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Nous avons fait tirer aussi quelques épreuves d'artiste AVANT TOUTE LETTRE, format in-4'' soleil (sur papier de Hollande ou sur papier de Chine appliqué). Chacune de ces épreuves est vendue 10 fr. sur papier de Hollande, et 12 fr. sur papier de Chine. Le nombre en étant très-restreint , les amateurs feront bien de nous envoyer le plus tôt possible leur souscription.
Décembre 1878. 6309 imp. Jouaust.
DEUXIEME SERIE
DE
THEATRES DIVERS
NOTICES BIOGRAPHIQUES PAR FRANCISQUE SARCEY
PORTRAITS GRAVES A L EAU-FORTE
PAR LEON GAUCHEREL ET ADOLPHE LALAUZE
Deuxième Livraison : Dinah Félix, Jeanne Samarj
Prix : 2 fr. 5o
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
M DCCC LXXIX
mi
fe
T quel âge avez-vous? lui deman-
dai-je.
— Comment voulez-vous que je le sache? Mon acte de naissance a été brûlé sous la Commune.
— C'est une raison. Et quel âge souhaitezvous que Ton vous donne?
— Le mien. »
C'était un cercle vicieux, et nous n'en pûmes sortir. Disons donc que M"'^ Dinah Félix naquit
à une époque aussi indéterminée que l'est celle de la création du monde, qui flotte entre six et sept mille années. Vous pourriez, je crois, chercher dans les environs de 1 842.
M"^ Dinah Félix était la dernière venue des sœurs de la grande Rachel. Toute cette famille avait été touchée d'une baguette magique par la fée du théâtre. Nous avons vu longtemps M"^ Lia Félix briller sur les scènes du mélodrame, et elle eût été fort digne, par la correction et la puissance de son jeu, d'entrer à la Comédie française ; mais l'ombre de sa sœur, qui aurait dû la protéger, l'en écarta. M"^ Rébecca Félix n'a fait que passer, mais quel charmant souvenir elle a laissé aux amateurs du théâtre! Elle était si douce^ si jolie, si avenante! elle exprimait avec tant de charme les innocentes tendresses de l'amour jeune ! Tout le monde vous racontera encore, à la Comédie française, comment un soir, dans le drame à'Angelo, jouant à côté de sa sœur, ce fut elle qui emporta le succès et décida la bataille. La mort nous l'a ravie à la fleur de l'âge et du talent, et les jeunes gens ne savent plus même son nom. M"° Sarah Félix, qui depuis...; mais alors elle faisait, à travers les aventureuses folies d'une vie
décousue, de courtes apparitions au théâtre, et elle y témoignait d'une vive intelligence. Qui de nous n'a connu Raphaël Félix , un assez pauvre comédien, mais un imprésario habile, qui fut longtemps le Barnum de Rachel, avant de devenir un directeur sérieux.
M"^ Dinah Félix n'avait pas été destinée tout d'abord par sa famille à la carrière dramatique. Elle était petite, chétive, avec un maigre filet de voix. C'était la benjamine, une enfant des vieux jours. Le père, un homme très intelligent et un maître de diction incomparable, prétendait la garder pour lui. Mais il était dit que le théâtre lui prendrait toutes ses filles. Rachel eut un jour la fantaisie de s'essayer, avant l'âge, dans le rôle d'Athalie. On n'avait pas de Joas sous la main; on demanda à la petite Dinah si elle serait bien aise de jouer le rôle. En vingtquatre heures elle l'apprit, le répéta deux fois, et parut ainsi pour son premier début sur les planches de la Comédie française, à l'ombre et sous les auspices de sa sœur.
Vous pensez si l'enfant était contente et fière ! Le père secouait la tête. Il eût mieux aimé que l'on s'en tînt là ; mais, une fois engagé sur la pente, on ne s'arrête, guère. 11 y a un certain
nombre de rôles d'enfants dans le vieux répertoire : la Louison du Malade imaginaire, la Babet de la Fausse Agnès, et d'autres encore. Elle les joua tous, quand l'occasion s'en présenta, et même on rétablit pour elle, dans le Légataire universel, de Regnard, la jolie scène où M. Clistorel, ce petit bout d'apothicaire, vient proposer ses services à Géronte.
Le père habitait alors Montmorency. Il n'avait pas jugé à propos de venir s'installer à Paris pour cette gamine, qui n'était occupée que deux ou trois fois dans le mois par le théâtre. Il fallait qu'elle prît, les soirs de représentation, le chemin de fer jusqu'à Saint-Denis. Là, un âne l'attendait, et elle partait bravement à travers champs, accompagnée de son petit ânier. Quand je dis bravement, c'est une façon de parler, car elle avait des peurs horribles. Le père Félix avait même spéculé sur sa poltronnerie bien connue pour la dégoûter du théâtre ; mais l'amour des planches parlait plus haut encore chez elle que la peur.
Elle était attachée à la Comédie française sans engagement. Elle y jouait au cachet. M. Montigny, le directeur du Gymnase, l'y vit, et elle lui plut. Il lui proposa de reprendre au Gvm-
nase un rôle créé jadis par la petite Léontine Fay dans le Vieux Garçon et la Petite Fille, de Scribe. Ce rôle lui en fit donner un autre, celui de la petite Évangéline, dans la Case de l'oncle Tom, à la Gaîté. La pièce, par malheur, ne réussit point; mais M. Anicet Bourgeois, un des auteurs de ce drame à demi tombé, avait distingué cette enfant si intelligente et si futée; il fit un rôle exprès pour elle, celui de la Mignonne, dans Marie Rose.
Ceux qui ont l'habitude du théâtre savent que tous ces succès d'enfant ou de petite fille ne comptent guère ; on s'en défie. N'avons-nous pas vu, de nos jours^ le petit prodige qui créa Fanfan Benoîton disparaître de la scène, où il était incapable de tenir une place sérieuse ?
Pendant l'été, Rachel emmenait sa jeune sœur dans ces excursions qu'elle entreprenait si aisément, et lui faisait jouer les rôles de son répertoire dans le midi de la France, en Angleterre, partout enfin où elle promenait ses tragédies.
