‹ Comédiens et comédiennesChapitre 2 sur 15 · WORMS · texte numérisé non relu

WORMS

dajia Hemani,

SippolyteWorms naquit le 21 mars iSSy.

Il vient donc seulement de doubler le cap de la quarantaine. C'est le bel âge pour un jeune premier : vous savez qu'au théâtre on ne commence à être vraiment jeune qu'à l'âge où les autres hommes sont avertis de faire leurs adieux à la jeunesse qui s'envole. Worms appartenait à une famille honorable, mais peu aisée, qui vivait du travail de ses mains. Il entra chez l'imprimeur Schiller en qualité de compositeur. C'est là que lui poussa le goût du théâtre. C'est une tradition chez les typographes de jouer la comédie de société. Il n'y a guère d'année où ils ne nous fassent la gracieuseté de nous inviter à quelque représentation de bienfaisance donnée par eux sur un petit théâtre, comme est

celui de la Tour-d'Auvergne. Worms fut un de ceux qui portèrent le plus d'ardeur à ce divertissement; il avait beaucoup de temps à y dépenser. Outre que M. Schiller était son cousin et se montrait moins exigeant pour lui, il était à l'imprimerie chargé d'un travail où le contrôle ne pouvait être fort sérieux : c'était lui qui composait les ouvrages en langue étrangère, qui maniait les caractères grecs, hébreux et arabes. Il faisait à peu près ce qu'il voulait et en prenait à son aise.

Le premier rôle par lequel il débuta fut celui du comte dans le joli proverbe d'Alfred de Musset // faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, qu'il joua dans une représentation à bénéfice, sur la vaste scène de la Tour-d'Auvergne. Il avait dix-huit ans. Vous pensez avec quel soin il avait appris son rôle ; mais il ignorait absolument l'art de se composer un visage. Il se laissa affubler par un de ses camarades , qui prétendait avoir fait des études de coiffure^ d'une énorme paire de favoris en crin qui lui donnaient la physionomie la plus plaisante du monde. Ce fut un éclat de rire dans toute la salle quand il parut; mais il n'en joua pas plus mal et fut vigoureusement applaudi.

Le succès qu'il obtint ce jour-là fut suivi de plusieurs autres. Ces bravos lui montèrent à la tête. Il avait dans sa famille un homme qui connaissait beaucoup le théâtre , Hippolyte Worms, son oncle, régisseur au Vaudeville, qui eut le mérite de croire à la Dame aux camélias alors qu'elle était repoussée de tous les directeurs, et même du sien. Cet oncle s'entremit pour lui ouvrir les portes du Conservatoire.

Worms y entra dans les environs de la vingtième année, et il n'y resta qu'un an. Le hasard lui donna Beauvallet pour professeur ; mais, en ce temps-là, les élèves particuliers d'un professeur ne se faisaient aucun scrupule d'assister aux autres cours, et Worms fréquenta assidûment les classes de MM. Régnier et Provost. Ces deux illustres maîtres le prirent en affection et le firent travailler, bien qu'il n'eût pas droit à leurs leçons. Il a conservé pour eux une vive reconnaissance mêlée de tendresse.

C'est en i858 qu'il fut engagé à la Comédie française par M. Empis, qui était alors directeur de notre premier théâtre. Ce n'était en ce tempslà qu'un jeune homme, comme tant d'autres; aucune qualité extraordinaire ne pouvait fixer sur lui l'attention du public ou de son directeur,

et je tiens de sa bouche qu'une fois ses trois débuts terminés, il resta deux ans sans rien faire. La première fois que je le vis, c'est en 1860 (je venais d'entrer dans la critique théâtrale) ; il jouait, dans une reprise de la Mort de Pompée, le rôle de Ptolémée. Il faut croire que je n'avais été que médiocrement frappé de son jeu, car voici la note que je retrouve dans mon feuilleton du lundi suivant :

