‹ Comédiens et comédiennesChapitre 8 sur 15 · H DCCC LXX I X · texte numérisé non relu

H DCCC LXX I X

Ad.Lolaint Bc fapA, Salmon

1U,ANCHE PIERSON dajia Dora.

LANCHE PiERSON cst créolc... Elle cst née à Saint-Paul, dans l'île Bourbon. Fautil dire la date exacte du jour où cette blonde aimable vint au monde, pour la damnation d'un grand nombre de cœurs tendres en Israël? Pourquoi non?

« Quel âge désirez-vous avoir ? » lui demandai-je, comme je fais toujours en pareille circonstance. Que voulez-vous, j'ai pour principe que les femmes , — et les comédiennes sont 'dix fois plus femmes que les autres, — ont tout droit sur leur acte de naissance. Elles le portent sur leur visage, et, quand il leur plaît de dire : J'ai vingt ans, elles ont raison, si leur front

n'en marque pas trente. Et voilà pourquoi je disais à M"^ Pierson :

X Quel âge désirez-vous avoir ?

— Le mien, répondit-elle fièrement. Je suis née le 9 mai 1842. »

Et comme j'ajoutais :

(c Prenez garde ! Êtes-vous bien sûre de ne vous repentir jamais d'être née si loin de nos grands jours de 1848?

— Je me l'demande ! » s'écria-t-elle avec ce petit geste coquet et mutin dont elle nargue Morisson dans les Bons Villageois de Sardou.

Va donc pour le g mai 1842. C'était ce qu'on appelle un enfant de la balle. Son père occupait, au Théâtre-Français de l'île Bourbon, la place de régisseur général; elle était, en outre, nièce de Pierson, l'artiste de la Porte-Saint-Martin, et de l'excellent Numa, qui avait épousé une sœur de son père.

Des affaires de famille rappelèrent en 1 847 ses parents en France, où ils abordèrent en mai 1848, après un voyage qui avait duré plusieurs mois. Ils coururent, tous ensemble, les provinces de l'Ouest, et c'est à Rennes que la petite Blanche, âgée alors de onze ou douze ans, monta pour la première fois sur les planches d'un théâtre. Elle

jouait, dans la Gabrielle d'Emile Augier, le rôle d'enfant, où débuta également, à la Comédie française, la jolie Céline Montaland, qui devait plus tard devenir, au Gymnase-Dramatique, sa rivale et son amie.

Elle fut choyée, fêtée, applaudie; mais ses parents eurent le bon sens de ne pas exploiter ce succès précoce, de ne pas surmener cette jeune et hâtive intelligence. On la mit en pension, dans un couvent, je crois, à Besançon, où elle apprit ce qu'apprennent toutes les jeunes filles de notre génération, c'est-à-dire fort peu de chose.

Au sortir de là, elle fut engagée à Bruxelles; elle était alors toute grandelette, quelque chose d'indécis entre la jeune fille et l'enfant, un joli petit fruit vert. Fechter la remarqua dans quelques bouts de rôle , où il goûta fort les grâces un peu acides de cette ingénuité de treize ans, l'aida de ses conseils, et lui promit un bel avenir. Un jour, M"'= Nathalie, du Théâtre -Français, vint en représentation à Bruxelles, et fut très frappée de cette beauté naissante. Elle témoigna la plus vive sympathie à cet aimable bébé, et engagea son père à la ramener à Paris.

Blanche y passa un instant, joua deux ou trois fois à rOdéon, en remplacement d'une actrice qui

était subitement tombée malade, M"^ Bérangère, dans la Conscience, d'Alexandre Dumas père, partit de là pour Toulouse, où l'appelait un engagement malencontreux, et revint en toute hâte à Paris, la patrie des belles filles.