Et cependant celle que l'on avait longtemps appelée la petite Dinah grandissait et devenait tout doucement, jour à jour, M"'= Dinah Félix. Il y avait quelque difficulté à lui faire jouer
désormais les rôles de petite fille. Le père Félix se résigna. Il se mit à donner des leçons à cette enfant, à lui apprendre le répertoire. Il faut dire que M"^ Dinah Félix n'avait jamais cessé d'étudier, de perfectionner son éducation première; c'est aujourd'hui une personne des plus instruites, et qui sait le mieux notre littérature sans l'avoir apprise régulièrement dans les pensions officielles où on l'enseigne.
M"^ Dinah Félix, qui avait déjà accompagné sa sœur dans un assez grand nombre de tournées, la suivit en Amérique. On sait comment cette excursion, qui fut assez fructueuse, ne donna pourtant qu'une gloire médiocre à ceux qui l'avaient entreprise.
A son retour, M"^ Dinah Félix entra au Vaudeville, et c'est là qu'eut lieu son véritable début devant le public parisien (iSSy). Ce début ne fut pas. des plus heureux. M"^ Dinah Félix avait été engagée pour jouer les ingénues, et, au besoin, les jeunes premières. Elle n'avait ni le visage ni l'organe de cet emploi. C'était, — j'ai eu, par le hasard des choses, occasion de la voir souvent aux environs de cette époque, — c'était une toute petite personne très maligne, très futée, pas trop jolie, niais spirituelle en diable,
dont la voix aigrelette avait des intonations d'une finesse exquise. Elle eût été aisément, en ce temps-là, une Chaumont; mais elle visait au grand art.
Elle débuta au Vaudeville dans le Chemin le plus long, et n'y eut point de succès. Elle fut plus goûtée dans les Faux Bonshommes, où elle joua le rôle d'Eugénie, que M"^ Bellecourt abandonna à la treizième représentation pour se marier. La cérémonie faite et le mariage consommé, M"^ Bellecourt réclama le rôle ; mais Barrière était enchanté de la remplaçante et le lui garda. Augier venait de terminer les Lionnes pauvres, qu'il destinait au Vaudeville. Il distribua le rôle de Séraphine à M"^ Dinah Félix. C'était là une de ces erreurs où tombent parfois les auteurs dramatiques.
M"« Dinah Félix, qui est pétrie d'intelligence et d'esprit, comprend tout ce qu'on lui donne à jouer, et le lit à merveille ; mais, à la scène, elle n'a que des moyens limités. Le visage est maigre, maigre est la voix. Elle sentait bien ellemême (car c'est loin d'être une sotte vaniteuse) son insuffisance; elle supplia M. Emile Augier de la décharger de cette responsabilité fâcheuse. Augier persista, et l'échec fut considérable. Les
Lionnes pauvres n'obtinrent pas le succès qu'elles méritaient, et qu'elles emporteront un jour. Dans cet échec, qui fut général, M"^ Dinah Félix trouva moyen de se tailler un insuccès qui n'appartînt qu'à elle. Le chagrin qu'elle en conçut ne l'aigrit point.
Au lieu de sïrriter contre le public, elle rentra en elle-même, et, après s'être longtemps interrogée, elle décida, ce qui était vrai, qu'elle n'avait pas été formée par la nature pour Jouer les jeunes premières, que son visage et sa voix la destinaient de préférence aux soubrettes. Un petit succès qu'elle obtint dans un acte de Charles Hugo, Je vous aime, ne fit que la confirmer dans cette opinion, et elle s'en fut demander des leçons à une ancienne soubrette de la Comédie française^ à M"" Dupont.
Il ne faut pas faire honneur de cette résolution à la seule modestie de M'i^ Dinah Félix ; il y entrait bien quelque peu de politique. Le ministre des beaux-arts était en ce temps-là M. Walewski, et cet aimable gentilhomme avait, comme on sait, des raisons toutes particulières de protéger une jeune actrice qui était la tante du fils de Rachel. JV1"= Dinah Félix visait secrètement à la Comédie française, et elle était
assez spirituelle pour sentir qu'il serait presque impossible de l'y faire entrer en qualité de jeune première. Elle tourna donc du côté des soubrettes, où la presse était moins grande, et s'en alla gagner ses chevrons à l'Odéon.
Là, elle joua tous les rôles de l'emploi : et la Lisette du Jeu de l'amour et du hasard, par où elle débuta, et celle des Fausses Confidences, et la Toinette du Malade imaginaire, et la Dorine du Tartuffe. Ce stage ne dura que neuf ou dix mois, depuis août x86i jusqu'aux premiers mois de l'année 1862, où elle fut engagée à la Comédie française.
Je me souviens que je fis dans le journal une très vive et très longue opposition à cet engagement. Je pensais qu'en dépit de son esprit et de son talent, elle s'effacerait à la Comédie française, dont le cadre était trop vaste pour elle; que sur une scène de genre, au contraire, son esprit et sa grâce feraient merveilles dans des rôles que l'on pourrait tailler sur sa mesure. L'événement a prouvé depuis si j'avais raison. Mais, en ce temps-là, je faisais le désespoir de cette intelligente comédienne, dont personne n'appréciait plus que moi pourtant les fortes et sérieuses qualités. Je ne la croyais point faite, grêle, me-
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nue et mignonne comme elle était, pour le vieux répertoire.
« Je vous forcerai bien à vous rétracter, me disait-elle.
— Je ne demande pas mieux », répondais-je.
Le jour où j'appris son engagement à la Comédie française, j'écrivais dans l'Opinion nationale (mars 1862) :
Si la chose n'eût dépendu que de moi, elle ne se serait point faite : j'aurais eu trop peur que cette aimable jeune fille ne réussît point. Peut-être, avec sa taille exiguë et sa voix aigrelette, n'est-elle pas la femme qu'il faut pour morigéner M"= Arnould Plessy ou M"» Madeleine Brohan; mais ce que femme veut, les ministres le veulent.
M. Walewski avait été très frappé en voyant ce que M"« Dinah Félix mettait dans ses rôles de grâce et d'esprit, de science, de bien dire; il a voulu qu'elle vînt s'essayer sur notre première scène. Peut-être, après tout, est-ce lui qui a raison. M"= Dinah a bien assez de talent pour se faire pardonner son aspect chétif, et elle est d'une famille qui a toujours été heureuse au théâtre.