« Un tout jeune homme, M. Worms, était chargé du rôle de Ptolémée. Il bredouille beaucoup et fait constamment le moulinet avec son bras droit ; mais il a compris fort bien le personnage, et il en a rendu à merveille la bassesse emportée et astucieuse. »

Comme éloge, cela était maigre. Deux ans se passent encore sans que ce jeune homme trouve un rôle où se produire. Il joue de temps à autre; mais que joue-t-il ? Les seconds et les troisièmes amoureux dans de vieilles pièces , où personne ne le remarque. Ah ! il doit y avoir à la Comédie française , pour les débutants , des heures d'attente terriblement cruelles! C'est pour eux un beau rêve d'y entrer ; mais ce rêve a de tristes lendemains. Se sentir plein de jeunesse, d'avenir et de talent, et languir inutile, les bras croisés,

regardant les jours qui passent et vous emportent l'une après Tautre quelques-unes de vos espérances ! Dans les autres théâtres , au moins , lorsqu'un directeur vous engage, il tient à rentrer dans son argent et vous emploie, ou, s'il ne trouve pas jour à user de vos services , il vous invite à chercher fortune ailleurs. Vous êtes obligé, une fois sur le pavé de Paris, de vous ingénier, de lutter, de triompher peut-être ! Mais l'inaction, la misérable et lâche inaction , dans l'âge même de la force, tandis qu'on voit les autres mettre la main sur les rôles, occuper l'attention du public, s'élancer vers la gloire ! — a. Pourquoi lui, et non moi? On attend donc que je n'aie plus l'âge de mes rôles pour me les confier ? On me parle sans cesse de patience : il n'est patience à la fin qui ne se lasse ! On m'allègue les dédommagements de l'avenir... Où est-il donc, cet avenir? quand viendra -t-il? et même viendra-t-il jamais? »

Combien, hélas! j'en ai vu s'exhaler de ces jeunes désespoirs dans cette austère et sourde maison de la Comédie française ! D'autres, plus fiers, rongent leur dépit en silence et n'en sont pas moins malheureux. Worms était de ceux-là ; il ne se plaignait guère, étant d'un naturel froid et renfermé; mais il séchait, dans son coin, de

tristesse et d'ennui. Un incident survint qui le mit en lumière.

M, Léon Laya avait apporté au Théâtre-Français une comédie en trois actes, la Lot du cœur. M. Léon Laya était un gros personnage en ce temps-là; il avait obtenu avec le Duc Job un des plus longs et plus fructueux succès que Ton eût jamais connus rue Richelieu; il était maître d'imposer ses conditions. Il y avait dans sa pièce un rôle de jeune premier qu'il avait naturellement destiné à Delaunay. Delaunay ne se soucia point de le jouer. Je ne me rappelle plus quelles raisons il allégua pour échapper à la confiance que lui témoignait M. Léon Laya. La véritable, celle qu'il ne pouvait pas dire, était, je crois, que le rôle ne lui semblait pas bon, et que de tous les auteurs présents , passés et futurs , M. Léon Laya était le plus insupportable aux répétitions. Fort poli, seins aucun doute, mais d'une exigence si méticuleuse que, pour mettre en scène le Duc Job, il lui avait fallu quatre-vingtdix répétitions, et qu'il avait fait vingt fois donner au diable tous ses artistes. Delaunay avait juré à part lui qu'on ne l'y reprendrait plus.

Worms hérita du rôle; mais, pour adoucir à l'auteur le chagrin de cette substitution, le direc-

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feur écrivit une lettre, qui fut rendue publique, où il énumérait avec complaisance toutes les qualités de son jeune pensionnaire et le comblait de compliments qui parurent quelque peu excessifs. N'importe, c'était la première fois que ce nom sortait de la discrète pénombre où la malechance l'avait retenu jusque-là; c'était la première fois qu'il était révélé au public, qui ne devait plus l'oublier.

