‹ Comédiens et comédiennesChapitre 13 sur 15 · DU TEMPS PASSÉ · texte numérisé non relu

DU TEMPS PASSÉ

Texte par Ch. GUEULLETTE. — Portraits gravés par LALAUZE

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PEINTRES ET SCULPTEURS

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Novembre 1881. 8354 — Imp. Jouaust.

DEUXIÈME SERIE

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PORTRAITS GRAVES A LEAO-FORTE

PAR LÉON GAUCHEREL ET ADOLPHE LALAUZE

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PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

H DCCC LXXXIIl

A.Lol&uio BC.

Inip,Â,SaImon.

( dans Madame do Maintenon. 1

ANAIS FARGUEIL

Mademoiselle Anaïs Fargueil est née à .Toulouse, en décembre i8ig. C'était, I comme on dit, une enfant de la balle. Elle était fille et petite-fille d'artistes musiciens; et c'est à l'âge de quatre ans qu'elle fit son premier début sur les planches du grand théâtre de Bordeaux, où son père tenait l'emploi de premier comique dans la comédie et celui de trial dans l'opéra-comique. On jouait ce soir-là le Chaperon ronge de Boïeldieu. C'était la petite Anaïs qui, dans la scène du rêve, était chargée de porter le flambeau de l'hymen aux pieds de Rose d'amour et du comte Roger. Elle s'acquitta de cette grave fonction avec un sérieux imperturbable qui lui valut toutes sortes de compliments, de baisers et de bonbons.

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En 1825, un engagement appela son père à Paris. On la mit à la musique, quoiqu'elle ne fût encore qu'une enfant. Mais on voulait faire d'elle une artiste de chant; elle devint, en quelques années, de première force sur le solfège. Lorsque, à l'âge de dix ans, elle entra, par faveur spéciale, au Conservatoire, elle avait déjà poussé fort avant ses études en ce sens. Un an plus tard, elle était admise dans la classe de Panseron pour la vocalisation, dans celle de Bordogni pour le chant, et dans celle de Ponchard pour la déclamation lyrique. Le jury lui décerna le premier prix de lecture musicale en 1 833, et en 1834 le premier prix de chant. Elle n'avait guère que quinze ans lorsqu'elle eut terminé ses études; elle sortit du Conservatoire à l'âge où l'on a coutume d'y entrer.

« 11 n'y a pas , me disait M"^ Anaïs Fargueil elle-même, me contant ces premières années, il . n'y a pas à s'étonner trop de cette précocité. Les enfants de comédiens sont pour la plupart des arbustes de serre chaude. Les impressions sont, dans ce milieu particulier, plus rapides et plus fortes, le cœur bat plus vite, les années comptent double.

« Tenez, moi : comment l'éclosion des quelques facultés que l'on a bien voulu me recon-

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naître n'aurait-elle pas été plus hâtive? J'ai eu le rare bonheur de passer mon enfance d'abord, et ma jeunesse ensuite, parmi les merveilleux artistes qui ont été, de i83o à 1845, — une grande époque, — la gloire du Théâtre-Français. Je les voyais tous les jours dans les coulisses, sur la scène, ou même chez eux, causant de leur art.

« L'échange des entrées dans les théâtres royaux permettait à ma famille de me conduire presque tous les soirs à la Comédie-Française. C'est là que j'ai pu suivre avec une attention passionnée les dernières représentations de M"^ Mars. »

Et comme je demandais à M"^ Fargueil si en effet M"^ Mars était telle qu'on nous l'avait dépeinte, s'il n'y avait pas un peu de convention dans cet enthousiasme dont les échos étaient arrivés jusqu'à nous, elle se récria : « Qui n'a pas connu cette incomparable artiste ignore ce qu'est la grâce simple, l'esprit sans effort, le charme sans recherche, la vraie lumière, la beauté idéale. Quand cette surprenante créature entrait en scène, il faisait jour partout.

« J'ai donc été élevée, ajoutait-elle, à l'école des meilleurs artistes. J'ai pu voir à l'Opéra Nourrit, Duprez, Levasseur, M*"^ Damoreau- Cinti; à l' Opéra-Comique, Ponchard et ChoUet.

