison de ce jeune cerveau brûlé. J'ignore les pourparlers qui s'engagèrent

LEONIDE LEBLANC 5

entre la mère et la petite fille, et même s'il y en eut daucune sorte. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un beau matin la jeune Léonide reprit de la poudre d'escampette, et s'en fut sur les hauteurs de Belleville chercher la gloire et la liberté.

Le directeur du théâtre de Belleville était alors M. Fresnes. Il accueillit avec plaisir cette enfant qui était fraîche et jolie comme un bouton de rose prêt à s'ouvrir. Déjazet y jouait en ce temps-là. Vous savez que Déjazet a longtemps, comme une artiste déclassée, parcouru le monde, se prodiguant en province et dans la banlieue, mais repoussée de Paris, qui s'était fatigué d'elle. La petite Léonide (elle ne portait encore que ce nom sur l'affiche) remplit à côté d'elle tous les rôles de petite fille qui se rencontraient dans les pièces de son répertoire. Elle se trouvait là avec M'^e Beuzeville, M'"^^ Armand, Jouanny, Montai et beaucoup d'avitres, qui apportaient de province une répvUation déjà faite, et aspiraient à forcer les portes des théâtres parisiens.

Elle y resta quatre mois. Un soir le hasard, — heureux hasard! fut-ce même un hasard! eh! eh! je n'en répondrais pas; mais enfin mettons

6 LEONIDE LEBLANC

que ce fut un hasard ; — le hasard donc amena au théâtre de Belleville Lambert Thiboust, un grand dénicheur de frais talents, et son ami Théodore Barrière, autre leveur de jolis lièvres. Lambert Thiboust fut ravi de cette beauté naissante; il en parla au directeur des Variétés, le père Cogniard, connaisseur et gourmet non moins célèbre, qui prit la peine de venir en personne voir la petite merveille, et lui fit signer sur-le-champ un engagement de trois années à son théâtre.

Elle y débuta en iSSg dans la Fille terrible; elle avait un peu plus de treize ans. Elle ravit du premier coup le public parisien. Un couplet qu'on lui donna à chanter dans je ne sais plus quelle revue fit en ce temps-là le bonheur de tous les boulevardiers.

Il y avait eu une histoire de coulisses qui avait fort occupé les échos des théâtres. Une actrice à qui Ton avait retiré le rôle de l'Amour dans une pièce nouvelle, après le lui avoir distribué, avait intenté un procès au directeur et l'avait perdu. La revue où jouait M"^ Léonide Leblanc faisait allusion à ce petit incident; l'actrice arrivait sous le costume sommaire de V Amour , elle racontait qu'on avait voulu lui donner le rôle de la Sa-

gesse; mais qu'elle avait plaidé, et elle chantait sur un air de vaudeville :

Mon avocat, sans subterfuges,

En ce moment, dit à mes juges :

« Messieurs, jamais on ne joua

La sagesse avec ces yeux-là. >>

En admirant ma gentillesse,

On m'a retiré la sagesse.

Et c'est par arrêt de la Cour

Que tous les soirs je fais l'amour (é/s).

Le mot ne laissait pas d'être vif, mais il était sauvé par l'air d'ingénuité enfantine répandu sur toute la personne de l'artiste, qui le disait innocemment. Jamais on ne vit plus jolie tête de bébé, avec ses cheveux d'un blond cendré si tendre, avec ses grands yeux limpides qui semblaient nager dans l'ignorance de toute chose, avec cette bouche appétissante et naïve, et ces maigreurs de buste pleines de promesses. On l'eût volontiers comparée à l'enfant que peint Victor Hugo,

Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie, Et sa bouche aux baisers.

Meilhac, qui en raffolait, comme tout le monde, écrivit pour elle, dans Ce qui plaît aux

hommes, de bien jolis vers, qu'elle disait sous le nom d'Ignorantine :

L'amour, c'est moi, je suis l'enfance, Je séduis par mon ignorance; Je suis la grâce et l'innocence.

Je ne sais pas, je veux savoir.

Dans les bois, lorsque l'amoureuse Entre, je m'arrête, rêveuse.

Et je me dresse, curieuse.

Sur mes deux pieds, afin de voir.

Dans le palais et sur la grève.

Toute jeune fille a son rêve ; Le mien m'emporte et me soulève Vers un sommet pyramidal.

Un soleil inconnu rayonne; Mon être palpite et frissonne, Et je cours après la personne Qui doit m'offrir son idéal.

Elle était elle-même l'idéal après lequel couraient nombre de bons jeunes gens , sans parler de ceux qui n'étaient plus jeunes! Il y eut là pour elle un moment incomparable de célébrité, qu'elle eut peut-être le tort de gaspiller avec la prodigalité folle d'une millionnaire de la beauté et de la grâce. On ne prête qu'aux riches, dit le proverbe. Il fallait qu'elle fût diantrement riche, car en ce temps-là (vers 1860 et 1 861) on ■ lui en prêtait beaucoup.

C'est une puissance au théâtre que d'être belle,

mais c'est aussi une cause de faiblesse. On réussit trop aisément. Il faut avoir une tête bien solide pour résister à Tenivrante séduction de CCS succès faciles, de ces triomphes unis et souriants. Se voir reine à quinze ans, adulée, chantée, en face de coffres toujours pleins, où les mains se peuvent plonger en toute liberté! voir tous ses caprices obéis et le public luimême, ce monstre aux mille têtes grincheuses, dompté, rampant et faisant le gros dos ! Ah ! il nous est commode à nous, vieux critiques grognons , de prêcher en termes rébarbatifs la nécessité du travail! Allez donc parler de cette niaiserie à une jolie fille, qui pourrait répondre comme ce Romain d'autrefois : « Montons au Capitole et rendons grâces aux dieux ! » Les Romains applaudirent Scipion, et tous les Français se changeaient pour M'^" Léonide Leblanc en Romains.

Elle resta dix-huit mois aux Variétés. Le directeur du Vaudeville vint lui proposer un engagement; il fit luire à ses yeux l'espoir de devenir une grande artiste, — c'est par là qu'on les prend toutes, — il lui promit monts et merveilles. M"^ Léonide Leblanc signa.

Elle débuta dans Jobin et Nanette, aux côtés

lO LEONIDE LEBLANC

de Saint-Germain, qui venait de quitter le Théâtre-Français. Nous la vîmes ensuite dans les Intimes de Sardou, jouant le rôle de Raphaël. Et qu'elle était jolie, sous son travesti, fumant un gros cigare qui lui faisait mal au cœur !

Mais ce n'est pas encore au Vaudeville qu'elle devait trouver le rôle qui mettrait son talent en lumière. Elle avait devant elle une comédienne fort oubliée aujourd'hui, mais dont tous mes contemporains se souviennent : car elle jouait dans toutes les pièces et dans tous les rôles. C'était M'^"^ Cellier, jolie personne, sans grand talent, mais qui avait celui de plaire à un personnage considérable, et qui, grâce à cette protection, tenait entre ses mains omnipotentes les destinées du théâtre et la fortune du directeur. Ce n'était pas d'ailleurs une âme méchante; on vantait sa bonté et sa douceur; personne n'était plus serviable qu'elle : serviable, mais envahissante ; il n'y avait de rôles que pour elle, et il était bien difficile de se faire une place à son ombre.

M^'^ Léonide Leblanc s'ennuyait de cette inaction. Car il est à remarquer qu'il arrive toujours dans la vie d'une actrice qui est jolie femme une heure où les succès de beauté ne lui suffisent

LÉONIDE LEBLANC fl

plus. La démangeaison d'être applaudie comme artiste lui vient tôt ou tard. Elle allait de temps à autre chez M. Montigny, vers qui se tournaient en ce temps-là toutes les comédiennes décidées à devenir sérieuses. Elle le suppliait de l'engager; elle lui répétait, sous toutes les formes, que le jour où il aurait besoin d'elle pour n'importe quoi elle serait à sa disposition ; qu'elle apprendrait, s'il le fallait, un grand rôle en vingt-quatre heures. Heureux âge où l'on ne doute de rien !

Son insistance fut enfin récompensée. Un matin, elle vit entrer chez elle M. Mon val, le régisseur du Gymnase, qui lui demanda si elle pourrait jouer le soir même le rôle que M"'' Delaporte venait de créer dans la pièce de M. Belot : le Mari à système.

« Parbleu ! » dit superbement M"^ Léonide.

Le rôle avait trois cents lignes. Elle l'apprend dans sa journée, on lui donne un raccord de quatre à six, et elle entre en scène à huit. M. Montigny, pour la remercier de ce tour de force, lui signa un engagement de trois années.

A peine y eut-elle le temps de jouer quelquesunes de ces pièces dans lesquelles M. Montigny a l'habitude d'essayer ses nouvelles recrues : la Chanoinesse, La femme qui se jette par la fenêtre,

ÏÉtourneau; un beau jour on apprit, non sans quelque étonnement, que la belle ingénue avait filé en Italie. Elle laissait dans Tembarras et son directeur, qui se trouvait sans recours contre elle, puisqu'elle était mineure quand elle avait signé avec lui, et les auteurs de V Aïeule, à qui M. Montigny l'avait prêtée pour créer le rôle que nous avons vu jouer à M"^ Defodon. Mais quoi ! le climat de l'Italie l'attirait, et peut-être aussi quelque bel et illustre Italien. Et puis, si Ton ne faisait pas de sottises à dix-sept ans, à quel âge en ferait-on ?

Cette équipée eut pour la jeune actrice des suites funestes. Le bruit s'accrédita dans Paris qu'elle n'était pas sérieuse. Pas sérieuse ! vovis sentez la force du reproche ! Cela voulait dire : On ne peut pas se fier à elle! ne lui donnez pas un rôle; elle vous planterait là au beau milieu d'un succès. Et pour enchérir encore sur cette opinion, les cancans de cette grande ville, qui est la plus petite des petites villes, allaient toujours leur train. Un jour on disait que Léonide était à Constantinople, dans le harem du Grand-Turc.