On peut considérer la première représentation de la Loi du cœur comme son vrai jour de début. La pièce était malheureusement fort ennuyeuse et n'eut pas de succès; m£iis on y remarqua le jeune Worms pour sa voix chaude et vibrante, pour son jeu âpre et ardent. Il était lancé. M. Thierry, qui (charlatanisme de directeur à part ) goûtait la verte saveur de son talent, prit soin de le faire reparaître devant le public dans les pièces du répertoire, que l'on remontait alors plus aisément qu'aujourd'hui. C'est ainsi que nous le vîmes tour à tour dans la Mérope de Voltaire, dans ÏAndromaque et dans le Mithridate de Racine, dans la Mère confidente de Marivaux, et enfin et surtout dans la Jeunesse d'Augier, que l'on dut transporter de l'Odéon à la Comédie française. C'est là surtout qu'il fit preuve de

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cette énergie passionnée qui devait être plus tard le caractère de son talent. Son jeu n'avait pas encore beaucoup de nuances, mais il était plein d'emportement, et Vut de poitrine de l'amour y sonnait avec une vigueur peu commune . « Ce sera, écrivais-je au sortir de cette représentation, un Lafontaine mieux réglé. » Son tort, c'était de n'avoir guère dans la voix que cette note éclatante, qui ne convenait pas à tous les rôles. Ainsi, dans la Mère confidente, jouant un amoureux de Marivaux, il avait fait l'effet d'un trompette de régiment égaré dans une bergerie de Watteau.

Les discussions qu'il avait soulevées en créant ces divers rôles l'avaient doucement tiré hors de pair. Il aspirait au sociétariat; il n'avait d'autre rival que Coquelin, un jeune homme plein de talent, qui avait conquis vite une grande réputation. Il était facile de les contenter tous les deux, car une part entière était vacante, et l'habitude, à la Comédie française, est de diviser les parts en deux et même parfois en quatre. On est nommé sociétaire à demi-part, à quart de part. On n'arrive à part entière (c'est le terme consacré) qu'après un stage plus ou moins prolongé dans la demi-part. Worms pouvait donc légitimement compter qu'une demi-part, emportant avec elle

le titre de sociétaire, lui devait revenir; mais révénement lui prouva qu'il comptait sans son hôte.

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se reporter à des temps dont les moeurs sont déjà si loin de nous qii'elles nous semblent avoir je ne sais quoi de fabuleux et de mythologique. La cour (j'entends la cour impériale) s'occupait beaucoup d'art dramatique, ou, si vous aimez mieux, tracassait beaucoup dans les théâtres. Des protecteurs plus puissants qu'éclairés de la Comédie française s'intéressèrent particulièrement à une jeune pensionnaire, qui était fort jolie, trèsremuante, et que je ne veux point nommer incidemment dans cette galerie, où son portrait n'a pas trouvé et ne trouvera jamais de place. Ils agirent sur l'esprit du ministre, qui écrivit de sa main à l'administration du théâtre une lettre officielle où il lui rappelait les services que la protégée de ces messieurs avait déjà rendus et pouvait rendre encore, où il posait sa candidature très-nettement, en termes d'une politesse impérative.

Mon Dieu ! que tout cela flotte à présent dans un prodigieux lointain, et comme il faut que je fasse un effort de mémoire pour ressaisir les lam-

beaux épars de cette histoire à demi tombée dans l'oubli! Mais en ce temps-là, non, vous n'imaginez pas avec quelle extraordinaire émotion on en suivit les incidents , avec quelle fureur les journaux prirent parti pour ou contre, avec quelle solennité le comité de la Comédie, mis en demeure de se prononcer dans cette importante affaire, laissa tomber ses votes dans l'urne. Il se fût agi de la mort de Louis XVI qu'on n'y eilt pas mis plus de sérieux.