J'ai VU débuter et suivi dans toute sa carrière la grande Rachel. La Comédie-Française, en ce temps-là, était toute pleine de comédiens éminents ; dans les théâtres de genre mêmes et dans ceux de drame , les artistes supérieurs abondaient : songez qu'à cette époque, — une époque inoubliable, — Frederick Lemaître et M™^ Dorval rayonnaient d'une gloire sans pareille. Quel demi-siècle! et quels artistes! Le peu que je sais, je le dois à mes souvenirs. »

Voilà donc M"^ Fargueil en possession du premier prix au Conservatoire. Il y avait, à cette époque, des exercices d'opéra-comique qui se faisaient régulièrement sur la petite scène de la rue Bergère. Les directeurs s'y rendaient volontiers et assistaient aux représentations. C'est là que M. Crosnier, alors directeur de l'Opéra-Comique, vit la petite Anaïs. Elle jouait l'Isabelle du Tableau parlant àc Grétry; il fut charmé de son chant et de son jeu, et, séance tenante, il l'engagea pour trois années.

Elle débuta à l'Opéra-Comique, qui était alors situé place de la Bourse, en i835. Elle avait moins de seize ans. MM. de Saint-Georges et Leuven écrivirent spécialement pour elle le rôle de la marquise, dans l'opéra du même nom, qui

est d'Adolphe Adam. Elle y fut remarquée, et ses débuts firent sensation. Tous les chroniqueurs du temps se répandirent en souhaits de bienvenue et en éloges sur cette jeune aurore qui se levait si radieuse.

Elle alla de l'avant, sans songer qu'à cet âge la voix est un frêle organe dont il ne faut pas abuser. En quelques mois elle créa un rôle important dans le Cheval de bronze, d'Auber; elle re^ni Adolphe et Clara, les Voitures versées, le Diable à quatre, etc., etc. Elle se surmena, elle fut prise de la gorge, et, par ordre des médecins, elle renonça à Topéra-comique.

Ce fut un désespoir pour elle.

Il lui fallut se rabattre sur la comédie et se remettre à l'école. Elle fit de nouvelles études sous la direction de M. Samson, qui, durant deux années, lui enseigna la grande diction, qu'il possédait si bien.

Tandis qu'elle prenait ces leçons, elle fut engagée, au Vaudeville de la rue de Chartres, et elle y débuta avec éclat dans une pièce en deux actes de Bayard et Etienne Arago, le Démon de la nuit. Elle créa successivement à ce théâtre, pendant les six années que dura cet engagement, un grand nombre de rôles dans une

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foule de pièces dont rien n'a surnagé, pas même le nom.

En 1841, elle passa, sans que je sache pourquoi, au théâtre du Palais-Royal, où elle joua les Deux Couronnes, la Dragonne, la Fille de Figaro, l'Ogresse. Elle y fut distinguée par M. Poirson, qui gouvernait alors avec beaucoup d'éclat le Théâtre de Madame, ou, si vous aimez mieux, le Gymnase, et signa un engagement avec le nouveau directeur.

Ses débuts y furent heureux; elle avait déjà joué, avec de grands applaudissements, le Roman intime, Henri Mignot et Malvina, lorsqu'un événement inattendu, et qui eut sur sa destinée la plus triste influence, vint arrêter net le cours de ses succès.

M. Poirson céda son théâtre à M. Montigny.

Pourquoi M"^ Fargueil ne plut-elle point à Montigny? Est-ce tout simplement parce que ce directeur, qui était pourtant si habile, se trompa sur son talent, comme il devait plus tard se tromper sur le mérite de M'"^ Judic et de M'"^ Desclée, qu'il eut comme pensionnaires, et qu'il découragea toutes deux au point qu'elles se virent obligées de quitter le Gymnase, l'une pour tomber aux cafés concerts, l'autre pour

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fuir à l'étranger ? Y avait-il dans le caractère de M"* Fargueil quelques aspérités qui chagrinaient cet autocrate connu pour son goût de domination jalouse? Fut-ce seulement la faute des circonstances, qui ne permirent pas au directeur d'offrir à la jeune artiste de nouvelles occasions d'accroître sa réputation? Il est bien difficile, à la distance où nous sommes aujourd'hui , de préciser les raisons de l'éclipsé que subit à ce moment la renommée de M"^ Fargueil.

On ne lui donna plus que des bouts de rôles; on la condamna aux levers de rideau à perpétuité; on l'abreuva de dégoûts, tant et si bien qu'elle rompit son traité, et que, ne trouvant pas où s'engager dans les théâtres parisiens, elle se résigna à s'en aller gagner son pain en province et à l'étranger.