« Dans le harem ? pas possible !

; — C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. »

LÉONIDE LhBLANC l3

Une autre fois, on racontait qu'elle avait fait, comme Cléopâtre, fondre des perles à son dîner.

« Des perles ! de vraies perles ! pas possible !

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. »

Et elle, la folle enfant, insoucieuse du qu'en -^ dira-t-on, se promenait à travers les pays aimés du soleil, en s'amusant de sa vie aventureuse, jusqu'au jour où elle sentit, elle aussi, la nostalgie du ruisseau de la rue du Bac. Elle eut l'ennui du boulevard Montmartre.

Elle revint à Paris, le cœur vide et la bourse plus vide encore.

Il y a chez elle quelque chose de cette Musette de la Vie de Bohême^ qu'elle a si bien jouée plus tard; ou, si cette comparaison vous semble un peu rabaissante, elle rappelle ces aimables comédiennes duXVIII*^ siècle, les Laguerre, les Sophie Arnould, qui fondaient, aux feux de leurs caprices, des fortunes de prince, et riaient à belles dents aux ennuis de la pauvreté.

Elle vint frapper à la porte du Vaudeville en 1868, et c'est depuis lors que je l'ai suivie avec attention. L'idée qu'elle rapportait de ses escapades, c'est qu'il était encore plus agréable d'être comédienne que jolie femme. Toquade pour toquade, celle-là au moins était plus artistique. On

14 LEONIDE LEBLANC

l'engagea; elle joua les Parisiens^ de Barrière; puis Koning, directeur de la Gaîté, la demanda à son collègue Harmant pour jouer le rôle de la Cigale dans Léonard. Elle y eut vraiment beaucoup de succès ; elle n'avait pas précisément l'air souffreteux et la grâce de phthisique que réclamait le personnage. Mais elle y était si jolie et demaridait l'aumône avec tant de conviction !

Raphaël Félix était alors directeur de la Porte- Saint-Martin : il la vit, fut frappé de cette beauté touchante, et, comme il avait besoin d'une actrice pour la Dame de Monsoreau, il négocia avec les directeurs du Vaudeville pour obtenir qu'ils lui cédassent leur pensionnaire. Il lui donna, je veux dire qu'il lui promit, mille francs par mois, avec des feux. Elle dansa de' joie. Mille francs qu'on gagne de son travail valent mieux qu'une fortune qui vous tombe du ciel ou d'autre part.

C'est alors que nous la vîmes dans le célèbre drame de Sardou qui a nom Patrie, où tout le monde se la rappelle sous les traits de cette pauvre fille du duc d'Albe, si tendre, si mélancolique, et qui mourait comme une fleur séchée par le vent se penche sur sa tige.

Elle crut en ce temps-là que sa destinée était de jouer les héroïnes de drame. Nous autres.

LÉONIDE LEBLANC l5

nous lui disions qu'elle forçait sa nature, qu'elle était faite pour représenter les belles et aimables filles, ruisselantes de santé, pour qui la coquetterie est la plus douce des occupations et le jeu le plus spirituel; mais qu'il fallait encore étudier pour se tirer de ces rôles difficiles.

Elle ne nous croyait point. Les leçons d'une expérience inattendue la convainquirent bientôt.

On sait que Raphaël Félix avait organisé un théâtre français à Londres. Il y emmena M"'= Léonide Leblanc. Là, elle joua tous les rôles qu'avaient créés au Gymnase et M""^ Delaporte et M"" Victoria. Elle y fut très goûtée, et le succès à

qu'elle y obtint l'éclaira sur ses défauts. Le hasard fit qu'elle retrouva à Londres Régnier, qui lui avait jadis, à bâtons rompus, donné quelques leçons. Elle lui en demanda d'autres. Elle jouait avec lui Blanche de La joie fait peur, les Demoiselles de Saint-Cyr. L'éminent comédien prit plaisir à former cette jeune femme, qui avait l'instinct et l'habitude de son art, mais à qui manquaient les premiers principes, ceux que Ton acquiert au Conservatoire.

La guerre survint : il y eut là un moment difficile à passer. M"^ Léonide Leblanc fit partie de ces artistes qui donnèrent à Londres, au profit de

l6 LÉONIDE LEBLANC

nos prisonniers, des représentations fructueuses. Après la Commune, elle revenait à la Porte- Saint-Martin, où elle joua, avec Mélingue, dans le Bossu, le rôle de Blanche de Nevers. Heureusement pour elle et pour nous, MM. Chilly et Duquesnel allaient la tirer des théâtres de drame, où je ne crois pas qu'elle eût jamais fait son chemin. Sardou, un jour, lui avait écrit :

« Ma chère enfant, vous vous trompez sur votre vocation. Vous avez été créée pour la comédie, et non pour le drame. »

Sardou avait dit juste. L'Odéon allait lui fournir des occasions de se prouver à elle-même que là en effet était son véritable talent. Elle y débuta en 1872 dans le rôle de Sylvia du Jeu de l'amour et du hasard.

Ah ! dame ! cette langue lui parut quelque peu nouvelle; elle se sentit terriblement gauche dans les rôles de l'ancien répertoire, qu'elle n'avait jamais soulevés.

a Je m'y sentais si gênée, me disait-elle, que j'y étais laide. »

Et comme je me récriais poliment :

- « J'y étais laide ! »

Puisqu'elle le voulait, n'est-ce pas ? Je pris cela pour une façon de dire qu'elle n'y était pas bonne.

LEONIDE LEBLANC IJ

Elle prit son courage à deux mains et s'en alla chezM""=Arnould-Pless}',àquiM.CamilleDoucet avait bien voulu la recommander. M'"^ Arnould- Plessy (je l'ai dit bien souvent) n'est pas seulement une incomparable comédienne, c'est un professeur éminent.

M"'= Léonide Leblanc reprit, sous sa direction, les études qu'elle avait commencées avec M. Régnier, et il faut reconnaître qu'elle a merveilleusement profité de ces leçons.

Elle a beaucoup joué à l'Odéon, et un peu de tout : dans l'ancien répertoire, Sylvia, Isabelle de VEcole desfjiaris, Chérubin, Aricie, Suzanne du Mariage de Figaro, Clarisse du Menteur; dans le répertoire moderne. Musette de la Vie de Bohême, M"^ de Saint-Geneix dans le Marquis de Villemer; elle a créé Marthe dans la Maîtresse légitime de Poupart-Davyl, Jeanne dans le Secrétaire particulier, et d'autres rôles dans des pièces moins importantes.

Elle était à cette époque en pleine possession de sa beauté et de son talent. L'âge avait empli toutes les fossettes de sa personne sans les empâter. La tête était charmante et semblait détachée d'un cadre du XVIIP siècle. La voix n'avait rien de pathétique; mais elle était spiri-

l8 LÉONIDE LEBLANC

tuelle et tendre : c'est ainsi qu'avait dû jadis parler M"^ d'Epinay.

M"^ Léonide Leblanc sentit alors poindre chez elle l'ambition d'entrer comme pensionnaire à la Comédie-Française. Elle se disait qu'après tout elle y tiendrait sa place tout comme une autre, mieux que bien d'autres.

Elle me fit, en ce temps-là, part de ses projets et me pria de m'y associer. Je ne demandai pas mieux. Je voyais en effet, à la Comédie-Française, dans le répertoire courant, un certain nombre de rôles où il me semblait qu'avec son visage, sa taille, son goût de toilette, son art de bien dire, elle serait incomparable : M™'= de Prie, par exemple, dans la comédie de Dumas fils, la jeune veuve du Mari à la campagne^ et d'autres personnages encore qu'il eût été facile d'énumérer, personnages de second plan, mais qui dans la maison de Molière demandent à être tenus avec une parfaite distinction de manières et de débit. Elle avait pour réussir dans son dessein d'autres protecteurs plus puissants que je n'étais^ hélas ! Ils échouèrent tout comme

moi.

On opposa à M"^ Léonide Leblanc deux fins de non-recevoir.

LEONIDE LEBLANC I9

La première ne me paraissait pas à moi très concluante : on s'armait contre elle des équipées de sa première jeunesse, et Ton affectait de croire que, parmi ces escapades, il y en avait dont s'effaroucheraient, sans aucun doute, les murs et les voûtes de la maison de Molière. La maison de Molière en a vu bien d'autres sans trembler sur sa base. Elle est de longue date accoutumée aux frasques de ceux et de celles qui l'habitent; elle ne leur demande que du talent, et la seule question était de savoir si M"^ Léonide Leblanc en avait assez pour tenir sa place parmi les vertus qui parfumaient la Comédie-Française.

Ce talent n'était pas contestable, et j'ajouterai même qu'il ne fut en aucune façon contesté par M. l'Administrateur de la Comédie-Française. M. Perrin reconnut, avec beaucoup de bonne grâce, que dans certains rôles (ceux même que je viens d'indiquer) M"^ Léonide Leblanc serait tout à fait supérieure. Mais il craignait qu'une fois entrée à la Comédie-Française, l'aimable comédienne ne démasquât tout à coup des ambitions plus hautes et ne se mît en devoir d'accaparer, avec l'aide de ses puissants amis, tel ou tel autre emploi pour lequel la nature ne

l'avait point faite. Il se rappelait la fable de La Fontaine :

Laissez-lui prendre un pied chez vous, Elle en aura bientôt pris quatre.

Vous me direz que les pieds de M"'^ Léonide Leblanc n'en feraient pas à eux quatre un de moyenne grandeur; mais, que voulez- vous? M. Perrin avait de la méfiance. Il traîna les négociations en longueur, il finit par épuiser la patience de M"^ Léonide Leblanc, qui en avait pourtant fait une jolie provision; elle se rebuta de guerre lasse, et lâcha pied.