M. l'administrateur général, après avoir réuni les sociétaires, leur lut la fameuse lettre de M. Walev^ski et les engagea formellement à en tenir compte. C'est l'habitude, à la Comédie française, que chacun, avant de déposer son vote, en expose de vive voix les motifs, qui sont consignés au procès-verbal. Ce fut Getfroy qui parla le premier. Il le fit avec beaucoup de liberté et de force. Il s'étonna que M. le ministre, pouvant de son autorité privée nommer un sociétaire sans consulter personne, plaçât les comédiens dans cette alternative ou de voter contre leur conscience, ou de lui opposer un refus désobligeant. Il rappela les principes qui avaient toujours dirigé les membres de la société. Il montra que ce qu'elle devait chercher avant tout dans les nou-

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velles recrues qu'elle adjoignait à sa vieille troupe, c'était le mérite prouvé par la faveur du public; qu'il y avait là pour elle un double intérêt, et très-sérieux, de gloire et d'argent.

Il énuméra les rôles qu'avait joués la jeune personne qui se targuait de la faveur du ministre, et ne cacha point l'impression qu'il en avait reçue ; cette impression paraissait être celle des journalistes, qui n'avaient jamais accordé à l'artiste que des louanges courtes et banales, menue monnaie de la galanterie française; celle du public, qui, sauf de rares exceptions, avait laissé la claque s'extasier toute seule.

Il mit en regard les travaux et la réputation de Coquelin et de Worms, et sa conclusion fut qu'il préférait aux artistes qui n'avaient p'our toute recommandation qu'un firman ministériel ceux pour qui plaidaient et leur propre mérite et les applaudissements du public.

M. Régnier prit la parole après lui et développa les mêmes considérations avec autant de conviction et de chaleur. Tous les comédiens tinrent, en cette occasion solennelle, à ne pas faire dire qu'ils avaient opiné du bonnet. Chacun motiva son avis, et le tout fut consigné au procès-verbal.

M. Thierry fit à ces messieurs l'honneur de ne

pas être surpris de cette unanimité. Au fond, il pensait justement comme eux. Il leur marqua seulement quelque crainte qu'ils ne fussent allés trop loin dans l'expression de leur opinion personnelle, et que le rapport, qui devait passer sous les yeux des ministres, ne les offensât par quelque mot trop cru, par quelque phrase hasardée. Il demanda donc que le comité prît le temps de réfléchir, qu'il s'ajournât à trois jours pour relire son compte rendu et en peser tous les termes.

Le comité ne crut pas devoir refuser à l'administrateur cette mince satisfaction, qui était de pure forme. On se réunit la semaine suivante, on éplucha le rapport avec soin, on effaça toutes les expressions qui auraient marqué d'une façon trop vive le dissentiment survenu entre la Comédie française et les puissances dont elle dépendait; mais tous demeurèrent inébranlables dans leur opinion.

La joie fut universelle quand on apprit cet acte de courage. C'en était un en ce temps-là. Personne n'eût jamais pensé que le ministre oserait passer outre, et le fait est qu'il hésita. La ratification des bureaux se fit attendre plus de quinze jours. Vous pensez si, durant ces quinze

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jours, la protégée du ministre se remua ! Elle possédait des armes qui manquaient à ses concurrents, et elle n'était pas femme à plaindre sa peine. On apprit enfin que des deux élections une seule était approuvée en haut lieu. Coquelin était nommé sociétaire; pour Worms, il était ajourné : le ministre allégua pour raison de son refus que Worms était encore trop jeune. On trouva généralement assez extraordinaire qu'à vingt-huit ans Worms fût jugé trop jeune pour un poste où Coquelin arrivait à vingt-deux-, mais telle était, sous le régime du bon plaisir, la logique des ministres.

Ce fut dans tout le public lettré une explosion d'indignation et de colère. Les journaux officiels ou officieux eurent la pudeur de garder le silence; il leur répugnait de défendre une mesure si directement contraire à la justice et au bon sens. Vous imaginez aisément l'éclat qui rejaillit sur Worms de toute cette histoire. La Russie, toujours en quête de jeunes premiers, lui fit des propositions brillantes. On parlait alors d'un chiffre de soixante mille francs d'appointements par an. 11 en faut toujours rabattre un peu. Worms saisit avec empressement cette occasion de prendre sa revanche. Il envoya sa démission '

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au ministre et partit pour Saint-Pétersbourg (septembre 1864).