Voyez pourtant ce que c'est que la vie de théâtre, de combien de chagrins et de déboires elle est faite, et de quel courage il faut s'armer quand on y entre. Voilà une jeune femme qui était déjà une excellente comédienne, et qui devait plus tard passer grande artiste ; elle avait fait les plus fortes études sous la direction des meilleurs maîtres ; elle avait traversé trois théâtres avec éclat et créé nombre de rôles, dont quelques-uns

lui avaient valu les éloges de toute la presse; elle était dans toute la fraîcheur d'une beauté déjà célèbre et d'un talent qui croissait tous les jours; elle pouvait légitimement se dire qu'elle avait franchi tous les obstacles du début, qu'elle était arrivée. Un caillou se trouve sur sa route, un directeur qui ne la comprend pas ou avec qui elle se brouille ; tout est à recommencer pour elle. Ce sont des années perdues !

Elle en passa cinq à courir la province, éparpillant ses forces, son talent, sa jeunesse, se gaspillant à plaisir..., que dis-je? à plaisir! avec désespoir! elle se sentait sombrer lentement dans l'oubli : l'ingrat Paris ne songeait non plus à elle que si elle n'avait jamais existé.

En i85o, une maladie de sa mère la ramena à Paris. M. Bouffé, qui avait jadis gouverné le Vaudeville de la rue de Chartres, venait de pren-' dre la direction du même théâtre, dont le siège avait été transporté place de la Bourse. 11 se souvint de M''* Anaïs Fargueil, qui avait été sa pensionnaire autrefois ; il l'engagea pour deux années. 11 avait reçu, un peu malgré lui et sans trop y croire, un drame d'un jeune homme encore inconnu lui-même, bien qu'il portât un nom glorieux : c'était la Dame aux camélias,

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d'Alexandre Dumas fils. Il offrit à M"e Fargueil le rôle de Marguerite Gautier.

Elle accepta. Les répétitions avaient commencé quand sa mère mourut; elle tomba malade elle-même, et les médecins lui prescrivirent pour deux ou trois mois un repos absolu. L'administration du Vaudeville n'avait pas le temps d'attendre : c'est alors qu'elle engagea M™'^ Doche.

Telle est la vérité sur cet incident, que l'on a conté de vingt façons, et sur lequel il s'est formé une légende que l'on aura bien de la peine à déraciner. Vous pourrez lire partout que M'^^ Fargueil refusa de jouer Marguerite, trouvant la pièce détestable et le rôle indigne d'elle.

Je tiens de la bouche même de M^'= Fargueil qu'il n'y a pas un mot de vrai, et je pourrais ajouter qu'il n'y a pas ombre de vraisemblance dans ce récit forgé après coup par des faiseurs d'ana. Il est clair que M"« Fargueil, éloignée depuis si longtemps de Paris, enragée de se voir oubliée, disparue, devait saisir avec empressement la première occasion qui s'offrait, bonne ou mauvaise , de reparaître aux yeux des Parisiens. Elle pouvait se tromper sur le mérite du drame, au succès duquel personne ne croyait alors, pas même ceux qui l'avaient reçu, pas même peut-

être celui qui l'avait écrit. Mais il lui était impossible de s'abuser sur l'importance du rôle, qui remplissait le drame tout entier. Que la pièce tombât, c'était affaire à l'auteur de s'en préoccuper; mais elle devait espérer qu'elle, au moins, se sauverait personnellement du naufrage.

L'immense succès de la Dame aux camélias ajourna nécessairement sa rentrée. Ce nouvel exil ne dura pas moins d'un an. Elle attendait, avec quelle impatience ! vous le pouvez penser. On lui distribue enfin, dans une pièce de M. Carmouche, un rôle que M"« Déjazet avait déjà répété, puis refusé définitivement, ne le trouvant pas à son goût. On remet à nouveau ce vaudeville en scène, et l'on ne tarde pas à s'apercevoir, aux répétitions, qu'il n'est pas né viable. Voilà ^Ue Fargueil retombée encore une fois du haut de ses espérances. Elle demande la résiliation , de son engagement. Les directeurs tâchent de la consoler par de bonnes paroles , la priant d'attendre.

11 s'en fallait de six mois que son engagement, qui était de deux ans, fût fini, lorsque M. Clairville fit recevoir une pièce en cinq actes : les Maîtresses d'été et les Maîtresses d'hiver. Il y avait pour elle un rôle de second plan, d'une

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rare insignifiance; elle l'accepta de guerre lasse. Peu lui importait d'ailleurs! elle voyait la délivrance à bref délai, et ne songeait qu'à reprendre sa course à travers la province.