Il est certain que M"^ Dinah Félix commença par tromper heureusement nos craintes. Sans doute, elle parut un peu petite et maigre pour ce vaste cadre ; mais elle était si spirituelle et si fine, elle avait tant d'agrément dans le visage et dans la voix, elle avait la diction si nette, si juste, si ingénieuse, on sentait dans son jeu une
si franche envie de bien faire, qu'elle réussit tout d'abord, sinon près du grand public, au moins chez les amateurs et les délicats. Et puis, que ne peut, chez une actrice intelligente, le désir de faire son chemin, de monter au premier rang ? Elle se livra avec une ardeur inouïe à une gymnastique incessante des organes vocaux pour s'affermir et s'élargir la voix, pour en rendre l'émission plus ample et plus sonore. Je n'oserais pas affirmer qu'elle parvint à grandir, on ne me croirait pas. Et pourtant, fut-ce une illusion de nos sens abusés ? usa-t-elle, en effet, de quelque artifice pour se hausser la taille ? Je ne sais ; ce que je puis assurer, c'est qu'au bout d'un certain temps, ce gentil petit bout de femme éveillé et fripon nous sembla prendre plus d'ampleur et d'autorité. Elle avait le goût du détail menu dans sa façon de dire; elle acquit une diction plus unie et plus large. La nature l'avait condamnée à jouer les Marivaux à perpétuité; elle s'éleva jusqu'à Molière.
Elle avait débuté dans les Folies amoureuses et dans le Jeu de l'amour et du hasard. Elle joua tour à tour ensuite et la Georgette de l'Ecole des femmes., et la Toinette du Malade imaginaire, et la Dorine du Tartuffe. Et après? Dame! après,
elle rejoua Dorine, Lisette et Toinette, ou Toinette, Dorine et Lisette, comme on voudra :
Car il n'importe guère Que Toinon soit devant et Lisette derrière,
et du 24 mars 1862, jour de sa nomination, jusqu'en 1870, elle tourna, comme un joli cheval de sang attaché à un manège, dans ce cercle étroit de cinq ou six rôles, tous empruntés au vieux répertoire.
Ah ! que les soubrettes sont malheureuses ! Depuis que les mœurs nouvelles ont renvoyé les domestiques à la cuisine et à l'antichambre, on ne leur fait plus de rôles. Citez-moi, dans ces trente dernières années, une pièce nouvelle, j'entends une pièce vraiment moderne, et non un pastiche, comme il y en a tant, du XVIP ou du XVIII^ siècle, qui mette en scène une servante et lui donne un personnage sortable. Je ne sais, pour ma part, que le Cœur et la Dot, de Mallefille, où se trouve le rôle de Nanon la chercheuse, un rôle tout de fantaisie, le seul, hélas ! que M"^ Augustine Brohan ait trouvé dans une longue et brillante carrière d'artiste. L'emploi des soubrettes est une des branches mortes de l'art dramatique. Quand une soubrette a épuisé
DINAH FEUX l3
les dix ou douze rôles consacrés, elle les reprend, elle les ressasse, elle les remâche devant un public indifférent, qui les sait par cœur et s'en va en disant pour tout éloge : a Très bien ! très bien ! mais ça n'est pas Augustine ! Ah ! si vous aviez vu Augustine là dedans !» — Il est vrai qu'à nous, qui avons vu M"= Augustine Brohan, les vieux amateurs nous disaient : « Oh ! si vous aviez vu M"° Devienne ! »
Et cette maigre pâture d'une douzaine de rôles, dont cinq ou six tout au plus sont bons, il y a toujours à la Comédie française deux ou trois soubrettes pour se la disputer ; trois affamées qui se regardent de travers et se jouent des tours pendables pour couper sous le pied de la rivale ce malheureux brin d'herbe ! Que de fois j'ai vu, dans mon cabinet, cette pauvre M"^Dinah Félix, désespérée de son inaction, se ronger les poings d'impatience!... C'est là une figure de langage; ce qui n'en est pas une, c'est qu'elle versait des larmes de douleur et de colère.
Ainsi donc, au théâtre, cela ne servait à rien de posséder une si vive intelligence, un esprit si fin, une passion si sincère et si ardente de son métier; d'avoir dompté, à force de travail, la nature rebelle, et de s'être soi-même faite comé-
dienne ! Je la consolais de mon mieux : « Un jour, lui disais-je, vous pourrez mettre sur vos cartes : Sociétaire de la Cojnédie française. N'est-ce donc rien ?. . . » Ah ! comme ce petit plaisir de vanité satisfaite était compté pour peu de chose par cette jeune artiste, brûlée de tous les feux de la gloire !
Ce rêve, que je lui faisais entrevoir comme consolation de ses ennuis, elle en fut mise en possession dans les premiers mois de Tannée 1870. Ce fut un court moment de joie. Et elle se remit à jouer et Lisette, et Georgette, et Claudine, et Dorine. De rôles nouveaux, pas un, à moins que l'on ne tienne pour rôles nouveaux celui d'Henriette dans la reprise d'Oscar et celui d'Isaure dans un petit acte de M. Denayrouse, la Belle Paule.
Et cependant les années, croissant, hélas ! sur sa tête comme sur celle des autres mortels, faisaient un double travail : elles donnaient à son talent plus de maturité et d'énergie, en même temps qu'elles lui enlevaient une à une ses dernières illusions. Bizarre inconséquence ! à mesure qu'elle conquérait sur le public une autorité plus grande, ses espérances d'avenir diminuaient. Elle s'enfonçait dans l'ombre en rayonnant. Je ne sais
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guère d'autre artiste au monde qui ait joui d'un malheur plus singulier et souffert d'une plus étrange bonne fortune.