M. Perrin peut se vanter là d'avoir eu le dernier mot dans une partie où il n'était pas facile de remporter la victoire.

M"'= Léonide Leblanc resta donc à l'Odéon, et elle eut la chance d'y rencontrer, dans une pièce qui n'eut d'ailleurs qu'un succès médiocre, le Balsamo d'Alexandre Dumas père, un rôle où elle fut merveilleuse de beauté souveraine, de grâce impérieuse et ronde: le rôle de M*"^ Du Barry.Ce ne fut dans la salle qu'un cri d'admiration, lorsqu'elle parut sous les traits de la maîtresse de Louis XV, avec son profil bourbonien', ses épaules éclatantes , son air majes-

tueux et engageant. Ajoutez qu'elle joua le rôle en véritable comédienne, car elle sait son métier comme personne : elle l'a appris des meilleurs maîtres, elle a toujours, à travers tous les accidents de sa vie hasardeuse, travaillé avec persévérance; elle a pour son art autant de respect qiie de passion.

Elle quitta l'Odéon quand M. Duquesnel céda la place à M. Charles de Larounat. Elle entra au Gymnase, où M. Koning venait de succéder à M. de Montigny; elle y joua tour à tour un certain nombre de rôles dans des pièces qui n'ont laissé aucun souvenir : Nina la Tueuse, de Meilhac; les Braves Gens, de Gondinet, et Madame Polichinelle , de Supersac. Elle eut plus de bonheur avec Serge Panine, où elle tint le personnage de M'"^ de Cernay. Les contours de sa beauté s'étaient peut-être déjà trop arrondis pour qu'elle vînt aisément à bout d'exprimer ce qu'il y avait de fier et de tranchant dans le rôle; n;ais il s'y trouvait toute une partie de voluptueuse tendresse qu'elle rendit de la façon la plus touchante. Les grands éclats de passion ne sont guère son fait, mais la bonne grâce avenante, un amour tendre et mêlé de coquetterie, vont merveilleusement à son tempérament et à ses moyens.

23 LEONIDE LEBLANC

C'est une personne fine sous une enveloppe élastique ; son talent se plaît à ces coteaux modérés dont parle Sainte-Beuve avec tant d'agrément. "

Elle se fâcha avec son directeur, se remit avec lui, puis se fâcha de nouveau : elle n'est pas femme pour rien, et peut-être même est-elle plus femme que beaucoup d'autres; elle ne casse que les pots qu'elle touche ; mais il n'y a rien à dire : elle les paye. On assure même que ceux du Gymnase lui ont coûté fort cher.

Aujourd'hui elle vit retirée dans un petit hôtel où ses amis viennent la voir et causer avec elle de omni re scibili et de quibiisdam aliis : car elle est femme instruite et d'esprit tout français, elle aime les livres; elle en a de fort beaux, ce qui n'est pas rare, mais elle les lit, ce qui est moins commun.

Elle n'a pas pour cela renoncé absolument au théâtre; nous voyons à toutes les premières représentations émerger d'une avant-scène sa tête où l'œil a comme envie de chercher un diadème. De temps à autre, quand le théâtre lui offre une occasion de jouer, elle la saisit avec empressement. Mais, comme la plupart des artistes, elle aime surtout chez elle les qualités

qui lui manquent; elle met son orgueil et sa joie à jouer les héroïnes de drame, à déployer au plein vent des passions farouches et terribles. C'est ainsi que nous Tavons tout dernièrement vue dans la duchesse de Guise de Henri III et sa cour. Le public, qui Taime, ne laisse pas de Vy applaudir : ce sont les dernières frasques de cette enfant du succès.

Elle compte de nombreux amis qui lui sont très dévoués et qui l'estiment pour la sûreté de son commerce. Elle passe en effet pour être sérieuse et fidèle en amitié. Elle a des qualités d'honnête femme. Je crois bien que, lorsqu'elle n'aime pas les gens, elle est personne à ne les point ménager; elle n'hésitera pas à user contre eux de tous les artifices, sans en excepter les plus noirs, qu'une jolie femme, qui n'est pas sotte, a toujours à sa disposition. Elle sa donne en revanche tout entière et sans réserve à ceux qu'elle aime. On peut compter sur sa probité comme sur son affection. C'est un bel et rare

éloge.

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BIBLIOTHÈQUE MUSICALE du THÉÂTRE DE L'OPÉRA. — Caialogue publié par Th. de Lajarte, sous les auspices du Ministère de l'instruction publique, et orné de portraits de musiciens gravés à l'eau-forte par Le Rat.

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Sur pap. de Hollande (100 ex.), 60 fr. — Sur pap. Whalman (26 ex.). So fr.

Juillet i8?4. 732 — Imp. Jouauiit et Sigaux.

DEUXIEME SERIE

THEATRES DIVERS

NOTICES BIOGRAPHIQUES PAR FRANCISQUE SAUCEY

PORTRAITS GRAVES A L EAU-FORTE

PAR LEON GAUCHEREL ET ADOLPHE LALAUZE

Quinzième Livraison : M'"^ Pasca

Prix : 2 fk. 5o

PARIS LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

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Ad.l,alauje»o, Imp A.S«liiioii.

dans les Danichcff.

u rebours de presque tous les artistes dont nous avons, dans cette série de ■ddkh-t', publications, conté la vie et apprécié

le talent, M"^« Pasca n'avait pas dès son enfance songé au théâtre, et ne s"y était pas préparée dès son jeune âge. Elle y a été jetée à Timproviste par un coup terrible de la destinée. C'était une femme du monde, et du meilleur monde, qui, à vingt-trois ou vingt-quatre ans , épouse honorée, heureuse mère de famille, fut obligée de rompre avec un mari indigne d'elle, indigne de la bonne compagnie où il avait pénétré à sa suite. Il replongea dans l'ombre, et M'"^ Pasca resta seule, sans fortune, avec deux enfants à élever.

Les carrières qui s'ouvrent aux femmes ne sont pas nombreuses ; elles ne sont pas très lucratives. M'"^ Pasca, qui peut-être avait, dans son salon, joué la comédie de société, s'avisa du théâtre.

C'est Alexandre Dumas fils qui a dit que dans toute femme il y avait l'étoffe d'une comédienne.

« Le théâtre, a-t-il écrit, et précisément à propos de M™^ Pasca, dans la préface des Idées de Madame Aubray, le théâtre est la véritable vocation de toutes les femmes. Elles sont rares, môme parmi les plus haut placées, celles qui, à un certain moment de leur vie, n'auraient pas souhaité d'être de grandes comédiennes. Il y a là une libre expansion de tout l'être, une confidence à tous qui les tente. Elles sentent que c'est le lieu où elles pourraient le plus exercer leur action et imposer leur empire. »

Il ajoute qu'en outre de ce goût inné elles y apportent des aptitudes particulières. Une femme, dit-il, n'a besoin que du quart du travail nécessaire à l'homme pour y arriver au même résultat que lui. Sur vingt hommes qui aspirent au théâtre, si studieux qu'ils soient, à peine s'en trouve-t-il un dont on puisse espérer faire vrai-

ment quelque chose; sur vingt femmes, même distraites et dissipées, il y en a très peu, trois ou quatre peut-être, dont on ne pourra jamais tirer parti. Dumas donne pour raison de cette différence que l'homme raisonne où la femme sent.

Je dirais plus simplement que la femme possède, en général, un don d'imitation que la nature n'a pas accordé à l'homme au même degré. On fait assez aisément une duchesse très sortable d'une fille de concierge. Le jeune homme né dans une condition inférieure aura toujours une peine infinie à prendre les allures, les habitudes et le langage d'un milieu social plus élevé.

Il n'en est pas moins vrai qu'il y a dans cet art si difficile du comédien une part de métier, qui est très considérable, et qu'il faut avoir apprise pour en être tout à fait maître. Ce n'est pas une petite affaire que de savoir marcher sur les planches d'un théâtre, que d'acquérir cette adresse de mouvements sans laquelle il n'y a pas d'acteur ou d'actrice. II était déjà bien tard, quand ]y[me Pasca prit son parti, pour réparer les lacunes de son éducation dramatique, et il faut bien dire qu'en dépit des grandes qualités qu'elle déploya tout d'abord à ses débuts, son jeu. se

sentit longtemps de l'insuffisance de ses études premières.

Ce fut à Delsarte qu'elle alla demander des leçons. Delsarte est un des maîtres de diction les plus extraordinaires qu'il y ait jamais eu. Je ne l'ai malheureusement connu que sur la fin de sa vie, où son enseignement se compliquait de théories bizarres, où il philosophait sur son art au lieu de le pratiquer tout bonnement, comme il faisait jadis. Mais, quand il voulait bien se réduire à n'être qu'un artiste, il n'y eut jamais diction plus large, plus vibrante, plus expressive. Avec quelques notes de Gluck, il tirait des larmes de tous les yeux. Il donnait d'excellentes leçons , mais seulement aux élèves qui lui plaisaient, car il était pour les autres l'irrégularité et le désordre même. Sur dix leçons promises , il en manquait neuf, et se sauvait au miheu de la dixième.

Il s'attacha à M'"'^ Pasca, chez qui il avait, dès l'abord, reconnu une voix superbe et une intelligence rare. Il lui apprit à poser sa voix, à parler de la poitrine, à user de ce registre du médium où se trouvent les notes pathétiques, qu'elle avait admirables. Dumas a raconté avec beaucoup d'agrément comment un jour, en 1862,

le professeur Delsarte lui demanda de venir entendre chez lui une dame du monde qui se destinait au théâtre.