Nous prîmes plaisir dans la presse à célébrer dès Tabord le succès prodigieux qu'il était censé obtenir là-bas. C'était une façon pour nous de tar quiner le pouvoir, de lui rappeler la grandeur de la perte qu'il avait faite par sa faute, de le larder de coups d'épingle à un endroit que nous supposions sensible. Et, d'autre part, on ne confiait pas un rôle de jeune premier à un nouveau venu que nous ne nous missions tous à crier en chœur : « Ah ! si Worms était là ! Pourquoi l'a-t-on forcé à partir? » Si bien qu'au rebours de ce qui arrive d'ordinaire, l'absence de Worms profita plus à sa réputation que n'eussent fait dix succès remportés à la Comédie française sous les yeux mêmes des Parisiens.

Ses premiers pas, au contraire, avaient été assez difficiles en Russie. On l'avait bien accueilli ,à Saint-Pétersbourg, mais froidement, et non sans quelque réserve. Il n'avait pas été de prime abord l'objet d'un de ces engouements qui sont familiers à l'aristocratie russe. Il y a dans son .visage je ne sais quoi de sévère et d'âpre, dans l'ensemble de sa personne quelque chose de roide et de sec , dans sa voix une sorte d'éclat

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métallique qui n'avait pas prévenu en sa faveur. Au lieu que Dressant, avec sa physionomie ouverte et riante, avec ses manières aimables, avec la pénétrante douceur de sa voix, avait du premier coup enlevé tous les cœurs, Worms dut les conquérir jour à jour et leur faire oublier ce qu'il avait pour eux d'ingrat dans son physique.

Il y mit le temps ; il est vrai qu'aussi il les garda mieux qu'il n'eût fait peut-être s'il les avait séduits plus vite. La faveur dont les grands seigneurs russes entourent les comédiens est sujette à de brusques revirements, et il ne faut pas longtemps quelquefois pour que la première sympathie se change en indifférence et même en mépris. Worms ne connut point ces cruels retours. Il s'avança lentement, mais sûrement, dans l'estime de son public. Il avoue luimême qu'il doit beaucoup à la Russie. Il assouplit, en jouant toutes sortes de rôles et souvent presque au pied levé, ce qu'il y avait de rêche dans son talent. Il lui fallait jouer une semaine la Dame aux camélias; huit jours après, Mauprat; huit jours plus tard, ^«/o«r; ensuite, Chatterton. Il n'y a rien comme ces exercices violents pour rompre un comédien.

Il aurait pu rester longtemps à Saint-Péters-

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bourg sans fatiguer un public qui l'avait sérieusement adopté; mais le climat lui était dur et l'avait fortement éprouvé. Il n'eut pas plutôt achevé ses dix ans réglementaires qu'il songea à revenir à Paris. Il possédait une fortune indépendante, qui lui permettait d'attendre les propositions que ne manqueraient pas de lui faire les directeurs parisiens. 11 rentra donc en France avec l'intention de se reposer quelques mois et de voir venir.

Son ambition secrète, c'était naturellement d'entrer à la Comédie française; mais il ne lui plaisait point de prendre les devants, de se présenter en solliciteur, de subir peut-être un refus poli, mais désobligeant. Beaucoup de bons juges pressaient M. Perrin de s'entendre avec l'excellent comédien, et il est probable qu'il se fût rendu à leurs désirs sans un de ces mille petits incidents de la vie de tous les jours; qui ne sont rien par eux-mêmes, et qui n'en ont pas moins fort souvent une influence considérable sur la destinée des hommes.