Elle avait treize ans et demi. L'Ambigu lui offrit douze cents francs d'appointements ; on accepta pour elle les cent francs par mois : il n'y avait pas de quoi acheter un château sur ses économies. Le pis, c'est que la pauvre enfant n'en toucha pas un sou. L'Ambigu se mourait sous la direction de ce malheureux Desnoyers, qui oncques ne paya ses pensionnaires qu'en monnaie de singe. Des compliments et des promesses, tant qu'ils en pouvaient désirer; mais d'argent, pas un mot. Pas de rôles non plus : hélas ! les bonnes pièces ne vont guère qu'aux théâtres en veine. Desnoyers montait en hâte tout ce qui lui tombait sous la main, et le montait comme il pouvait, avec les artistes dont il lui était permis de disposer. Il était réduit à ces expédients auxquels ont recours les directeurs de province en détresse : à cette gamine de quatorze ans il donnait à jouer des rôles de grande coquette. Le croiriez- vous? Elle débuta dans un personnage de veuve, la veuve Contarini, à qui le livret attribuait vingt-

huit ans. Elle eût joué tout aussi bien une vieille de soixante-dix ans. Elle aimait le théâtre pour lui-même; cela l'amusait de paraître devant le public, de lui montrer ses blanches dents et son joli museau rose.

Elle avait quinze ans moins un mois quand le Vaudeville s'empara d'elle. Le Vaudeville était alors gouverné par MM. Beaufort et Goudchaux. Elle y parut pour la première fois le i"avril iSSy, dans le Nid d'amour. C'est à peine si on la remarqua. Il y avait à cette époque à Paris une association de jeunes gens, tous riches et quelques-uns spirituels, qui avaient fondé le Club des Blondes. On y jurait de n'aimer, de n'adorer, de ne servir que les femmes qui conservaient encore, dans ce siècle de dépravation, les traditions de la Grèce antique, à genoux devant les cheveux d'or de la divine Astarté. La jeune comédienne y fut tout d'une voix reconnue et saluée comme la reine des déesses. Mais c'étaient là jeux de viveurs parisiens; le grand public ne s'en souciait pas.

La belle ingénue prenait en patience et ses succès de blonde et ses revers d'artiste. Elle a rapporté du pays des créoles cette grâce nonchalante qui les distingue. Elle est bonne enfant dans la force du terme, très enfant et très bonne. Ce qui

la fâchait seulement, c'était de ne pas gagner assez d'argent.

« Eh bien ! lui dit un des familiers de son entourage, vous avez un très joli filet de voix; vous tiendriez fort agréablement votre place à TOpéra-Comique. Il faut demander une audition à M. Perrin. »

On obtint l'audition. Le jour venu, M"^ Pierson arrive dans la chambre où l'attendaient M. Perrin et son chef de chœurs, se place près du piano, ouvre son cahier de musique, et voilà qu'au moment de partir la peur la prend : elle jette le morceau à terre, se sauve sans demander son reste et laissant ces messieurs ébahis de cette escapade.

C'est dans le Roman d'un jeune homme pauvre qu'elle se révéla pour la première fois au monde parisien. On se rappelle que dans la pièce il y a, au troisième acte, une petite Bretonne qui vient conter à la marquise et à sa compagnie le service que lui a rendu Maxime^ et qui demande comme unique récompense la faveur de l'embrasser. Le rôle n'a que quelques lignes; il avait en outre le désavantage de paraître scabreux aux répétitions : rien n'était plus facile que de s'y faire siffler. Deux actrices le refusèrent ; on l'offrit à la petite

Blanche, qui l'accepta gaiement, sans soupçonner rien de son courage.

• Le directeur lui avait commandé, pour la circonstance, un de ces costumes de convention, dont on affuble chez nous les paysannes d'opéracomique. Elle n'en était point contente.

Un jour, elle rencontre Henry Monnier, qui, causant avec elle de la Bretagne, lui dessine un. costume authentique de Bretonne bretonnante; elle se le fait faire en catimini , et, le soir de la première représentation, elle le revêt triomphante.

Ce ne fut qu'un cri au foyer :

« Mon Dieu ! que vous êtes laide ainsi ! Comme vous voilà fagotée ! »

L'artiste capillaire qui la coiffait levait au ciel ses bras armés d'un fer à friser :

« Ces cheveux-là, s'écriait-il, ces jolis cheveux blonds sous une capuche, c'est un meurtre ! »

« J'étais tout de même assez gentille là-dessous, » me disait-elle.