« Au jour dit, ajouta Dumas, je me rendis chez lui et m'y trouvai en présence d'une des plus séduisantes personnes qu'on pût imaginer. Des cheveux noirs comme l'ébène, un teint mat et ambré qu'un poète d'Orient aurait pu comparer à du miel nouveau, des yeux noirs, brûlants et tendres, tragiques et caressants, promettant des colères soudaines et des pardons. durables, bien enchâssés dans leurs orbites, couronnés de grands sourcils noirs, tout près de se rejoindre à la base d'un nez fin, aux narines légèrement soulevées, qu'on eût vainement cherché dans les figures de Phidias, mais qu'on eût retrouvé tout de suite dans celles de Germain Pilon, de Houdon, deClodion même; enfin, autour des yeux et sur les paupières, comme légèrement étendue avec le pouce par un de ces trois maîtres, cette teinte bistrée qui dans la tradition astrologique est une des signatures de Vénus. La signature de Vénus était ici certifiée plus exacte encore par les fossettes des joues et par une petite bouche aux lèvres rouges qui, en laissant voir des dents d'une blancheur éclatante, don-

nait passage à la voix la plus sympathique et la mieux timbrée, au rire le plus amical et le plus en cascade de perles que j'aie jamais entendu. Cette tête reposait sur un cou droit, interrompu par le col d'une robe simple, de couleur sombre, qui n'avait eu, pour être bien faite, qu'à suivre jusqu'à terre les lignes des bras et de la taille. J'avais là réunis en une seule personne toutes les fermetés, toutes les souplesses, toutes les garanties, tous les contrastes de la nature la plus exubérante et de la séduction la plus pure, quelque chose comme une de ces déesses chantées par 'Virgile, fondue dans cette marquise au sein bruni chantée par Musset. »

Voilà un bien joli portrait où se reconnaît la main qui peignit d'une touche si délicate et si puissante l'héroïne de V Affaire Clemenceau. Un admirable roman, cette Affaire Clemenceau., et. trop peu connu de la jeune génération. Mais la postérité, qui remet tout à sa place, ensevelira dans l'ombre quelques-unes des comédies les plus célèbres de Dumas et remettra son roman en lumière.

Dumas conte ensuite qu'il l'entendit. Elle lui récita d'abord une scène des Pattes de mouches, puis une scène iXArmide, voulant lui donner

tout de suite un échantillon de ses qualités diverses : la vigueur et la grâce. Il jugea qu'elle avait ce que nous appelons aujourd'hui un tempérament; et ce qui le séduisit encore davantage, c'est qu'elle y joignait une incontestable distinction : c'était tout naturellement, sans soupçon d'imitation fausse , une femme du monde.

Il parla d'elle à M. iMontigny, le directeur du Gymnase, dont le nom est revenu si souvent dans ces études. Montigny s'en fut l'entendre à son tOLir, et la fit débuter dans une reprise du Demi- Monde.

Ses débuts firent sensation. Elle arrivait devant nous précédée de cette légende mystérieuse à laquelle j'ai fait allusion tout à l'heure, et dont le secret n'a jamais été éclairci. C'est une grande force à Paris, pour un artiste qui débute, d'avoir éveillé l'imagination curieuse et blasée du public.

Il sera peut-être intéressant de voir le souvenir qu'a laissé cette première apparition chez Dumas et chez moi : la poésie et la prose.

« Ce n'était pas, écrit Dumas, une petite affaire que de jouer Suzanne d'Ange après M™^ Rose Chéri. M'"= Pasca n'en donna pas moins à ce personnage de la baronne d'Ange une note toute

personnelle due à sa distinction native. Avec ses grands airs, cette nouvelle baronne d'Ange semblait avoir vraiment le droit de réclamer dans toute la société la place qu'elle voulait y usurper par des moyens inavouables. Elle produisait un momeht cette illusion qu'en la faisant pénétrer dans le monde, M. de Najac eût aidé la Providence à réparer un oubli. Elle n'y aurait jamais fait tache, quant à ce qu'on exige de l'extérieur. »

En face de ces éloges qui ont été décernés longtemps après , quand l'artiste était déjà au comble de sa renommée, il est curieux de suivre les jugements que la critique formulait au jour le jour, prenant la débutante pour ce qu'elle était en réalité, pour une débutante. Mon premier article mentionne, en quelques lignes négligentes, le début, qui est heureux et promet. Il constate que l'actrice sait encore bien peu son métier et qu'elle aura beaucoup à faire pour corriger sa diction.

Quinze jours après, je l'ai revue dans le même rôle et j'écris :

M"'" Pasca a bien changé à son avantage, et elle commence à nous promettre sérieusement une comédienne. Elle est naturellement distinguée et a tout à fait l'air d'une femme du

monde sur la scène. Elle semble fort intelligente et comprend fort bien même ce qu'elle ne rend qu'à moitié. Sa voix est ferme, incisive et profonde; on n'y saurait reprendre que des notes gutturales, qui sont déplaisantes et dont elle fera bien de se corriger.

Elle articule avec une grande netteté, mais on y sent l'efFort et l'apprêt. On dirait un homme qui parle une langue étran-' gère et détache chaque mot au lieu de les couler tous dans une phrase harmonieusement liée. Ce défaut disparaîtra sans doute de lui-même; il donne à la diction quelque chose de heurté et de rude.

Les scènes pathétiques paraissent mieux faites pour son talent, à qui ne va point la raillerie légère. Elle a dit certaines tirades de son troisième acte de façon à se faire applaudir de la salle et à contenter les plus délicats. Ce début, en somme, est très heureux et donne de justes espérances.

On est trop porté à croire dans le public que les artistes qu'on voit arriver au comble de la gloire ont, dès leur début, jeté le même éclat. Ils ont eu des commencements obscurs; ils ont été discutés, ou, qui pis est encore, négligés. Ils ne se sont pas présentés avec un signe au front qui avertissait de leur renommée future. On les a traités comme de petits commençants parce qu'ils ont été, en effet, de petits commençants.

11 est certain pourtant que ce début avait ému les connaisseurs. M™^ Pasca apportait, il est vrai, au théâtre, avec des qualités de premier ordre, une singulière inexpérience de la scène. Elle était brusque et maladroite. Mais l'inexpérience se corrige, et les grandes qualités restent. C'é-

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tait, comme Dumas l'avait dit, une femme du monde sur le théâtre, et dans cette femme il y avait un foyer. Elle avait trouvé, pour reprocher sa trahison à Olivier, des accents âpres, mordants et pathétiques, et je vois encore Tadmirable geste dont elle croisait ses mains sur son buvard pour y cacher la lettre qui devait compromettre son bonheur.

Le rôle de Suzanne d'Ange n'était pas des mieux faits pour révéler au public ce dont elle était capable. Suzanne est une personne d'infiniment d'esprit et de charme, mais une rouleuse, et c'est la nuance que M'"= Rose Chéri avait fait merveilleusement sentir. Au cinquième acte, en remettant son châle, elle avait un mouvement d'épaules qui était d'une vieille cocotte. M'"^ Pasca était tout d'une pièce, femme du monde et encore femme du monde; Dumas a fait d'elle, dans la baronne, un éloge qui se tourne en critique quand il dit qu'en la voyant on trouvait que Najac avait raison de vouloir la rendre à la bonne compagnie d"où elle n'eût jamais dû sortir.

A la suite de ce début, qui l'avait tout de suite tirée de pair, M'"'^ Pasca eut le bonheur de rencontrer coup sur coup, en trois années, quatre

MADAME l'ASCA II

rôles superbes dans quatre pièces dont les succès furent inégaux , mais qui , toutes les quatre , eurent la bonne fortune défaire grand bruit : Fabienne, deMeilhac (6 septembre i865); les Idées de Madame Aubray, de Dumas (mars 1867); Fanny Lear, de Meilhac et Halévy (avril 1868), et enfin Séraphine, de Sardou (janvier 1869). Je pourrais y joindre la Miss Suianne, de M. Lcgouvé, et une petite pièce en un acte qui n'était pas de grande conséquence par elle-même, mais qui aida énormément à répandre le nom de la comédienne, parce qti'elle fut beaucoup jouée dans les salons parisiens, les Souliers de bal.

Il n'y a guère d'artiste en notre temps que le hasard ait plus favorisée et plus intelligemment. De toutes ces pièces , la moins connue et celle qui a laissé le moins de souvenirs est Fabienne. Et cependant il s'y trouvait une bien jolie scène de séduction où une femme de trentecinq années arrivait à faire demander sa main par un jeune homme de dix ans moins âgé qu'elle. M""^ Pasca rendait avec une merveilleuse grâce féline ces manèges d'une coquetterie savante et raffinée. Nous la trouvâmes un peu dure et sèche dans le rôle d'Héloïse Paranquet ; mais c'était la faute du personnage qui mettait en

relief ce qu'il y a dans sa physionomie, comme dans sa voix, de particulièrement brusque et âpre.

C'est dans les Idées de Madame Aubray qu'elle. obtint son triomphe le plus éclatant, et je ne serais pas éloigné de croire que c'est le rôle où elle s'est montrée le plus complètement à son avantage. Il y a dans le personnage un tour d'exaltation romanesque que M""^ Pasca avait rendu avec un art incomparable. M™^ Aubray est une mystique, et les bonnes gens auraient dit d'elle qu'elle avait un coup de marteau. On sentait chez l'actrice cette ardente fièvre de dévouement absurde qui travaillait le personnage. Elle rendait vraisemblable le dénouement, qui eût été malaisément acceptable si la pièce avait rencontré une autre interprète.