M. Perrin n'avait jamais eu occasion de voir celui qu'on lui recommandait si chaudement. Un jour, il alla à l'enterrement de je ne sais quel acteur, et on lui montra Worms qui s'y trouvait

aussi. Worms souffrait en ce moment d'une maladie de foie à laquelle il est communément sujet. Il était pâle, ou plutôt vert, les yeux cernés , les traits creusés, très-fatigués. « Ah çà, mais, s'écria M. Perrin, c'est un cadavre ambulant que votre jeune premier ! ne m'en parlez plus. » Worms ne pouvait pourtant pas écrire sur son chapeau : « Je suis très-malade, et ne me suis levé de mon lit que pour conduire un vieux camarade à sa dernière demeure. » Il se rencontre toujours de bonnes âmes pour rapporter aux intéressés les propos désagréables qui ont été tenus sur leur compte. Celui du directeur de la Comédie française (vrai ou faux ) ne tarda pas à venir aux oreilles de Worms, et le découragea d'entreprendre des démarches qui devaient rester inutiles.

Il se tourna vers le Gymnase. M.Montignyétait alors dans un embarras terrible, et ne savait plus à quel saint se vouer. Toutes les branches auxquelles il s'était raccroché tour à tour lui avaient craqué l'une après l'autre dans les mains. Il roulait de chute en chute. Il avait comme pensionnaire une très-belle personne, d'un visage superbe et farouche, à la voix rauque, mais émouvante, et qui jouait de génie, un peu au hasard, avec

une extraordinaire énergie, M"^ Tallandiéra. Il rêva de remonter pour elle la Dame aux camélias. Ce n'était guère la femme du rôle : la Dame aux camélias est une courtisane qui aux instincts d'une bonne fille joint les manières d'une grande dame; M"^ Taillandiéra était plutôt une artiste de drame^, désordonnée et puissante, comme Mme Dorval. Mais quand M. Montigny s'est chaussé la cervelle d'une idée, elle y tient ferme. Il lui fallait un Armand Du val, Worms l'avait joué à Saint-Pétersbourg-, il l'engagea donc à des conditions qui lui semblèrent fort dures. Vingt-quatre mille francs par an, avec un mois de congé. C'était ce mois de congé que le directeur du Gymnase avait quelque peine à digérer. Deux mille francs par mois, il s'y résignait encore ; mais payer à un artiste le mois où il allait se promener, c'était une si forte dérogation à ses habitudes qu'il, eut bien du mal à s'y résoudre. , Il stipula en retour un dédit considérable, et si je marque cette circonstance, c'est qu'elle eut de l'importance à son heure, comme vous ne tarderez pas à le voir.

La première représentation de cette nouvelle reprise de la Dame aux camélias fut un des petits événements de la vie parisienne. Il y eut

dans tout le public une déception complète. Worms ne plut qu'à demi, et M"« Tallandiéra ne plut point du tout. Ils avaient leurs nerfs sans doute, et le public aussi. Ce ne fut pas, à proprement parler, un désastre , puisque chacun d'eux eut un beau moment où il enleva la salle, Worms au quatrième acte et M"^ Tallandiéra au dernier; mais ce fut un échec.

Dès le lendemain, il était réparé. Worms n'aura jamais la bonne grâce, l'émotion tendre, le charme pénétrant que Fechter déployait dans ce rôle. Il n'en dira jamais les premières scènes avec cette chaleur entraînante, cette physionomie ouverte, cet incomparable don d'agrément qui faisaient de Fechter le plus aimable des jeunes premiers. Worms a naturellement l'élégance un peu sèche et brusque, et les notes qui expriment la tendresse font défaut à sa voix. Aussi fut-il excellent dans le grand coup de théâtre du quatrième acte, quand il jette les billets de banque aux pieds de Marguerite , et dans les scènes qui précèdent et préparent cette situation. Le regard sec et brûlant de l'acteur, sa voix brève, âpre et saccadée, son air provocant, l'agitation nerveuse de tout son corps , son rire amer, tout trahissait chez lui une résolution violente et implacable;

c'était le commentaire vivant de ce mot que l'auteur lui met dans la bouche : « Je ne sais pas ce qui va se passer, mais à coup sûr il va se passer quelque chose. »