A chaque fois que les habitués de la Comédie française la revoyaient dans quelqu'un de ses rôles familiers, ils admiraient sa certitude et sa netteté de jeu, sa grâce exquise de diction, ses raffinements de débit si aimables, encore qu'un peu cherchés et précieux, et ils étaient obligés de consulter le journal pour savoir le nom de l'actrice qui les charmait ainsi : « Ah! oui... c'est Dinah Félix... Tiens ! mais elle a du talent, cette Dinah Félix! »
Eh oui ! elle a du talent, cette Dinah Félix ! et elle en a beaucoup ! Mais le diable, c'est qu'elle Ta toujours eu incognito. Elle n'était pas douée par la nature de ces qualités puissantes qui séduisent et qui enlèvent la foule. Elle n'avait qu'un de ces mérites fins, discrets et spirituels qui plaisent aux connaisseurs; et les délicats sont rares au théâtre à cette heure ! et ce ne sont plus eux qui font les réputations ! Le gros du public ne se laisse guère prendre qu'aux avantages extérieurs.
Qui sait si M"^ Dinah Félix, demeurant dans un théâtre de genre, n'aurait pas conquis une
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destinée plus brillante, quoique moins noble; si elle n'eût pas été quelque chose comme une Chaumont, avec plus de goût et plus d'ampleur? Il y a, les bibliophiles le savent, il y a tel livre qui fait bonne figure en in-i8, et qui paraîtrait vide s'il s'enflait jusqu'au sérieux in-8°.
C'est pour moi un vrai chagrin de voir de si précieux dons devenus inutiles ; de voir un talent séché sur sa tige sans avoir donné sa fleur. « II y a des gens, dit mélancoliquement la Bruyère, qui meurent sans avoir déballé. » Ce n'est peutêtre pas tout à fait le cas de M"^ Dinah Félix : elle a été appréciée à sa juste valeur et goûtée d'un petit nombre de lettrés amateurs du théâtre. Elle n'a jamais connu les douceurs de la popularité; elle n'a obtenu que des succès clandestins, et n'a recueilli que des applaudissements sans échos. C'est une vie d'artiste excellemment remplie, mais qui n'a pas eu son complet épanouissement.
Il est vrai qu'elle n'a pas encore quarante ans ; et qui sait?...
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JEANNli SAMARY, dans le TaLrtufïe
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'ÉTAIT en juillet iSyS.
Nous étions tous entassés, par une chaleur torride, dans celte étroite salle du Conservatoire, écoutant les élèves qui venaient l'un après l'autre nous débiter leur morceau de concours. Dieu sait si nous étions fatigués tous, et de quelle main accablée nous essuyions notre front tout mouillé de sueur ! Tout à coup, la voix de l'appariteur annonce : « Mademoiselle Jeanne Samary, dans le Faux Savant. »
Un ah ! de curiosité et d'allégresse... mais un de ces ah! comme il n'y en a qu'au Conservatoire, où les jeunes gens se font enire eux des réputations immenses que le petit public de l'endroit accepte et ratifie, un ah! profond et joyeux s'élève de l'orchestre au cintre. 11 paraît que M"<^ Samary était l'enfant gâtée de
l8 JEANNE SAMARy
la maison, sa perle, sa merveille, sa future gloire , et reconnue comme telle. Elle entra, et les applaudissements éclatèrent de toutes parts avant qu'elle eût ouvert la bouche. Mon Dieu ! qu'elle était jolie ! toute petite et déjà un peu forte, mais le visage si souriant, la bouche si appétissante, un air de fraîcheur et de gaieté répandu sur toute cette petite personne rondelette! L'œil, qui était tout grand ouvert, et myope évidemment, rappelait vaguement celui de M""^ Augustine Brohan, la spirituelle soubrette de la Comédie française. Et justement on contait dans la salle que cette jolie fille, si avenante, était de la famille.
Elle en était par le sang, car sa mère, M™^ Samary, était la propre fille de Suzanne Brohan, qui en eut quatre: Augustine, Madeleine, toutes deux à la Comédie française, et deux filles jumelles, qui devinrent Tune M'"*^ Samary, l'autre M'"^ Dortet. Elle en était par la voix : une voix nette, mordante et rieuse, qui nous enleva tous dès les premiers mots. Et cette enfant, car ce n'était qu'une enfant, quinze ou seize ans à peine, avait un aplomb si prodigieux, — l'aplomb des myopes, — que je n'ai jamais rien vu de pareil; et avec cela une diction toute pétillante
d'esprit, coupée de soubresauts fantaisistes, qui faisaient éclater le rire dans la salle.
Il n'y eut qu'un cri parmi les juges : « Voilà l'héritière d'Augustine Brohan! Dans six semaines, nous verrons cette jeune élève passer comédienne et débuter au Théâtre-Français. »
Son premier prix lui donnait en effet le droit d'y entrer; et, un mois après, le 3o août de la même année, elle abordait, avec l'insouciante témérité de son âge, dans la maison de Molière, le terrible rôle de Dorine.
Ce n'était pas la première fois qu'elle paraissait sur un théâtre, car M"^ Jeanne Samary était ce qu'on appelle une enfant de la balle. Son père^ M. Samary, qui était violoncelliste et artiste de mérite, à ce qu'il paraît, puisqu'il appartenait à la fois et à l'orchestre de l'Opéra et à la chapelle de l'empereur, s'entendait fort bien aux choses du théâtre; il organisait dans les environs de Paris des tournées où toute la famille trouvait à s'employer.
M"<^ Jeanne Samary me contait elle-même qu'un soir, à Beauvais, jouant, dans le Supplice d'une femme, le rôle de la petite fille, elle fut si vivement impressionnée de la douleur de son père qu'elle fondit en larmes pour de bon, et
ne sut plus que balbutier des mots entrecoupés. Elle avait huit ans.
Sa tante, M""^ Dortet, l'emmena en Italie, où elle joua le répertoire de M"^ Montaland, quand M"« Montaland n'était qu'une enfant qui jouait au cerceau et à la balle sur la scène. En 1870, toute la famille — une famille de saltimbanques, me disait gaiement M"'= Samary découvrant ses dents qui étincelaient dans un joli rire — fut bloquée dans' une moitié de maison dont on ne pouvait payer le loyer. Le propriétaire s'avisa de leur refuser la porte ; ils passèrent par les fenêtres. Une planche leur servait de pont pour sortir de chez eux, ou plutôt pour rentrer chez lui.
En 1871 , ils revinrent par le midi de la France, jouant de ville en ville. Elle devenait assez grande pour faire les amoureuses ; elle passait des Montaland aux Reichemberg.