Dumas assure que le secret de la supériorité de M""^ Pasca au théâtre, c'est qu'elle croit à ce qu'elle dit : « Elle vit ses rôles, dit-il ; elle pleure, elle souffre; elle s'évanouit dans les entr'actes, de crainte, de fatigue, de joie; et cette sincérité, cette conviction, cette émanation pour ainsi dire de toute la personne, enveloppent peu à peu le public et l'amènent finalement au degré d'exaltation où la femme se trouve. »

MADAME PASCA l3

Et, parlant en particulier du rôle de M'"'^ Aubray, il ajoute : « C'est grâce à M™« Pasca que M'"^ Aubray a eu la noblesse, l'enthousiasme, la persuasion, que l'auteur avait voulu donner à cette figure singulière, toute de tendresse, de dévouement, de foi, d'idéal, et dont le nom, dans le souvenir de ceux qui ont vu le drame, est resté inséparable de celui de sa fière et vaillante interprète. »

Je retrouve encore dans un feuilleton l'impression toute chaude qu'elle nous fit à la première représentation de Fanny Lear :

« Voilà la seconde fois que cette actrice un peu tourmentée et bizarre obtient un succès incontesté. Les amateurs, tout en rendant justice ù ses grandes qualités, trouvaient dans la nervosité de son jeu saccadé bien des choses qui leur déplaisaient. Ici elle a été parfaite de tact et de diction. Rien n'était plus facile que d'exagérer le rôle de Fanny Lear et de le pousser au noir. Elle a gardé une mesure étonnante. On sent à l'entendre que Fanny Lear est une femme qui a jeté son bonnet par- dessus les moulins, mais qui veut devenir grande dame et serait très digne de l'être. »

Ce qui avait ajouté beaucoup à Fefïét du rôle,

c'était un léger accent anglais dont elle Tavait souligné : certains mots avaient pris, marqués de cet accent, une valeur extraordinaire dans sa bouche. Tout Paris se rappelle encore la façon dont elle disait : Je suis tenace, en appuyant sur la première syllabe. Cela était exquis.

La Séraphine de Sardou fut encore pour elle une grande victoire. Il ne tint pas à elle que le personnage de Séraphine, qui avait été mollement dessiné par Fauteur, n'eût une physionomie très distincte et très caractéristique. De quel air froid, dur et comme distrait par des pensées plus hautes, elle écoutait au premier acte le caquetage des habitués de son salon! Comme, au troisième acte, elle prêtait aux supplications de la mère, qui conjurait sa fille d'entrer au couvent, un accent profond, un mysticisme violent et farouche ! Mais c'est surtout au quatrième acte, dans la grande scène avec l'amiral, qu'elle souleva toute la salle.

« Vous voudriez bien me tuer, n est-ce pas? lui dit son ancien amant.

— Ah! si je le pouvais! » s'écrie-t-elle.

Elle jeta ce mot avec une rage superbe, les yeux étincelants, les narines frémissantes; le visage, cet âpre et fier visage qu'elle tenait de la

MADAME PASCA l5

nature, enflammé de colère et de menace; il n'y avait pas jusqu'à ses cheveux noirs, puissamment tordus sur sa nuque, qui n'ajoutassent à l'effet de sa phrase.

Le rôle de Glotilde, dans la Fernande de Sardou, fut le dernier qu'elle joua au Gymnase. Elle se brouilla avec son directeur, ou tout au moins elle rompit avec lui. Les reporters annoncèrent que désormais elle n'appartiendrait plus à aucun théâtre, qu'elle se tiendrait à la disposition des auteurs qui se trouveraient avoir besoin de son talent, qu'elle serait, en un mot, une actrice nomade qui ne jouerait plus qu'au cachet. Je ne sais ce qu'il y avait de vrai dans cette nouvelle; il est certain qu'elle contrista tous les amis sérieux de l'art, car une excellente actrice n'a tout son prix que si elle est bien entourée; une troupe d'ensemble, c'est la monture nécessaire à ce diamant.

Quelque temps après, nous apprîmes qu'elle avait contracté un engagement avec la Russie. Elle s'était préparée à cette campagne en prenant des leçons de M. Régnier, qui l'initia aux traditions du vieux répertoire. M™^ Pasca s'était jadis destinée à la tragédie, et cest de ce côté que Delsarte, son premier maître, l'avait dirigée autrefois. Elle nourrit toujours un secret espoir d'y

l6 MADAME PASCA

revenir; la Comédie- Françaisel'a toujours attirée. Ce n était pas prendre le plus long que de passer par Saint-Pétersbourg. Parmi les artistes qui sont l'honneur de la maison de Molière, combien déjà nous sont revenus du théâtre Michel !

De son séjour en Russie, je ne sais que ce qu'elle a bien voulu me dire elle-même :

« J'ai débuté, m'écrit-elle, à Saint-Pétersbourg dans Adrienne Lecouvreur; puis j'ai parcouru tous les grands rôles du répertoire de la Comédie-Française, du Vaudeville et du Gymnase en ces dernières années. J'ai même joué en travesti Fortunio du Chandelier. Ma santé s'étant ressentie du climat et d'un labeur professionnel excessif, je revins à Paris, en 1876, pour y créer au Gymnase la comtesse Romani. »

A ces renseignements, que la modestie de jyjme Pasca a faits exprès un peu secs, nous povivons ajouter que M™® Pasèa reçut à Saint-Pétersbourg un accueil exceptionnel. On fit fête à la femme autant qu'à l'artiste. Dumas a indiqué avec beaucoup de bonne grâce ce trait caractéristique : M"^ Pasca a toujours trouvé dans la bonne compagnie, partout où elle a passé, les mains les plus aristocratiques tendues vers elle comme vers une égale.

Et le temps n'est pas loin peut-être où ce qui n'est encore qu'une exception glorieuse pour une artiste dramatique deviendra la règle pour toutes. Je vois venir l'époque où les actrices, comme les acteurs, deviendront de simples fonctionnaires, si elles appartiennent à un théâtre subventionné; de simples employées, si elles relèvent d'un théâtre libre, et feront partie, au môme titre que tous les autres employés et fonctionnaires, de ce qu'on appelle le monde comme il faut.

Les comédiens aujourd'hui ont la croix d'honneur; ils se marient par-devant monsieur le maire, ils font souche d'enfants légitimes; ils affectent toutes les vertus d'un bon père de famille: ils jouissent de la considération de leur quartier : ce sont des citoyens comme tous les autres.

Ils y ont gagné en respectabilité. Est-il sûr qu'ils n'y aient rien perdu en talent, et même en influence sur le public ?

La même révolution s'accomplira pour les artistes femmes. Elle n'a fait que commencer. Serace un bien? sera-ce un mal?

Chi la sa? comme dit le proverbe italien.

Mais revenons à M'""^ Pasca.

l8 MADAME PASCA

A son retour à Paris, M'"= Pasca n'eut pas rheureuse chance de rencontrer de beaux rôles, comme aux heures éclatantes de ses débuts. Il sembla que la veine eût tourné. La Comtesse Romani n'eut qu'un succès éphémère; après quoi elle reprit la Clotilde de Fernande, et quitta le Gymnase pour passer au Vaudeville : elle y joua la comtesse Bolska dans l'Aventure de Ladislas Bolski, un drame qui tomba. Elle revint au Gymnase, où nous la vîmes tour à tour dans les Braves Gens, deGondinet, une comédie manquée qui ne dura guère, et dans le Mariage d'Olympe, d'Emile Augier, une reprise qui ne jeta qu'un éclat modéré.

Elle arriva ainsi jusqu'en 1882 sans avoir frappé un seul grand coup. Songez qu'elle était revenue à Paris en 1876, et qu'elle l'avait quitté en 1870. Voilà bien des années qui avaient été perdues, non pas pour elle, assurément, dont le talent avait grandi, mais pour sa réputation, qui demeurait au même point.

. G'e^ten 1882 qu'il lui échut la bonne fortune d'un drame à succès : le Serge Panine de M. Georges Ohnet , où elle jouait le rôle de M'"^ Desvarennes.

Les qualités natives de M'"^ Pasca ne l'avaient

MADAME l'ASCA ig

servie qu'à demi dans ce rôle. M'"<= Desvarennes était une femme du peuple qui s'était taillé une grande fortune et une position considérable dans la boulangerie. Il y fallait beaucoup de rondeur et d'autorité tout à la fois; c'était un personnage du genre de celui qui mène l'action dans la célèbre pièce de M. Ernest Legouvé : Par droit de conquête. M'^« Pasca aura beau faire, elle ne sera jamais une femme du peuple; elle en imitera les allures et le langage sans pouvoir jamais la représenter au naturel. Elle n'avait rien de la bonhomie puissante qu'exigeait le rôle. Elle était sèche, turbulente et heurtée.

Admirable néanmoins, car on sentait en elle des énergies profondes et vivaces. Elle enleva la dernière scène, la scène du dénouement, avec une force merveilleuse; elle y fut tout à la fois superbe et farouche.

Serge Panine date de janvier 1882; la pièce ne fournit pas une longue carrière : je veux dire qu'elle ne dépassa guère la centième, car aujourd'hui cent représentations sont un chiffre qui est devenu presque courant. Le directeur reprit la Madame Caverley d'Emile Augicr; mais Madame Caverley, qui n'a jamais eu l'heur de plaire au public, ne dura point sur l'affiche, et

le rôle de la femme divorcée n'accrut en aucune façon la réputation de M™'^ Pasca.

C'est en i883 qu'elle joua, dans le Père de Martial, de M. Albert Delpit, le rôle de M™<^ de Camby. Elle y déploya ses qualités accoutumées d'énergie tendre et sombre ; elle y conquit tous les suffrages. Mais était-ce la faute du public parisien, qui est capricieux et se lasse d'entendre appeler Aristide le Juste? Fallait-il s'en prendre à ce défaut d'études premières, qui était plus vivement senti à mesure que les années, croissant, le rendaient moins excusable? Ou bien est-ce une loi que les artistes, quand une fois ils sont arrivés au sommet de leur talent , n'ont plus qu'à descendre mélancoliquement l'autre versant de la colline ? Ce qu'il y a de certain, c'est que chaque création nouvelle, en dépit des éloges de la critique et des applaudissements de la foule, n'ajoutait que peu de chose à la renommée de M™^ Pasca. Elle avait beau remporter victoires sur victoires : c'étaient des victoires à la Pyrrhus.

Ah ! qu'elle a raison de souhaiter que l'accès de la Comédie-Française lui soit ouvert ! Là, même aujourd'hui que le vaudeville semble s'être installé en maître dans cette grande mai-

son, on professe encore un certain respect pour le vieux répertoire, et M™'= Pasca, dans les intervalles de ses créations, pourrait y retremper sa réputation et son talent.

Dans les autres théâtres, on ne procède que par soubresauts et par à-coups. On gagne dix batailles sans avoir gagné un pouce de terrain. La vie artistique est un perpétuel recommencement.