Clairville avait pour habitude de laisser au metteur en scène le soin de conduire les répétitions. Il ne venait que lorsque la pièce commençait à se débrouiller. Il arrive un jour, écoute les scènes où joue M"<^ Fargueil, donne les signes d'une stupeur poussée au paroxysme, et, interrompant la répétition par un cri indigné :

« Si mademoiselle Fargueil, dit-il, continue à répéter ce rôle, je retire ma pièce. »

Et le même soir il fait sommation aux directeurs de reprendre le rôle à M"^ Fargueil ou de rendre le manuscrit.

Quel coup pour la malheureuse! Elle offre sa démission ; mais les directeurs la refusent, pour lui adoucir l'amertume de ce déboire; ou peutêtre aussi gardaient-ils une foi obscure à ce talent si maltraité du sort. Le fameux rôle fut confié, en fin de compte, à M"^ Cico; elle n'en tira rien, et le chef-d'œuvre disparut de l'afiSche au bout de vingt-huit jours.

La fin de la seconde année approchait ! M"^ Fargueil était bien décidée à quitter Paris, et peut-être

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eût-elle sombré dans le néant sans une de ces circonstances heureuses qui se dressent dans la vie d'un artiste comme une branche au bord de l'abîme où il va rouler.

Une actrice du Vaudeville, oubliée aujourd'hui, M"^ Marthe, jolie femme de peu de talent, trouva indignes de la situation qu'elle occupait au théâtre deux rôles qui lui avaient été distribués dans deux pièces de Bayard : Alexandre chei Apelle et les Contes de Boccace. Elle les refusa net et rompit son engagement plutôt que de les jouer.

Elle laissait la direction dans un grand embarras. A qui donner ces deux personnages ?

« Bah! nous avons M'^^ Fargueil sous la main. Elle nous doit encore deux mois; c'est elle qui nous jouera les deux rôles. »

Elle ne récrimina point. L'un de ces rôles, était un rôle de petite pensionnaire de couvent. Elle sentait bien qu'elle y serait ridicule. Mais elle était lasse et comme abrutie des coups de la fortune adverse; elle se laissait couler sans se débattre, résignée à tout.

Elle rentra donc, après un si long temps d'absence, dans le méchant rôle de Coralie d'^ lexandre chei Apelle. Il y eut dans le public un je ne

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sais quel étonnement de Tentendre parler et de la voir marcher comme une personne naturelle. Le journalisme, où elle avait laissé de nombreux souvenirs, où elle comptait des partisans tels que Théophile Gautier, Fiorentino, Jules de Prémaray, et, par-dessus tout, Jules Janin, le prince de la critique, comme on disait alors, entonna ses louanges d'une voix unanime.

Et cependant elle touchait au terme de son engagement; ce rôle de Coralie n'était pas assez considérable, ni le succès qu'elle y avait obtenu assez péremptoire pour qu'on cherchât à la retenir sur le bord d'une résolution irrévocable. Elle était prête à partir, quand Barrière et Lambert Thiboust apportèrent les Filles de marbre, qui étaient, comme vous ne l'ignorez pas, la contre-partie de la Dame aux camélias.

A qui donner le rôle de Marco? On jeta les yeux de tous les côtés ; on ne trouva personne.

« Mais, hasardèrent les directeurs, cette mademoiselle Fargueil, qui vient de prendre possession de la faveur publique, elle ferait peutêtre l'affaire.

— Allons donc ! s'écrièrent à la fois Barrière et Thiboust.

— Pourquoi pas?

— Au fait, pourquoi pas ? On a vu des choses plus drôles. »

Voyez pourtant à quoi tiennent les choses. Si M"'= Marthe n'avait pas jeté sa démission au nez des directeurs, M"^ Fargueil ne jouait point Coralie, elle n'emportait pas le rôle de Marco, elle sombrait dans quelque trou de province. Marthe, Marthe, comme dit l'autre, vous avez laissé la meilleure part.

Je n'ai pas vu M"^ Fargueil dans le rôle de Marco. J'en ai trouvé, quand, quelques années plus tard, je vins à Paris, le souvenir encore tout frémissant. La pièce alla aux nues; mais la comédienne fut encore plus goûtée que la pièce. Elle était bien jolie, à ce qu'il paraît, en ce tempslà. J'ai sous les yeux un portrait d'elle, qui date de cette époque. C'est une assez pauvre lithographie, mais elle suffit à faire juger combien sa tète était délicieuse, avec ses yeux de vierge, sa physionomie chaste et un tour de bouche malicieux à faire damner un saint.