C'est au retour de cette excursion, qui rappelait de loin le Roman comique de Scarron,. qu'elle entra au Conservatoire, en 1872. Elle y eut un second accessit la première année^ un second prix la seconde, et enfin le premier prix à la fin de sa troisième année d'études. Elle avait eu pour professeur au Conservatoire Bressant;
mais c'est M"^ Augustine Brohan surtout qui s'était occupée d'elle et lui avait donné des leçons avec amour.
A son entrée au Théâtre-Français, elle avait trouvé Régnier, qui occupait alors le poste de régisseur général, dont il s'est démis depuis. Régnier lui donna obligeamment des conseils et lui fit répéter ce rôle de Dorine dans lequel nous la vîmes débuter.
Vous savez que Dorine est une bonne et brave fille, qui a vu naître Marianne, qui l'a élevée, et qui a conquis, grâce à son âge, à son bon sens, à l'affection sérieuse qu'elle porte à ses maîtres, et qui le lui rendent, le droit de parler haut dans la maison et de donner son avis sur tout. Rien n'était plus drôle que de voir cette toute petite fille, cette jeune échappée du Conservatoire, se hausser sur ses ergots et enfler sa voix pour morigéner Orgon et tenir tête à M"^^ Pernelle. Ce n'était pas, à coup sûr, la Dorine qu'avait rêvée Molière; mais elle était si bonne enfant, si gaie et si piquante, qu'elle enleva tous les suffrages et tourna toutes les têtes.
Elle eut la chance, quelques mois après, de trouver dans une très-jolie pièce de M. Edouard Pailleron, Petite Pluie, un charmant bout de rôle :
elle faisait là une femme d'aubergiste, et elle disait si gentiment à son mari , avec un accent méridional très-prononcé : Fais-moi une petite caresse! que toute la salle éclatait de rire. Toutes les lorgnettes de Torchestre s'attachaient sur elle avec complaisance. Le fait est qu'elle était ravissante à voir comme cela, si jeune^ si fraîche, si rondelette, un bon et franc sourire toujours épanoui sur ses lèvres, et des yeux grands ouverts dont le regard vague était plein d'attraits.
Peut-être était-il déjà permis, en regardant cette taille à la fois si riche et si courte, de craindre que cet aimable embonpoint ne s'enflât jusqu'à l'obésité. Mais on prenait plaisir alors à la comparer à une petite caille grasse.
Elle se mit à jouer les rôles que M"^ Dinah Félix, devenue son chef d'emploi, tenait depuis si longtemps, et nous la vîmes tour à tour et dans les Toinette, et dans les Lisette, .et dans les Marinette, et dans les Lucette du répertoire. Je n'en trouve que deux qui lui aient appartenu en propre : la Nuit, dans le prologue d'Amphitryon, et Clémence, dans un petit acte nouveau de M. Guiard, lequel ne fut joué qu'un très-petit nombre de fois.
Gentille on l'avait trouvée au début , et l'on
continua de la trouver gentille. « Elle est en progrès, s'écriaient les admirateurs et les amis, en grand progrès! — En grand progrès », répondaient les autres, qui caressaient d'un œil voluptueux l'exubérance croissante de ses charmes tous les jours plus largement épanouis. Ses camarades finirent par lui décerner le sociétariat pour la récompenser des espérances qu'elle leur avait données au début, et qu'elle n'avait, il faut bien le dire, ni remplies encore ni démenties tout à fait.
Elle plaisait : c'est là son premier mérite, et il se rencontrera beaucoup de gens pour penser que c'est le premier de tous les mérites au théâtre. 11 y a dans son visage, dans son rire, dans sa personne, quelque chose d'avenant et d'espiègle dont les auteurs n'ont pas su encore tirer parti. Sa voix, qui est perçante, inspire la gaieté. Elle joue sans beaucoup de style, mais avec agrément.
Sera-t-elle jamais comédienne? Je l'ignore. Il ne lui faudrait sans doute qu'un rôle ; mais où trouver un rôle à la Comédie française, qui monte deux pièces par an ? Au moment même où je termine cette notice, elle vient de jouer la comtesse de Cernay dans le Petit Hôtel de MM. Meilhac et Halévy; elle a été fort applau-
die; mais c'est un rôle de jeune veuve femme du monde : elle en a fait une femme de chambre gentille à croquer.
Il paraît qu'elle ne se laisse point croquer. Très-libre d'ailleurs, avec ses cheveux ébouriflFés et son visage au vent, elle est restée une aimable gamine, à qui tout est permis, mais qui ne permet rien. Ce qui serait inconséquence pour une autre n'est chez elle que gentillesse. Cela donne à ce joli fruit appétissant une petite saveur de chasteté, et c'est ce qui en relève le goût.
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BARRÉ dans le Mariage de Victorine
'est l'honneur de la Comédie française d'avoir, à côté des personnalités éclatantes, qui prennent dans notre argot de coulisses le nom d^ étoiles, des mérites plus modestes, mais sérieux, qui contribuent pour une large part à l'excellence de l'ensemble, et qui même se tirent de pair dans certains rôles . Dans les autres théâtres la critique ne compte guère qu'avec les artistes dont les noms brillent en vedette sur l'affiche. Il n'y a point de vedette dans la maison de Molière. Les sociétaires prennent rang par ordre d'admission; après eux viennent les pensionnaires, par ordre d'ancienneté; tous, en théorie, et par hypothèse, sont égaux. C'est qu'en effet il ne saurait y avoir dans l'interprétation d'une
pièce départie sacrifiée ; les moindres rôles doivent être confiés à des comédiens dignes de ce nom, et tous ont droit à l'attention des connaisseurs.
M. Barré n'est point de ceux dont le nom flamboyant attire la foule. Peut-être, si la Comédie française ne l'eût recueilli, si elle n'etàt répandu sur lui la lumière dont elle enveloppe tous ceux qui ont l'honneur de lui appartenir, peut-être ne fût-il jamais entré dans cette galerie, qui ne s'ouvrira plus désormais qu'aux célébrités bruyantes des théâtres inférieurs. Mais il a longtemps occupé et il tient encore honorablement une grande place sur notre première scène. Il a rendu à l'art contemporain des services essentiels, et il a marqué de son empreinte personnelle quelques-uns des rôles du vieux répertoire. Ce sera donc faire œuvre de justice que de lui donner place dans ces études, poursuivies depuis plus d'une année déjà, sur la Comédie française.