Depuis M™"^ Camby, M""^ Pasca n'a plus joué que M'"^ d'Ermel dans la Partie de dames, un petit acte d'Octave Feuillet; M™'= de Targy, dans la reprise d' Uti Roman parisien, du même Octave Feuillet; Catherine, dans la Charbonnière, de MM. Crémieux et Decourcelle, tous rôles où elle n'a laissé (et ce n'est pas précisément sa faute) qu'un souvenir effacé et pâle.

C'est enfin le 6 octobre 1 884 que nous l'avons vue à la Porte-Saint-Martin dans le rôle de la comtesse Danicheff : un rôle horriblement difficile à tenir, parce qu'il est mal fait. Cette comtesse Danicheff est au premier et au second acte superbe d'orgueil aristocratique et de hautaine résolution. Au troisième et au quatrième acte, le personnage se fond pour ainsi dire : c'est une mère indulgente et tendre.

jy^me Pasca, qui marque ses rôles de traits énergiques et profonds, ne saurait ainsi passer facilement d'un caractère à un autre : elle a rendu à merveille les scènes des deux premiers actes, où elle se montre autoritaire, sèche et farouche; et encore lui eût-on pu reprocher de n'avoir pas la désinvolture hautaine des grandes dames d'autrefois. Elle me représentait bien plutôt une bourgeoise de notre temps, très distinguée, très riche, d'un naturel impétueux et commandant. Les accents tendres lui manquent pour rendre vraisemblable le revirement du troisième et du quatrième acte.

jy^me Pasca est et je crains qu'elle ne soit toujours une actrice incomplète, bien que très puissante. Son ambition, une ambition très légitime, est évidemment d'entrer dans la maison de Molière et d'y jouer quelques-uns de ces grands rôles de Corneille et de Racine qui ont séduit tour à tour toutes les grandes artistes de ces trois derniers siècles. Y réussira-t-elle? Je n'en sais rien. Cela est-il à souhaiter pour elle? J'ai des doutes.

Cela serait tout au moins à souhaiter pour nous. Il serait intéressant et curieux pour les amateurs de théâtre de voir une femme de cette

beauté fière et sombre, de ce tempérament énergique et farouche, revêtir les masques de ces personnages tragiques qui se sont en quelque sorte figés dans la tradition, et leur prêter, grâce même à son inexpérience de l'art classique, une physionomie nouvelle et une vie plus moderne, plus intense.

Ce serait à coup sûr un spectacle piquant.

Nous sera-t-il donné de le voir ?

Je termine sur ce point d'interrogation. La vie privée de M"^= Pasca ne m'appartient pas. Elle est fort digne; Tillustre comédienne vit retirée, à l'abri des médisances du reportage ; ce n'est pas à nous de percer indiscrètement l'ombre dont elle s'enveloppe.

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L,Ca,ucherel, ei

dans les Faux Bonshommes.

ÉTAIT en 1848, trois ou quatre mois après les sanglantes journées de juin.

Paris commençait à peine à se remettre des terreurs et des tristesses par où il avait passé; les théâtres jouaient mélancoliquement de vieilles reprises devant de longs rangs de banquettes vides, et devant des bouches ouvertes de loges noires. Deux hommes d'esprit, M. Éléonore Vaulabelle, plus connu sous le nom de Jules Cordier, et son ami Clairville, vinrent présenter au théâtre du Vaudeville une pièce réactionnaire des plus hardies, où les sarcasmes pleuvaient comme grêle sur la République, sur les républicains, et avant tout sur les socialistes, que l'on accusait en ce temps-là de tous les maux soufferts et de tout le sang versé.

Les auteurs, avec la liberté de la comédie aristophanesque , s'étaient, non sans quelque impudence, attaqués à la personnalité d'un écrivain, alors très en vue, qui avait en quelques semaines, durant ces temps de troubles, conquis une popularité immense.

C'était le fameux socialiste Proudhon, que peu de gens, même parmi ceux qui étaient le plus dévots à son nom, avaient lu d'un bout à l'autre, mais qui, en jetant à la bourgeoisie cette phrase retentissante : La propriété, c'est le vol ! s'était d'un seul coup taillé une célébrité énorme, qu'il méritait d'ailleurs par un talent incontestable et par une foule d'ouvrages sérieux et profonds.

La Propriété, c'est le vol ! tel était le titre de la pièce nouvelle que les deux auteurs apportaient au théâtre en désarroi. Le directeur frémit de terreur en la recevant. Mais il n'y avait plus depuis février 1848 de censeur dramatique ; l'un des deux auteurs était le frère du ministre de l'instruction publique : on n'avait donc rien à craindre du côté des bureaux. C'était un coup à tenter.

Vous vous souvenez... je crois toujours que tout le monde a mon âge... les hommes de cinquante ans se rappellent que la pièce prenait la

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question de la propriété au paradis terrestre et la suivait à travers les âges. On y voyait au premier acte Adam, Eve, le serpent; et l'allégorie se continuait avec beaucoup d'esprit et de gaieté jusqu'à travers les mœurs modernes et la civilisation contemporaine. Ah ! si vous aviez vu M™^ Octave, la belle M™<= Octave, dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, et costumée d'un simple maillot du haut en bas ! Toutes les imaginations des collégiens en raffolaient ! Nous avons tous cru qu'elle deviendrait une grande artiste. Elle perdit tout son mérite en s'habillant.

Je ne sais plus qui jouait Adam : un jeune premier quelconque, sans doute. Mais, quand on distribua la pièce, ce fut, comme vous pensez bien, un grand embarras pour les auteurs et pour le directeur de trouver un artiste capable de représenter le serpent. Il fallait un acteur d'une physionomie originale, satanique et drolatique tout ensemble, dont le rire à saccades eût quelque chose d'infernal.

On chercha quelque temps.

« Je crois bien, dit à MM. Vaulabelle et Clairville Bouffé, qui dirigeait depuis longues années le Vaudeville sans être directeur en titre, je crois

bien que j'ai précisément votre affaire dans notre troupe.

— Et qui donc ?

— Un comédien jeune encore, que j"ai enlevé tout dernièrement à la troupe de Bruxelles. Il se nomme Delannoy. 11 a de la sensibilité, de la gaieté, de la verve ; il sait s'approprier aux rôles les plus différents; il joue la Fille de l' Avare et le Pauvre Jacques en rival de Bouffé; il joue avec un égal succès les Arnal, les Vernet, les Achard, les Odry, les Levassor. Il ne joue pas encore les Delannoy, mais ce n'est pas sa faute. Il fait pleurer, il fait rire; il chante et détaille à ravir le couplet de vaudeville; il tient en un mot à merveille les personnages les plus sérieux et les plus comiques.

— C'est notre homme ! » s'écrièrent les deux vaudevillistes.

Je n'assistai point à cette première représentation. Je n'étais rien encore, et n'avais pas de billets pour ces solennités de la vie parisienne ; mais je ne tardai pas à aller voir la Propriété, c'est le vol ! qui, après avoir subi quelques orages les premiers soirs, faisait courir tout Paris.

Je vois encore l'acteur qui avait revêtu le masque et les lunettes de Proudhon. Il soûle-

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vait avec ses gestes fantaisistes, avec ses ricanements drolatiques et infernaux, de longs éclats de rire dans toute la salle.

Son nom émergea de l'ombre en quelques heures. Personne ne le connaissait la veille; il fut célèbre le lendemain. C'est le privilège des succès au théâtre.

D'où nous arrivait ce nouveau venu, qui nous apportait un talent déjà si fait et si sûr de lui-même ?

Si jamais artiste a cédé à Tirrésistible attraction d'une vocation bien déterminée, on peut dire que ce fut Léopold-Émile-Edmond Delannoy. 11 naquit à Arras le 7 février 18 17. Il appartenait à Tune des familles les plus honorables de la bourgeoisie de cette ville. Son père, lieutenant-colonel en retraite, le destinait à l'état militaire. Il avait même obtenu pour lui une bourse entière au prytanée de La Flèche. Mais , comme on eût dit au siècle passé, le jeune homme rêvait d'autres lauriers que ceux de Bellone, et Melpomène et Thàiie étaient les seules divinités qui se disputassent son amour.

Il adorait sa mère, et, tant qu'elle vécut , il n'osa point braver le chagrin qu'il savait lui

faire en abordant une carrière où elle ne voulait pour rien au monde qu'il s'engageât. Dès que la mort la lui eut enlevée, il se décida à sauter le pas. C'était se brouiller avec le reste de sa famille ; mais il en avait pris son parti d'avance. Il accepta respectueusement, sans toutefois en tenir compte, les reproches et les malédictions de son père. Il avait un frère très bien posé dans la société d'Arras ; ce frère le répudia : un comédien, songez donc ! La fortune ménagea au comédien une vengeance à la fois triste et douce. Son frère mourut, laissant trois enfants en bas âge et dans un grand dénûment. Delannoy adopta cette famille. C'était pour lui une grosse charge; mais il y avait là un devoir à remplir. Les artistes sont presque tous de braves gens.

Le jeune révolté entra dans la carrière dramatique par la porte basse. Il n'avait point passé , par le Conservatoire, il n'avait pas fait d'études régulières; c'était en le pratiquant qu'il lui fallait apprendre le métier. 11 alla donc s'inscrire chez une de ces agences d'engagements qui servent d'intermédiaire entre les directeurs et les artistes. On avait besoin à Elbeuf d'un acteur à tout faire, qui jouât indifféremment le drame, la comédie et le vaudeville.

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« Tout ce que vous voudrez, dit le jeune homme, pourvu que je joue. »

Il fut engagé, et d'Elbeuf il s'en fut à La Rochelle, toujours dans les mêmes conditions. Je n'ai point de détails sur ces premières campagnes. Il est probable que le malheureux débutant y mangea force vache enragée. Mais il se forma à Fart difficile de marcher et de parler aisément sur la scène. C'était, à tout prendre, une excellente école que le théâtre de province.