Deux mois après (novembre iSySj, Worms jouait le premier rôle dans le Ferréol de M. Victorien Sardou. Ferréol n'est pas une des meilleures pièces de Sardou; mais il s'y trouvait, comme dans tout ce qu'il écrit, des scènes d'un grand effet. Il y en a une notam ment où Ferréol, pressé par tout le monde de nomm.er le vrai coupable, de dire au moins s'il le connaît, finit par s'écrier avec désespoir : « Je ne peux pas ! non, je ne peux pas! » Worms jeta ce cri avec une si extraordinaire puissance d'émotion qu'il souleva toute la salle, qui battit longuement des mains.

C'est de ce jour-là que nous nous dîmes tous : « Worms entrera bientôt à la Comédie française. » C'est de ce jour-là que la résolution de l'y faire entrer fut arrêtée dans l'esprit de M. Perrin. Mais M. Perrin ne se presse jamais; il attendait une occasion. Elle ne se présenta que deux ans plus tard , en 1 877, quand il voulut monter le Marquis de Villemer, de M'"'^ Sand. Delaunay était tout naturellement désigné pour jouer l'aimable et spirituel duc d'Aléria; mais à qui donner le

personnage tendre et sombre du marquis de Villemer? M. Perrin avait Laroche sous la main. Mais Laroche lui semble être l'homme des seconds plans; un comédien utile, tout plein de qualités fortes, mais qui ne jouera jamais un premier rôle en premier rôle. C'est alors qu'il songea à Worms.

Il se heurta à une difficulté qui ne laissa pas de lui donner quelque embarras. Il y avait, comme je l'ai dit plus haut, un fort dédit stipulé sur l'engagement de Worms au Gymnase. Il fallait le payer ou achever son temps. On finit par s'entendre. M. Montigny, tout entier à la joie du grand succès de Bébé, prévoyait que de longtemps il ne jouerait plus le drame, et n'aurait plus besoin de Worms , dont les appointements n'en continuaient pas moins à courir; il se montra coulant, et je crois que l'on convint de réduire à la somme de dix mille francs le dédit à payer. A ce prix, Worms racheta sa liberté, et j'imagine que ce fut, en fin de compte, la Comédie française qui, sous une forme ou sous une autre, paya cette rançon.

Elle n'eut point à le regretter. Le rôle à la fois maussade et passionné du marquis de Villemer semblait taillé exprès sur le patron du talent de

Worms. Il en fit ressortir avec une merveilleuse puissance le côté âpre, sombre et jaloux. 11 donna un éclat singulier à la scène de la rupture entre les deux frères; il eut là un de ces emportements superbes de passion qui enlèvent toute une salle; et lorsque, après cette querelle, épuisé, anéanti, il vint tomber à demi mort sur le canapé et de là rouler sur le tapis, tout ce jeu de scène fut exécuté avec une précision et une adresse si admirables que le public éclata en longs applaudissements, et que le succès se tourna en triomphe.

Depuis, Worms a joué le Célio des Caprices de Marianne et M. de Savigny dans la reprise du Sphinx; mais son grand, son premier titre d'honneur, c'est le rôle où le montre justement la gravure qui accompagne cette étude. Don Carlos, dans Hernani. Ce rôle, savamment composé par un excellent comédien, a consacré sa réputation, qui ne fera que croître.

Imp. Jouaust.

57ETTE publication, imprimée à petit nombre sur ^ très-beau papier vélin , paraît par livraisons. Chaque livraison contient une notice sur un ou plusieurs artistes , avec un portrait gravé à l'eau-forte.

Outre les exemplaires sur papier "élin, il est tiré 5o exemplaires sur papier de Hollande, avec épreuves des gravures avant la lettre, et 20 exemplaires sur papier Whatman contenant double épreuve, avant et avec la lettre.

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