Barré (Pierre-Jean, dit Léopold) est né à Paris le 14 avril 1806. Il était fils d'un libraire; mais il eut le malheur, à quatre ou cinq ans, de perdre son père. Ce fut un brave homme d'oncle, curé d'une paroisse de la Côte-d'Or, qui se chargea de son éducation. Il le mit au peut séminaire de Plom-
bières-lez-Dijon : son intention était de faire de lui un digne ecclésiastique, de le consacrer au Seigneur. Mais l'esprit souffle où il veut, comme dit l'Évangile, et le petit Barré n'avait pas la vocation du sacerdoce; il en avait même une autre toute contraire. Tous les ans, aux vacances, il revenait voir sa mère à Paris, et c'était pour lui une joie sans égale d'aller au spectacle : le théâtre l'attirait invinciblement. Un acteur dont le nom est presque oublié à cette heure, mais qui eut son jour de réputation au Gymnase, Bernard Léon, avait été en apprentissage avec son père chez un ébéniste, et il était resté l'ami de la maison. C'est par lui que le petit Barré avait des billets de théâtre; il était ébloui de la gloire de ce protecteur illustre dont on disait sur le perron du Gymnase : «Le voilà! c'est lui! c'est Bernard Léon ! » Ressembler à Bernard Léon, quel rêve ! L'enfant n'y tint plus : il abandonna, vers l'âge de quatorze ans, et le petit séminaire, et son oncle, et l'espoir d'une bonne cure, et la voie du Ciel, pour devenir artiste, et, qui pis est, artiste dramatique. Il n'aurait pas mieux demandé sans doute que d'entrer au Conservatoire et d'y faire régulièrement ses études ; mais le besoin de gagner tout de suite quelque argent le talonnait. Il
s'en alla trouver Jules Séveste, qui gouvernait en ce temps-là tous les théâtres de la banlieue parisienne. Il se présenta devant l'autocrate de Belleville et de Mont-Parnasse avec la timidité gauche d'un débutant.
« Et que veux-tu jouer? lui dit brusquement le directeur.
— Les rôles de M. Frederick » , répondit le jeune homme.
Il portait encore à cette époque les longs cheveux plats du séminariste, et il en avait les allures sournoises et béates.
Séveste lui releva vivement le visage de la main.
« Toi , lui dit-il d'une voix railleuse, les rôles de Frederick ! Tu as le nez retroussé : je te mets aux comiques. »
Il le fit comme il l'avait dit. Voilà donc le jeune Léopold jouant au pied levé tous les rôles de cet emploi, sur les divers théâtres que desservait la troupe nomade des frères Séveste, à Mont- Parnasse, au Panthéon, et, sur l'autre rive de la Seine, à Batignolles, à Montmartre. Il prenait des leçons et de Monrose fils, qui est encore un de nos bons professeurs au Conservatoire, et d'un maître de déclamation aujourd'hui oublié,
qui se nommait Rochambeau. Il fut distingué par le directeur de l'Odéon, qui l'engagea pour jouer les valets. Il resta quatre ans dans ce théâtre, relégué dans le vieux répertoire, où il s'escrimait de son mieux.
Peu sans est fallu que dès cette époque il ne soit entré à la Comédie française. L'Odéon avait repris le Don Juan de Molière, et c'était Barré à qui l'on avait confié ce délicieux rôle de Pierrot où Coquelin est si amusant. Il y faisait beaucoup rire. Un soir Provost, qui était venu là par hasard avec M"^ Mars, le vit, fut enchanté de ce naturel et de cette gaieté, et parla le lendemain à ses camarades de ce jeune homme comme d'une bonne acquisition à faire. On en causa au foyer, puis on pensa à autre chose, et il n'en fut plus question.
Un mois après, un jeune homme qui se nommait Rousset, camarade de Barré et son rival, puisqu'il jouait également les comiques à l'Odéon, se présente au Théâtre-Français, demande une audition et expose ses titres.
« Ah! c'est vous qui jouez les comiques à l'Odéon?
— Parfaitement.
— C'est vous dont M. Provost a été si ravi et dont il nous a fait tant d'éloges ?
— Ça doit être moi.
— Très bien. Vous êtes engagé. »
On signe. Le soir même, Rousset, tout glorieux de sa nomination, arrive au foyer; il se trouve face à face avec Provost.
« C'est votre jeune protégé, lui dit-on, vous savez bien, votre ami Pierrot.
— Sapristi! mes enfants, vous vous êtes trompés. Il y a quiproquo : c'était Barré. »
Ce que c'est que le hasard pourtant! II est vraisemblable que , si Barré avait été averti du bon vouloir de Provost, et qu'il eût fait près des sociétaires, en 1842, la démarche que fit à sa place l'un de ses camarades, il eût été dix ans plus tôt le collègue de Samson et de Régnier. Peut-être serait-il le doyen de la Comédie française. 11 n'aurait pas trimé si longtemps sur des scènes inférieures. Il est vrai aussi qu'il eût perdu l'honneur de créer quelques "beaux rôles. Ce n'est pas toujours un tort ni un malheur, en art, de faire l'école buissonnière, et c'est parfois le chemin le plus court de prendre le plus long.
Dumas père avait eu occasion de remarquer Barré à l'Odéon. On montait au théâtre de Saint- Germain sa traduction dCHamlet; il lui donna le rôle de Polonius, el il en fut si content qu'il Ten-
gagea au Théâtre-Historique, qu'il venait de fonder sur le boulevard du Temple. Barré y créa Planchet de la Jeunesse des Mousquetaires ; il eut sa part du désastre de la Marâtre de Balzac, et contribua au succès légendaire de Monte- Cristo.
En i85o, nous le voyons passer à la Porte- Saint-Martin, où il se fait applaudir dans le Denys Ronciat de la Claudie de M'"'= Sand. Le théâtre ayant sombré dans une faiUite, il entre aux Folies-Dramatiques, y reste quatorze mois, pendant lesquels il crée quelques beaux rôles, entre autres celui d'un paysan dans la Chanvrière, et finit, après ces caravanes, par revenir à son lieu d'origine, à l'Odéon, qu'il eût mieux fait de ne jamais quitter.