M. Frédéric Febvre me contait que c'est au Havre qu'il s'était rompu à son métier.

« J'y jouais tous les soirs, me disait-il, et n'importe quel rôle : car on me mettait à toute sauce, et il fallait que j'eusse appris en trois ou quatre jours un rôle de cinq cents lignes.

« Il ne faudrait pas, ajouta-t-il, s'attarder trop longtemps sur ces petites scènes départementales : on y prendrait l'habitude fâcheuse d'un mauvais travail, Mais un an ou deux de cette école, il n'y a que cela pour dégrossir un comédien. Il s'achève à Paris. »

C'est un grand malheur que ces lieux d'apprentissage soient presque tous fermés aujourd'hui. Les jeunes comédiens n'ont plus où se former. Ils restent à Paris, mendiant un bout

de rôle dans un de nos théâtres, et, à moins de hasards heureux, ils vieillissent dans les emplois infimes, sans trouver jamais une occasion de faire preuve de talent; on dirait dans l'argot des coulisses : sans montrer ce qu'ils ont dans le ventre.

De La Rochelle, le jeune Delannoy vint à Montmartre en 1840. C'était le beau temps de la direction Seveste, dont je vous ai si souvent entretenus au cours de cette publication. Il y resta trois années, trois années qui lui furent très profitables : car, outre qu'il jouait beaucoup, il lui était loisible, les soirs où il n'était pas de garde, d'aller étudier les grands artistes de la capitale. Ils étaient nombreux en cet âge d'or du théâtre.

Le directeur du Vaudeville de Bruxelles, qui était venu racoler de nouveaux sujets pour son théâtre, le remarqua, et lui proposa un bel engagement. Delannoy n'eut garde de refuser, et il partit en 1843 pour Bruxelles, où il ne tarda pas à devenir l'un des arfistes les plus aimés du public. Son succès fut si vif qu'il lui donna l'idée de s'établir pour son compte ; on le vit un instant directeur des Nouveautés. Mais cette fantaisie ne dura guère, soit qu'il eût reconnu lui-même que

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la nature ne l'avait pas doué des qualités d'administrateur, soit que des échecs successifs l'eussent averti de son insuffisance .

J'étonnerai sans doute beaucoup de Parisiens en leur disant que Delannoy, le Delannoy qu'ils se sont habitués à ne voir que sous les traits d'une ganache ou d'un type excentrique de vaudeville, cultivait, en ce temps-là le grand drame tout aussi bien que la comédie de genre, et même qu'il y réussissait mieux. Delannoy faisant pleurer, cela n'entrera que malaisément dans la tête de ceux qui me lisent. C'est pourtant la vérité. 11 paraît que Delannoy tenait avec beaucoup d'ampleur les premiers rôles marq ués de drame.

Il en a gardé le goût, et les plus beaux succès qu'il a obtenus depuis dans le répertoire du Vaudeville et du Palais-Royal n'ont pu le consoler de ses rêves perdus. Il se disait avec douleur qu'on nutiUsait à Paris que la moitié de son talent, et celle qu'il jugeait la moins bonne. Toutes les fois qu'il s'en allait faire une tournée en province , c'était pour se donner à luimême la joie de se montrer dans le Chiffonnier de Paris, dans Latude, dans le Vieux Caporal ou Toby le Sorcier. Hostein, le directeur de la

Porte-Saint-Martin et de l'Ambigu, qui Tavait vu interpréter les principaux rôles de Frederick Lemaître, avait songé un instant à l'engager pour cet emploi. Il recula devant l'idée de déconcerter les Parisiens, qui sont bêtes d'habitude, et n'admettent pas facilement qu'un acteur qu'ils se sont accoutumés à applaudir dans les Jocrisses s'élève à la tragédie.

Tout dernièrement encore, j"ai eu le plaisir de voir dans mon cabinet M, Delannoy, qui, apprenant que le nouveau directeur de la Renaissance voulait restituer ce théâtre à la comédie et au drame, me consultait sur l'opportunité qu'il y aurait pour lui d'y entrer.

Je lui parlai naturellement des rôles comiques, où il a établi sa réputation.

« Non , ce n'est pas cela, me dit-il. Je voudrais jouer, devant un public parisien, les Chiffonniers. »

Il m'échappa un geste de surprise :

« Les Chiffonniers de Félix Pyat ? le rôle de Frederick Lemaître ?

— Le rôle de Frederick, c'est cela même, le rôle de Frederick. »

Et c'est alors qu'il m'exposa et le gros chagrin qui lui crevait le cœur et la secrète ambition qui

avait rongé sa vie. Des deux talents qui composent le comédien, celui de faire rire et celui de faire pleurer, c'est le second qu'il croyait posséder plus pleinement, et la malechance avait voulu qu'il restât confiné dans le premier.

C'est après tout une malechance dont beaucoup d'artistes se fussent fait encore un joli bonheur. Mais quel est le comédien, quel est l'écrivain, quel est le peintre, et plus généralement quel est l'homme qui ne croie pas avoir été sur quelque point, qui lui est plus sensible que tout le reste, frustré par la destinée !

Après Bruxelles, Delannoy fit une tournée à Liège, puis à Amsterdam, et c'est en 1848 qu'il revint définitivement se fixer à Paris, d'où il ne devait plus sortir. Il avait été engagé au Vaudeville par Bouffe. Il y débuta par un rôle assez médiocre dans une pièce insignifiante, le Coup de pinceau, et tout de suite après vint le grand coup d'éclat de la Foire aux idées.

Je vous l'ai déjà dit, le succès qu'il y remporta personnellement fut immense. Ce fut du coup un acteur classé.

Classé et déclassé en même temps, car personne ne voulut plus voir autre chose, dans l'artiste qui venait de se révéler avec cet éclat,

qu'un admirable comique. Ah ! ce premier succès ! le pauvre Delannoy n'en parle qu'avec chagrin. Lui qui avait joué la Fille de l'air et Pauvre Jacques en rival de Bouffé, relégué dans le grotesque, abîmé dans la farce ! 11 se résigna douloureusement aux succès qu'il allait cueillir dans un genre qui lui paraissait inférieur.

Après la Propriété, c'est le vol ! vint la Foire aux idées, titre sous lequel passèrent quatre pièces, ou, comme disaient les auteurs, quatre numéros; puis une foule de vaudevilles, qui n'ont laissé aucune trace, et parmi lesquels je ne puis guère citer que l'Été d'un fantaisiste, les Exploits de César, Triolet, les Marquis de la fourchette, les Maris me font toujours rire.

Delannoy s"y montrait bon et soigneux comédien; mais à chaque fois il n'ajoutait que peu de chose à sa réputation, qui commençait à être grande. Il lui fallait trouver pour le mettre en lumière un grand rôle dans une œuvre considérable dont le succès fût éclatant. 11 crut toucher au but quand il joua dans les Parisiens le rôle de M. Martin ; mais le hasard lui réservait la bonne fortune d'un de ces rôles où se résument si bien toutes les qualités d'un artiste que le personnage et le comédien qui le représente ne

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font plus qu'un désormais, et qu'il devient impossible, même à trente ans de distance, de penser à Tun sans qu'aussitôt s'éveille l'image de l'autre.

MM. Barrière et Capendu apportèrent au Vaudeville les Faux Bonshommes, une des œuvres • les plus originales et les plus fortes du théâtre contemporain, où nous admirons encore deux scènes qui sont dignes de Molière.

Qui de nous ne voit encore aujourd'hui, dans cette admirable scène du contrat de mariage, Delannoyse dresser en pied, pâle, effaré, agitant le papier qu'il tient à la main, et s'écrier d'une voix éperdue :

« Ah çà, mais on ne parle que de ma mort là-dessus! »

Quelle tempête d'applaudissements et de rire ! Que de fois nous avons revu depuis Delannoy dans ce rôle de Péponnet ! car il l'a joué à satiété; les Faux Bojishommes étaient devenus la ressource du théâtre dans l'embarras. Quand une pièce, croulant le premier jour, creusait un vide que l'on ne savait comment combler :

« Si nous reprenions les Faux Bonshommes? « disait-on.

Et l'on reprenait les Faux Bonshommes, et

Delannoy reprenait Péponnet. Tous les autres rôles avaient tour à tour changé de titulaire. Il ne fût venu à l'idée de personne que celui de Péponnet pût être joué par un autre que Delannoy.

C'est que Delannoy avait trouvé là un personnage qui semblait avoir été taillé sur le patron de son talent. 11 était de haute taille, de forte carrure et d'aspect robuste, comme doit l'être un bon bourgeois, riche et bien établi. 11 y avait dans le visage et dans toute l'allure de la personne une dignité d'emprunt qui se résolvait tout aussitôt en bonhomie tendre ou effarée. Vous vous rappelez ce dialogue de Théodore Barrière , où toutes les phrases sont à facettes, où tous les mots portent ? Delannoy excellait à les détacher, à leur faire un sort.

C'était la grande qualité, et , disons-le aussi tout bas, c'était l'irrémédiable défaut de sa manière, que cette diction si précise, si arrêtée, toute pleine de soulignements.

Un des acteurs qui en ce temps ont eu le plus d'esprit me contait qu'un soir il entra au Vaudeville avec Arnal, comme Delannoy était en train de jouer le Choix d'un gendre, un assez joli vaudeville de Labiche. Arnal, qui était

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volontiers hérissé et grognon , grommelait des injures entre ses dents tandis que Delannoy disait son rôle. Il s'agitait sur son fauteuil, et enfin, n'y tenant plus :

« Allons-nous-en, dit-il à son voisin. Je ne peux plus entendre ça !

— Et pourquoi ? demanda l'autre .

— Il méprend pour un imbécile; ça m'ennuie. »

Il y avait dans cette boutade une critique qui ne manquait pas de justesse. Oui, Delannoy sentait comme un besoin d'enfoncer chaque mot de son rôle dans la cervelle du spectateur : il prolongeait et forçait l'intonation, il appuyait sur le geste ; il prenait des temps. Avec lui, point de demi-teintes, point de passages déblayés pour donner plus de valeur à une phrase. Tout était en pleine lumière; tout était en saillie. On sentait partout la préparation et l'effort.