Je trouve dans une biographie d'elle, écrite par Philoxène Boyer, un portrait de la comédienne, où l'on sent l'enthousiasme du peintre pour son modèle ; il l'a vue dans le Démon de la nuit :

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Vous vous rappelez ces deux actes, un conte do fées emprisonné dans les paravents d'une principauté allemande ; le mythe de Psyché noté sur un air connu; cette Psyché, demoiselle d'honneur, était faite pour assujettir la fantaisie d'un grand-duc ou d'un demi-dieu. Taille élancée et flexjbie, regards emperlés de larmes, naïveté étourdie du désir, suave éloquence de la virginité qui ne savait plus refuser, elle avait tout; et puis, comme la plume de héron redescendait avec caprice de son feutre de chasseresse jusqu'à son cou, jusqu'à ses épaules plus frissonnantes...., etc., etc.

Car, une fois lancé, ce poète de la prose ne s'arrête plus. J'avoue que ce portrait est un peu vague, et il serait assez difficile, sur cette description singulièrement nuageuse, de reconstituer le visage de la brillante comédienne. Toute cette fumée d'admiration, tout cet éclat de métaphores, témoignent tout au moins de l'impression que M"« Fargueil, à cette heure de verte jeunesse et de débuts heureux, avait faite sur le public parisien.

Après les Filles de marbre, elle était lancée. Elle ne pouvait pas, auparavant, accrocher un bout de rôle; il n'y en eut plus que pour elle. Elle joua tout de suite après la Vie en rose, de Barrière ; Éva, de Raymond Deslandes ; Lucie Didier, de Jaime; les Amours forcées, de Courcelle, toutes pièces sur lesquelles je passe, ne les ayant point vues.

C'est dans le Mariage d'Olympe, d'Augier,

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que je la vis pour la première fois, et peu de temps après dans la Dalila, d'Octave Feuillet. Je n'étais pas encore dans la critique, et je n'allais au théâtre qu'à de rares intervalles, pour mon amusement.

J'ai conservé de M"^ Fargueil, dans ces deux pièces, un souvenir profond.

jy[iie Fargueil a dans l'allure, dans le visage, dans le geste, dans l'accent, dans tout l'ensemble de sa personne et de son talent, beaucoup de la grande dame, avec je ne sais quoi de plus hardi, de plus provocant , de plus gouailleur , de plus acéré. Les mots s'échappent en sifflant de ses lèvres et frappent au but avec un bruit court et sec. Il traîne dans sa prononciation, qui est nette et mordante, un léger ressouvenir du grasseyement parisien, qui ajoute à la raillerie des intonations. J'entends encore sonner dans mon oreille ces mots qu'elle lançait d'une voix si ironique dans Dalila :

«. Mais, mon ami, faites-en, des chansons, je les recueillerai; vous n'en faites pas !

Ou même :

a Est-ce qu'il rapporte, votre musicien ? »

Et comme ce rôle était composé ! comme on y sentait d'un bout à l'autre la grande dame

curieuse, inassouvie, ennuyée, jouant avec un amour vrai comme avec un hochet d'un jour, et le cassant d'un geste dédaigneux quand il a cessé de plaire. Le rôle a été repris plus tard par une grande artiste, qui avait pourtant ce qui manque à M"^ Fargueil, l'envolée poétique, M"^ Sarah Bernhardt. L'incomparable tragédienne n'a pas réussi à effacer de nos mémoires l'image de celle qui l'avait créé pour la première fois.

C'est, j'imagine, que dans ces personnages, Olympe et Dalila, qui ont entre eux de vagues points de ressemblance, bien qu'ils soient placés à des degrés fort différents de l'échelle sociale, M"^ Fargueil pouvait rester elle-même. Elle était Dalila et Olympe, moins par un effort d'imagination et d'étude qu'en se laissant aller à sa nature même.

Je trouve sur sa méthode de composition des rôles quelques détails fort curieux dans une lettre particulière qu'elle adressa un jour à Alphonse Daudet.

Je n'ai pas, lui dit-elle, de méthode de travail. A partir du jour où le rôle m'est confié, nous vivons ensemble. Je pourrais même ajouter qu'il me possède et m'habite. Il me prend certainement plus que je ne me donne à lui. Aussi m'arrivet-il souvent, et presque toujours inconsciemment, de prendre,

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chez moi comme partout ailleurs, le ton, la physionomie, l'allure que je veux lui donner. Impressionnée comme je le suis en pareil cas, je ne pourrais pas être gaie, quand je suis aux prises avec un moi, terrible ou lamentable, qui s'impose à mon esprit; pas plus que mes humeurs noires ne résistent à un moi qui raille, rit et éclate à mes oreilles.