Il y demeura de i852 à i858. Je n'ai pas de renseignements particuliers sur toute cette période de sa vie : je ne venais à Paris qu'à de rares intervalles, durant les vacances scolaires, et c'est précisément durant ces mois de chaleur que rOdéon était fermé. Je ne puis que m'en rapporter au témoignage de ceux qui ont mis son talent en œuvre. M'"'^ Sand, qui lui a confié plusieurs rôles, celui de Jean Bonnin, à la reprise de François le Champi; de Denys Ronciat, dans
Claudie ; de Patience, dans Mauprat; du baron de Muldorf, dans Maître Favilla, lui a marqué à chaque fois sa satisfaction dans les préfaces qu'elle a écrites pour chacune de ces pièces. Je sais bien qu'il ne faut pas prendre à la lettre ces compliments obligés d'une politesse souvent banale; mais, en retranchant même ce qu'il y a d'obligeamment exagéré dans ces louanges, il en reste assez pour que nous puissions juger du plaisir réel que l'auteur éprouva à voir son œuvre interprétée par un excellent comédien.
Dans la préface de Mauprat^ elle se contente de dire que Barré a été simple et touchant dans le rôle de Patience ; mais écoutons le panégyrique qu'elle fait dans la préface de Maître Favilla :
Tout à côté de M™" Laurent, ne voulez-vous pas que je place Barré, ce comique si naïf et si fin, à qui je dois aussi le succès de la représentation? car, en permettant à Keller d'être amoureux de Marianne et d'oser le lui dire, je ne me dissimulais pas ce qu'on appelle un danger au théâtre, celui d'accuser trop durement un ridicule; mais je savais que Barré ferait tout un poème bouffon de ses réticences, et qu'il aurait le sentiment délicat de son rôle, l'innocence de la gaucherie dans l'entraînement d'une idée perverse mal digérée, l'effroi d'une mauvaise pensée avortée aussitôt que conçue.
Barré est un artiste justement aimé du public ; il a la rondeur et la bonhomie de la personne avec la finesse d'un esprit chercheur et amoureux du détail. Chacun de ses mots a une portée vive et franche, et il lui faut souvent faire de généreux
efforts pour ne pas absorber tout l'intérêt d'une scène, même dans le silence, tant sa physionomie est vraie et comiquement attentive. Il est jeune encore, et appelé, je n'en doute pas, à de très grandes créations dans son genre.
La prédiction de M"^<= Saiid ne devait pas tarder à s'accomplir. Le bruit que fit autour du nom de Barré cette création nouvelle attira sur lui l'attention de M. Empis, qui était à cette époque administrateur de la Comédie française. Il lui expédia l'aimable archiviste du théâtre, M. Léon Guillard, qui vint, selon son expression, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, lui faire des propositions avantageuses. Les négociations furent tout d'abord arrêtées par la considération du dédit à payer. Barré était lié par un engagement au directeur de l'Odéon, M. Charles de la Rounat, qui entendait bien ne pas se priver des services de son pensionnaire. M. Empis supprima la difficulté en payant le dédit lui-même, et , le 21 juin i858, Barré débuta à la Comédie française, dans ce même rôle de Pierrot qui aurait dû lui en ouvrir les portes treize années plus tôt.
II est probable que, si, à ce moment, une voix prophétique eût prédit à Barré qu'entrant comme pensionnaire sous ces heureux auspices, il ne serait admis au sociétariat que dix-sept ans plus
tard, il eût reculé d'horreur et se fût évanoui. C'est cependant le destin qui l'attendait, et ce long retard ne s'explique que par l'organisation particulière du Théâtre-Français, où tous les rôles sont occupés en double et parfois même en triple.
Barré entrait à la Comédie française pour jouer indifféremment les paysans, les manteaux et les grimes. Dans les paysans et les grimes, il avait devant lui les Régnier et les Got ; dans les manteaux, il se trouvait en compétition avec le père Provost et Talbot, deux artistes qui ne figurent pas dans cette galerie de portraits, parce que la mort a emporté l'un et que l'autre s'est retiré avant que le plan du volume fût arrêté.
M. Provost père, ou, comme on l'appelait plus familièrement, le père Provost, était depuis de longues années en possession de la faveur publique. Jamais, peut-être, non pas même au XVIP et au XVIII^ siècle, on n'avait prêté une allure plus magistrale et une plus large diction aux Orgon et aux Chrysale de Molière; jamais on n'avait représenté les financiers du temps passé et les bourgeois de l'époque présente avec plus de naturel et plus d'ampleur tout ensemble. Il était tout simple que dans les créations nouvelles les
rôles importants lui revinssent, et qu'on songeât uniquement à lui pour représenter les Vanbuch d'il ne faut jurer de rien et les Maréchal des Effrontés.
PourTalbot, c'était une autre affaire. Les rôles n'allaient point le chercher, car cet excellent professeur de déclamation était un comédien médiocre. Mais il ne tenait pas rigueur à son art et ne lui en voulait point des mécomptes que son amour-propre, qui n'était pas mince, y rencontrait souvent. Peut-être, après cela, ne les sentait-il point. Il se faisait plaisir à lui-même quand il jouait, et, comme il tenait, avant tout, à s'être agréable, il avait la rage de jouer tous les jours. Il poussait même la passion qu'il avait de s'entendre jusqu'à jouer deux rôles dans la même soirée, et deux grands rôles, s'il vous plaît. Après rOrgon du Tartufe^ le temps seulement de passer une robe de chambre, il s'asseyait dans le fauteuil du Malade imaginaire et abattait ses trois actes sans débrider.
« Vous devez être bien fatigué, lui disait-on à la sortie.
— Moi ? point du tout. Je recommencerais tout de suite, si l'on voulait. »
Et il l'eût fait si l'on eût insisté. Il vous eût
ramené chez lui et débité tout d'une haleine la tirade de Chrysale, pour vous prouver l'élasticité de son organe. Il vous tirait des profondeurs de sa poitrine des hum ! hum ! retentissants, qu'il lançait avec orgueil à l'air libre, car il avait la prétention de posséder ce que les comédiens appellent « un joli creux » . Au théâtre, il s'écoutait avec ravissement pousser des sons rauques, qu'il avait l'air d'extirper avec effort du fond de ses bottes. Un drôle de corps, mais si prodigieusement convaincu ! Personne n'a jamais cru avec une plus confiante sérénité que Molière était Molière, et Talbot son prophète.