Delannoy, comme tous les artistes d'ailleurs, érige en théorie le défaut de sa nature. Comme il a dans le jeu quelque chose de trop étudié et de pesant, il tient que le vrai comédien ne doit rien laisser dans l'ombre, rien noyer dans un débit égal et précipité. Il veut qu'on soit toujours, comme il est lui-même, attentif et minutieux.

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Tout ce qu'on peut dire, c'est que dans le rôle de Péponnet cette manière faisait merveille. Le rôle se composait de soubresauts ahuris, ce pauvre Péponnet changeant à toute minute de résolution et s'emportant toujours avec violence dans la dernière; Delannoy les accentuait avec une insistance qui les rendait plus plaisants encore. Le rire éclatait irrésistible.

Il n'avait pu, il est vrai, donner à ce Péponnet, qui n'a pas de figure, une physionomie caractéristique. Quand vos souvenirs vous rappellent les Faux Bonshommes, vous ne revoyez pas invinciblement l'image de Delannoy, comme, par exemple, quand vous songez au Gendre de M. Poirier, votre imagination vous représente Got avec son célèbre gilet. J'ignore même si Delannoy possède cet inestimable don de créer des personnalités distinctes et de les animer, Beaucoup d'acteurs, et qui sont de premier ordre, ne sont pas mieux partagés que Delannoy à cet égard. Geoffroy a joué toute sa vie les Geoffroy; Lesueur, au contraire, était tour à tour chacun des personnages qu'il représentait, et il en faisait des figures inoubliables. Delannoy, lui, est aussi toujours Delannoy, et rien que Delannoy.

Mais Péponnet, c'était Delannoy lui-même. L'illusion fut complète, et Delannoy eut son jour de triomphe. Je ne voudrais pas dire que ce jour resta sans lendemain. Car, depuis cette soirée mémorable, Delannoy créa des centaines de rôles plus ou moins importants ; et quand je me sers du mot centaines, ce n'est pas un chiffre en l'air. J'ai sous les yeux le catalogue des pièces où il a joué ; il y en a cent sept, et je ne suis pas sûr que, dans ce relevé, quelques-unes n'aient pas été oubliées par mégarde.

Cent sept rôles ! Et de quel œil mélancolique j'ai parcouru cette nomenclature ! Tous ces noms, je les ai vus passer sur l'affiche, car je suis à peu près contemporain de Delannoy. Combien peu me sont restés dans la mémoire ! Par-ci, parlà, je retrouve im titre qui me rappelle un souvenir un peu plus net; mais tous les autres défilent sous mes yeux, indifférents et pâles, comme ces ombres dont parle 'V^irgile, qui se pressent sur les bords del'Achéron : sinenomine turba.

Delannoy a eu le malheur d'être attaché au Vaudeville, rue de la Bourse, à Tune de ces époques de noire guigne que connaissent tous les amateurs de théâtre. Rien n'y pouvait réussir;

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les acteurs pas plus que les pièces. Il portait toujours la même conscience et le même soin dans toutes ses créations; mais, nous l'avons déjà remarqué bien souvent au cours de ces études, un acteur est solidaire de l'auteur qu'il interprète. Il lui arrive parfois de rester debout, le premier soir, sur les ruines d'un ouvrage qui s'est effondré. Mais ce succès d'un soir ne lui profite jamais. Tout ce qu'il peut espérer de mieux, c'est de n'en pas sortir amoindri.

C'est en vain qu'il déployait toutes les ressources de son laborieux talent dans d'assez jolies piécettes : le Choix d'un gendre. Une Chance de coquin, le Cachemire X-B-T, de Labiche; les Trois Chapeaux, de Hennequin; r Enfant prodigue, de Becque ; il était loué le lendemain par toute la presse, et autant en emportait le vent.

On sait que plus tard le Vaudeville se transporta à l'angle du boulevard et de la Chausséed'Antin. C'était certes l'endroit qui semblait le mieux choisi pour un théâtre d'allures parisiennes. Mais on a toujours quelque peine à apprendre au public un nouveau chemin ; il ne va d'ordinaire que là où ses pieds le portent d'eux-mêmes. Les premiers temps de l'exploita-

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tion ne furent pas heureux, et ce malheureux Delannoy prit sa part de la déveine commune.

Que de pièces furent tuées sous lui qui n'en pouvait mais ! La Villa Blancmignon, le Candidat, Marcelle, Nos Députés en robe de chambre, toutes tombaient, comme des capucins de cartes, les unes par-dessus les autres. Et ce qu'il y avait de pis dans son affaire, c'est que, quand par malheur il s'en trouvait une qui réussissait à demi, le rôle qu'on lui destinait était des moins propres à faire reluire son talent.

Il y a au théâtre des acteurs qui ont cette mauvaise chance d'être également bons partout. Comme ils sont intelligents, soigneux, attentifs, ils ne laissent jamais, selon l'expression consacrée, tomber un rôle; si bien que, lorsqu'il se rencontre dans une pièce un rôle dangereux ou désagréable, un de ces rôles dont on dit qu'ils seront empoignés, c'est à eux que l'on songe tout d'abord pour le leur confier. Ils commencent par refuser, naturellement ; mais le directeur les prend à part, les comble de compliments : c'est un service personnel qu'il leur demande; ils sauveront la pièce; ils sauveront le théâtre...

Les malheureux cèdent.

Ils ont pour eux quelques rares connaisseurs,

qui admirent la somme énorme de talent qu'ils ont dépensée dans le rôle. Mais le public, qui ne voit, lui, que le résultat, ne manque jamais de dire en sortant : « A-t-il été assez ennuyeux ce soir, ranimai ! est-il mauvais ! Ah! décidément, il baisse ! »

C'est ainsi que dans Froniont jeune et Risler aillé Delannoy était chargé du rôle impossible de Delobelle. Il s'est donné un mal infini pour n'y être pas bon. Mais personne n'y eût été meilleur. Et ce qui était le plus désolant pour l'artiste, c'est que tous les spectateurs, qui avaient lu le roman, qui s'y étaient amusés du personnage de Delobelle, accusaient le pauvre Delannoy de l'avoir manqué, ne se doutant pas que c'était l'auteur qui s'était le premier trompé dans cette affaire.

** Ah ! tout n'est pas rose dans cet affreux et

♦ charmant métier de comédien!

Le "Vaudeville, qui tournait vers le drame, avec Sardou et M'"'= Sarah Bernhardt, crut devoir se séparer de Delannoy, dont il ne pouvait plus utiliser les services.

Ce fut un grand crève-cœur pour le comédien, qui se voyait réduit à courir les aventures après que l'âge des aventures était depuis longtemps

passé. Je glisse discrètement sur cette partie de sa vie, qui rie fut point heureuse. Il se résigna à jouer l'opérette. Il s'en excusait près de moi avec un grand accent de tristesse. Il n'avait pas besoin d'excuses. Nous savion.s tous que des devoirs, noblement acceptés, le condamnaient à gagner de l'argent quand même.

La fortune lui devait une revanche.

L'Ambigu-Comique montait le Pot-Bouille, de M. Emile Zola, et l'on comptait beaucoup sur ce drame, qui devait bénéficier de la curiosité qu'avait excitée le roman. Le directeur n'avait personne dans sa troupe qui fût capable de porter le rôle de ce bon, brave, tendre et bête Josseron, la figure la plus sympathique du livre, ou plutôt la seule figure sympathique du livre. On ne savait à qui s'adresser ; quelqu'un prononça le nom de Delannoy : « Delannoy ! s'écriat-on; un comique, une ganache ! allons donc ! «

Force fut bien de se rabattre sur ce comique, sur cette ganache, puisqu'on ne trouvait personne. Admirez, je vous prie, les bizarreries de la destinée! Ce fut dans cette soirée, dont le souvenir est encore si proche de nous , ce fut Delannoy qui emporta le succès le mieux avéré et le plus brillant. Il fut, dans les premiers actes,

grave et tendre, avec cette nuance de faiblesse que Zola a si bien indiquée. Il n'exagéra rien, et fit pitié, sans rien ôter à la majesté douce du père de famille. Au dernier acte, il tira des larmes de tous les yeux.

Ce fut le lendemain, dans les journaux, un concert de cris étonnés :

« Eh ! mais , savez- vous qu'il a fait pleurer, ce Delannoy?

— Pas possible !

— C'est comme je vous le dis. »

Delannoy avait eu dans sa vie déjà une heure

lumineuse, celle où il avait créé Péponnet. J'imagine que celle où il a fait vivre et mourir sous les yeux de tout Paris émerveillé le Josseron d'Emile Zola lui a été plus douce encore.

Ce succès flattait les vanités les plus secrètes de son âme. Il avait tant désiré, et toute sa vie, de jouer du drame ! Il crut et dut croire que cette fois l'affaire était dans le sac, que les directeurs s'empresseraient de lui faire des offres.

Hélas ! trois fois hélas ! le théâtre contemporain est organisé de telle sorte qu'il n'y a plus de place pour les meilleurs comédiens. Je voyais il y a peu de jours M. Delannoy dans mon cabinet. Il venait causer avec moi de la possibilité qu'il

y aurait pour lui de faire remonter les Chiffonniers, de Pyat, sur un théâtre parisien, afin d'y jouer lui-même le rôle de Frederick, où il a été si souvent applaudi en province. Nous avons beaucoup cherché, et n'avons rien trouvé.

Et Delannoy est sans engagement ! et il attend, comme sœur Anne, des propositions qui ne viennent pas !

Je termine ce volume d'études biographiques sur une note triste et quelque peu lugubre; mais, de tous les artistes, les comédiens sont peutêtre ceux dont les soirs sont le plus moroses.

Imp. Jouaust et Sigauz.

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