Voilà donc qui est dit, je suis deux, et c'est tout le secret de mon travail. Je pense et vis le rôle. Il est vieux quand je le livre au public. C'est bien simple, n'est-ce pas? Ce n'est ni une méthode, ni un parti pris d'étude; c'est une façon d'être. Je vois passer, agir, marcher, penser ma dualité, et, après m'en être imprégnée, je tâche de l'exprimer au dehors. Le tableau se meut devant moi; je rectifie selon l'impression qu'il me donne.

Je ne sais si cette conception de travail est la meilleure; mais il me serait impossible d'en avoir d'autre. Etudier un effet de voix, de physionomie, de geste, me semble un effort monstrueux. Je me fatigue trop aisément pour me soumettre à cet abrutissement. Un critique me reprochait un jour de trop limer et ciseler mon travail : « Hélas! lui dis-je, si je travaillais davantage , tout cela sentirait bien moins l'étude. »

Tout cela est joliment observé et spirituellement dit, mais je crois, pour user d'une locution courante, qu'il faut en prendre et en laisser. M"*Fargueil devait se donner bien plus aisément chez elle les poses, les attitudes et les intonations de la Léonora de Feuillet, parce qu'elle était un peu Dalila elle-même. Ces rôles n'avaient pas été taillés sur le patron de son talent, mais elle s'y reconnaissait, elle s'y retrouvait, elle était chez elle.

C'est ce qui fait encore qu'elle a été merveilleuse dans les Femmes terribles, de M. Duma-

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noir. J'oserais presque dire que ce rôle de M"" de Léris a été son chef-d'œuvre, celui où elle a été le plvis parfaite, où elle a le mieux donné sa mesure. Elle en avait joué auparavant, elle en a joué depuis de plus considérables; je n'en sais pas un où elle ait mieux gardé le ton de la grande comédie^ où elle ait été plus aisée, plus fine, plus spirituelle. Comme elle y donnait aux mots toute leur valeur sans jamais forcer l'intention ! — Elle avait, dans ce rôle, de longs récits à faire, et qui exigeaient un débit hâté. Que de nuances dans cette diction rapide d'une femme du monde étourdie et bavarde! Elles étaient soulignées d'une simple inflexion de voix si légère..., si légère!... Mais c'était assez; le public avait compris ; il souriait d'un de ces sourires de bonne compagnie plus flatteurs pour un artiste délicat que les gros battements de mains arrachés à la foule par un geste de drame exagéré ou par un cri violent.

jVliie Fargueil était née pour la comédie-, ce n'est pas qu'au besoin elle ne fût capable de traduire une scène pathétique , mais le vrai penchant de sa nature la portait plutôt vers les œuvres d'uncomiquetempéré,et le hasard, aux premières années de sa carrière, la servit heureusement en

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la forçant de se maintenir dans cette ligne. Il lui donna à rendre des personnages qui traversaient sans doute des situations violentes, mais dont les qualités essentielles étaient l'ironie hautaine, la vivacité d'esprit , le brio de langage , toutes qualités de grande coquette, qu'elle possédait à un degré supérieur. Et elle eut cette chance que ces personnages se mouvaient presque tous dans de belles œuvres qui sont restées célèbres. Ajoutez à celles que j'ai citées déjà les Lionnes pauvres, d'Emile Augier; Rédemption, d'Octave Feuillet... Oh! dans cette Rédemption^ elle avait un Vous êtes idiot, mon cher, qui tombait sec et tranchant comme un couperet de guillotine sur le cou d'un pauvre bedeau de paroisse, qui répétait ahuri : «Elle est folle ! elle est folle!...» Et puis les Femmes fortes. Nos Intimes, les Diables noirs!...

Mais ici il faut faire une halte. Les Femmes fortes. Nos Intimes, les Diables noirs, sont de Sardou, et Sardou a exercé sur la vie et le talent de M"^ Fargueil une influence considérable. Sardou, qui est l'homme de l'actualité, excelle à se servir des artistes; il les connaît comme un pianiste qui a longtemps étudié le clavier de son piano; il en sait le fort et le faible, les notes qui

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vibrent et celles qui doivent rester sourdes. Il possède une habileté prodigieuse à mettre leurs qualités en relief et à dissimuler leurs défauts. Sardou, rencontrant M"" Fargueil sur son chemin, au Vaudeville, s'aperçut bien vite que le meilleur de son mérite était dans ce mordant de diction , cette allure hautaine , cette beauté moqueuse et légèrement méprisante, qui faisaient d'elle une coquette achevée; il remarqua, de plus, qu'avec sa voix si nette et qui portait si bien, découpant les phrases à arêtes vives, avec son geste puissant, elle était fort capable d'exprimer les sentiments de la passion la plus ardente, et qu'au besoin même elle tirerait les larmes des yeux.