Oui, mais il ne faisait pas bon être le second d'un homme ainsi fait. Le nouveau répertoire était dévolu à Provost père ; l'ancien était accaparé par Talbot. Pauvre Barré ! il allait avoir grand mal à tondre de ce pré, ainsi occupé déjà, la largeur de sa langue !
Je trouve dans un livre excellent, Journal intime de la Comédie française, par M. Georges d'Heylli, à la date du 21 juin i858, un petit récit de ses débuts, auxquels je n'ai pas assisté :
Le début de M. Barré dans le petit rôle épisodique du Pierrot de Don Juan est des plus heureux. M. Barré a beaucoup de rondeur, de bonhomie et de naturel. C'est, en outre, un comédien
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d'une grande conscience, très travailleur, ne trouvant jamais de rôles au-dessous de son talent, et les interprétant tous avec le même soin, si minimes et si peu importants qu'ils puissent paraître. Le 25 juin, M. Barré fait son deuxième début dans le George Dandin de Molière, et, le 12 juillet, il effectue le troisième début réglementaire dans le personnage d'Orgon de Tartufe.
La qualité maîtresse de Barré, c'était la bonhomie, quelquefois finaude, le plus souvent franche et cordiale. Il avait un de ces visages dont on dit en les voyant : « Voilà une bonne figure »; Pair engageant, les manières avenantes, et dans toute sa personne quelque chose de rassurant et d'égayant. On sentait qu'il n'y avait point place chez ce brave homme pour un mauvais sentiment ou pour une idée méchante. La voix n'était pas des meilleures, le timbre en était légèrement fêlé; mais elle plaisait par je ne sais quel accent de sincérité qui s'harmonisait avec tout le reste. Il savait la conduire avec art, et, bien qu'il manquât d'haleine, bien que sa diction fût écourtée, il était encore très capable de mener à bien une large période de Molière ou un couplet harmonieux d'Alfred de Musset.
Ce portrait de l'homme explique suffisamment les succès qu'il a obtenus et les échecs qu'il a rencontrés.
II jouait à ravir le Ciirysale des Femmes savantes; il y était même, à mon sens, supérieur au père Provost. Le père Provost donnait trop d'ampleur au personnage, qui n'est, après tout, qu'un bourgeois entiché de préjugés mesquins. Il en faisait le représentant de la vérité éternelle, et l'on ne comprenait point qu'un homme qui avait de si grandes allures tremblât de la sorte devant sa pécore de femme. Barré, dans ce rôle, était bien servi par son physique et par sa nature. On reconnaissait, en le voyant, l'homme qui n'a jamais rien pensé par lui-même, qui répète les lieux communs de la morale courante, un brave homme d'ailleurs, bon comme le bon pain et vulgaire comme lui, qui ne voudrait jamais faire de la peine à personne, et que sa femme mène, comme il lui plaît, par le bout du nez. Rien n'était plaisant comme de le voir s'animer contre elle lorsqu'elle n'était pas là , puis faiblir peu à peu en sa présence, et tourner bride. On pouvait suivre sur son visage les dégradations de la peur.
Et le Géronte du Médecin malgré lui! et l'Argante des Fourberies de Scapinl II était incomparable dans ces deux rôles. Il écoutait avec une ardeur d'attention bien amusante les explications saugrenues de Sganarelle : l'œil fixe, la
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bouche ouverte, les lèvres pendantes, avec cet honnête et confiant visage de l'imbécile qui gobe naïvement toutes les bourdes d'un charlatan. On ne saurait se donner par art ces sortes de physionomies. Rappelez- vous qu'Alcide Tousez était, sans prendre pour cela aucun mal. Jocrisse des pieds à la tête : c'est que la nature l'avait fait Jocrisse.
En revanche. Barré n'était que suffisant dans l'Orgon du Tartufe, dans le Malade imaginaire ; je ne me le rappelle pas dans Arnolphe, et je ne sais même s'il a osé aborder ce terrible rôle. C'est qu'Orgon n'est pas un bonhomme, il s'en faut, non plus que le malade imaginaire. Orgon est un bourgeois autoritaire et têtu; Argan est un égoïste impatient et colère. Cette gamme de sentiment est moins familière à Barré, elle est moins commode à exprimer pour lui.
Barré, grâce à cet air de bonté répandu sur toute sa personne, a rendu également plus d'une fois des services réels au répertoire moderne.
Les auteurs de nos jours ont un penchant secret à peindre le bourgeois sec de cœur, âpre d'allures et cyniquement égoïste. Quand le rôle tombait aux mains de Barré, il en tempérait l'aigreur sans y prendre garde, il le rendait plus
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acceptable au public. C'est ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, que, dans le Duc Job, il adoucit, grâce à son air de bonhomie native, ce que le caractère de Valette aurait eu de pénible et d'odieux pour le public. Il a excellé dans les figures de bourgeois modernes, les unes posées et bienveillantes, comme l'est celle de Verdelet dans le ■ Gendre de M. Poirier; les autres larges et cordiales, comme l'est celle de Vanbuch dans // ne faut jurer de rien; les autres sèches et cruelles, comme l'est celle de David dans ce même Duc Job, où il avait joué, à l'origine, le rôle de Valette, un rôle de second plan .
Mais c'est plutôt par un heureux emploi de ses dons naturels que par une puissante compréhension des rôles et par une véritable originalité d'exécution qu'il a réussi. Quand il s'est trouvé aux prises avec un personnage qui demandait un faire plus large et plus impersonnel, il a échoué. Il a trouvé dans sa vie une occasion de passer grand comédien, c'est lorsqu'on lui a confié le rôle de Turcaret, à la reprise solennelle de la pièce, qui se fit au 4 mars 1872. Il n'a pas précisément manqué son coup, car tous les connaisseurs ont rendu justice au soin avec lequel il avait étudié et rendu cette physionomie puissante; mais