11 s'appliqua donc à lui écrire des rôles où il lui fût possible de montrer tour à tour les deux faces de ce talent. Jusque-là M"^ Fargueil avait joué de beaux rôles auxquels elle avait plié sa nature ; Sardou lui en tailla d'autres sur la mesure de son talent. Dans les premiers actes, ^ue Fargueil était ou une femme évaporée et hystérique, ou une courtisane dédaignevise et brouillonne, ou une moraliste en jupons, unDesgenais femelle, comme dans la Famille Benoiton, quand elle disait avec tant d'esprit la fameuse

tirade de la sainte mousseline ; dans les derniers, elle était mêlée à une action pleine de pathétique, où il lui était loisible d'exciter TefFroi et de faire couler les larmes.

Aux Femmes fortes , à Nos Intimes, aux Diables noirs, qui ont ouvert cette série, il faut joindre la Famille Benoiton, Maison neuve, Patrie, et enfin l'Oncle Tom, où elle fit, avant de prendre sa retraite, sa dernière création. Le cadre de cette biographie, qui est déjà sensiblement allongé, ne comporte pas une étude détaillée de chacun de ses rôles. Je ne ferai qu'une remarque, c'est qu'à mesure que M""^ Fargueil avançait dans sa carrière, elle penchait de plus en plus vers le drame, laissant de côté la comédie, pour laquelle il me semblait que la nature l'avait plutôt faite.

Et ce fut un de mes chagrins, dans ma vie de critique, d'avoir à combattre chez elle cette tendance, que je croyais funeste , et d'adresser à cette éminente comédienne des conseils qui n'avaient pas toujours l'heur de lui plaire. Je dois lui rendre cette justice que ce dissentiment, bien qu'il se soit marqué avec beaucoup de force et à plusieurs reprises, ne me brouilla point avec elle. Si sensibles que lui fussent les critiques ,

elle avait rintelligence trop large, l'âme trop fière, le cœur trop haut, pour ne pas les comprendre et pour en vouloir au journaliste qui les formulait avec persistance. Elle en était peinée, mais non froissée : car elle avait l'orgueil de l'artiste sans les petites et misérables vanités de la cabotine.

Il me semble bien encore aujourd'hui, après tant d'années écoulées, que, si j'eus parfois tort dans la forme, oubliant qu'on ne doit pas frapper une femme, même avec une rose, et surtout une comédienne, qui est deux fois, qui est dix fois femme, j'avais raison contre elle dans le fond et contre ceux qui, comme les flatteurs de Racine, la poussaient au vice où son cœur était enclin. J'ose à peine le dire, mais c'était pour moi un régal de l'entendre dans les Brebis de Panurge, un petit acte de Meilhac et Halévy, où elle jouait à ravir un joli rôle de comédie de genre, et je ne pouvais m'empêcher de faire des réserves quand elle nous donnait les Ivresses du cœur, Miss Multon et PArlésienne.

Vous la rappelez-vous dans cette délicieuse fantaisie des Brebis de Panurge? De quelle voix gouailleuse elle disait le nom poétique de Jacques Durand ! de quel regard ironique elle ac-

compagnait les mots italiens : Innamorata, brucciata. Ce n'était rien que ce regard, et toute la salle éclatait de rire.

On me répondra, je sais bien, qu'elle a fait couler des torrents de larmes dans Miss Multon, qu'elle a composé avec une science extraordinaire ce rôle si dramatique de l'Arlésienne : oui, sans doute; mais là je sens l'eflfort, le travail, l'arrangement, en un mot, le voulu. Chez elle, au contraire, le comique me semble couler spontanément d'une veine naturelle.

Et cependant, vers la fin de sa vie, c'est au drame et même au mélodrame que nous l'avons vue se donner tout entière. Elle sentait d'instinct que le comique tempéré ne plaît plus guère qu'à un petit nombre d'esprits cultivés et délicats; que pour avoir action sur la foule, sur la grosse foule, il faut maintenant frapper fort, se lancer à corps perdu dans les outrances de passion, dans les violences de cris et de geste.

C'est ainsi que, passant à l'Ambigu à l'époque où, déjà retirée du théâtre, elle ne jouait plus qu'au cachet, sans appartenir à aucune troupe, elle fît courir tout Paris avec un cri terrible qu'elle lança dans la Rose Michel de M. Ernest Blum : « Assassin ! assassin ! » et tout en

criant ainsi, elle courait échevelée sur la scène, et secouait avec frénésie une porte qui refusait de s'ouvrir.

Elle déployait certes, dans ce second acte, une énergie farouche d'un effet extraordinaire. Combien je l'aimais mieux dans les régions tempérées de l'art où elle s'était tenue longtemps, où elle fût demeurée toujours, en des temps où la foule n'eût pas imposé, au théâtre comme partout, le goût des gros effets !

Au reste, elle commençait à prendre, comme il arrive souvent, son art en dégoût et en pitié. Dans ia lettre dont j'ai cité un fragment au commencement de cette étude, elle exprime un découragement qui va jusqu'à la nausée. Je copierais volontiers le passage où elle se compare à un oiseau parleur, qui n'a jamais fait que répéter les mots des autres et qui est fatigué de cette besogne. Mais peut-être sa lettre a-t-elle été écrite dans un moment de mauvaise humeur et n'estelle qu'une boutade qui marquait moins l'état général de son âme qu'un ennui passager.

11 faut néanmoins reconnaître qu'en pleine verdeur de talent, sinon de jeunesse, après tant et de si éclatants succès, quand l'avenir lui promettait encore de beaux triomphes, elle prit

^ d'elle-même, et sans qu'aucune déception Ty eût poussée, sa retraite du théâtre, et rentra paisiblement dans la vie privée.

Elle ouvrit un cours de déclamation qui, je crois, n'obtint qu'un demi-succès. Il ne faudrait accuser de ce résultat ni le talent de la comédienne, ni son assiduité au travail, ni son dévouement à ses élèves. Mais il faut bien le dire : aujourd'hui, les écolières qui s'inscrivent à un cours y viennent moins pour demander des leçons que pour s'assurer un protecteur qui les poussera plus tard dans la carrière théâtrale, qui les fera engager. Tout maître de diction doit être à cette heure doublé d'un homme d'affaires qui recommande ses élèves aux imprésarios, qui conclue pour eux des traités avantageux et plaide leur cause auprès des critiques.

Ce métier répugnait aux instincts de fierté que M"^ Fargueil a toujours gardés au fond de l'âme. Il lui eût déplu d'avilir l'art, dont elle avait été une des plus nobles représentantes, à ces compromis honteux. Sa classe n'a donc été suivie que par un très petit nombre d'écolières, vraiment désireuses de s'initier, sous sa conduite, aux secrets de la grande diction. J'ignore même si elle ne licenciera pas son école et ne s'enseve-

lira pas dans le silence, où elle semble prendre * je ne sais quel âpre plaisir à s'enfermer.

La dernière fois qu'elle est sortie de cette solitude, c'était par affection pour Coppée, dont elle avait toujours aimé le talent si correct et si pur, et qui l'avait suppliée de jouer le rôle de M"^^ de Maintenon dans la pièce de ce nom, qui a été représentée en 1882 au second Théâtre-Français. M"« Fargueil se laissa vaincre aux instances du poète, sans s'abandonner aux illusions qu'il avait conçues et qu'il étalait à ses regards.

C'est précisément dans ce rôle que la gravure qui accompagne la biographie de M"^ Anaïs Fargueil représente cette éminente comédienne. Vous l'y verrez tout à fait grande dame et pleine de cette majesté triste qui seyait à la maîtresse, ou plutôt à l'épouse du grand roi.

La pièce fut écoutée par un public amoureux de beaux vers avec une curiosité mêlée de déférence. Mais elle n'enleva le public que dans une ou deux scènes, où précisément M"= Fargueil n'avait pas de rôle. La bouche de la célèbre artiste n'avait pas été pliée depuis de longues années à dire des vers; on admira sa tenue réservée et digne, son grand air, la savante composition de son rôle. Avec tout cela, elle ne fit qu'un effet

•i8 ANAÏS FARGUEIL

médiocre. Elle sentit qu'il valait mieux, décidément rester sur le souvenir de ses éclatants triomphes d'autrefois.

Elle est aujourd'hui, et pour toujours, rentrée franchement et résolument dans l'ombre de la vie domestique. Nous ne l'y suivrons point. Nous np voulons, de parti pris, chez une grande artiste, voir que l'artiste. La femme ne nous appartient pas.

M"^ Fargueil peut se rendre ce témoignage qu'elle a, dans le cours de sa longue carrière, rendu à l'art contemporain d'éminents services, joué d'une façon supérieure un certain nombre de beaux rôles, auxquels le souvenir de son nom reste impérissablement attaché ; qu'elle a laissé, en un mot, un long et lumineux sillage.

Elle compte au premier rang parmi les grands

artistes de notre époque.

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