Le fait est qu'elle était gentille à croquer. Toute la salle tressaillit de surprise et d'admiration. Il y avait sous ce jeune et frais visage tant d'ingénuité, de candeur étonnée et de grâce naïve ! De ces grands yeux effarouchés s'échappaient des

regards si humides et si longs ! Ce fut un ravissement. Le public perdit la tête, et elle-même ne laissa pas de l'avoir quelque peu troublée à cette explosion de succès.

. Elle se crut du coup une comédienne. Et comment ne l'etàt-elle pas cru ? Elle avait à ses pieds une petite cour de flatteurs qui lui répétaient à la journée qu'elle était une grande artiste. Le dieu qui présidait alors aux destinées du Vaudeville, un des dieux de la finance, s'était changé en pluie d'or pour pénétrer dans l'humble appartement où elle vivait de ses appointements plus que modestes. D'un coup de sa baguette magique il avait tout changé autour d'elle. Cette douce et jolie Cendrillon avait vu, du soir au lendemain, des laquais et des grooms jaillir comme d'une boîte à surprise , s'asseoir dans les antichambres et monter sur le siège de ses voitures.

Elle riait, la belle enfant, à tout ce luxe qui lui, était tombé du ciel. Elle se laissait emporter à cette vie nouvelle, éblouie, ravie, toujours bonne fille au fond, à travers ses caprices de jolie femme et d'artiste. Elle n'écrasait point insolemment ses camarades, ni ne les tracassait de ces mille petites taquineries dont la dame favorite du seigneur et maître ne se refuse généralement pas le

plaisir. Non, c'était un singulier mélange de bonhomie gaie et de vanité naïve.

Il n'eût pas fait bon lui dire alors qu'elle n'était peut-être pas la première actrice de Paris. Je sais un brave garçon à qui elle voulut un jour arracher les yeux : il n'avait loué en elle que sa beauté :

« Jolie ! s'écriait-elle ; eh ! je le sais bien que je suis jolie! »

C'est comédienne qu'elle voulait être. Et ce qu'il y a de curieux, ce qui est un trait de caractère à sa louange, c'est qu'avec cette haute idée de son mérite, jamais elle ne profita de sa position pour tirer à soi la couverture et accaparer les rôles importants. Elle les acceptait tous, petits ou grands, les étudiait avec soin, assidue aux répétitions et les jouant de son mieux, ce qui n'était pas encore beaucoup dire.

Elle manquait de bons conseils et de direction. Elle s'était persuadé qu'il fallait être emphatique et solennelle pour être prise au sérieux. Elle affectait, dans les Petites Mains, de Labiche, et dans un Homme de rien, de M. Aylie-Langlé, ses airs de grande dame sévère ou de poitrinaire mélancolique, qui n'allaient pas au tour de sa physionomie naturellement ouverte, gaie et piquante.

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Elle se gâtait. C'est elle qui mit en branle toute cette cabale où Ton vit figurer la bande des Gramont-Caderousse du Jockey-Club. La direction (ce n'était plus depuis longtemps celle des premiers jours) avait prétendu la forcer, dans un à-propos en un acte, le Cotillon, de Clairville, à danser une contredanse avec M''^ Manvoy pour vis-à-vis.

Les deux grandes artistes refusèrent noblement, et ne cédèrent que devant les menaces de l'huissier parlant à leurs personnes. Tout le Jockey- Club prit parti pour les deux victimes. Les plus grands noms de France se donnèrent rendez- vous à l'orchestre du Vaudeville. Ils daignèrent faire le coup de poing avec de simples claqueurs , à la suite de quoi il y eut plusieurs chapeaux enfoncés, quelques mâchoires détériorées, quelques yeux pochés et un certain nombre d'amendes prononcées par le juge de paix. Mais la pièce fut interdite, et l'honneur de ces dames fut sauvé.

Ces démêlés et d'autres plus intimes montèrent M"^ Blanche Pierson contre une administration dont elle n'était plus la maîtresse. Elle sentait d'ailleurs qu'au Vaudeville elle n'avançait point ; qu'elleyfaisait ce qu'on appelle, en argot de théâtre, de mauvaise besogne . Elle se décida à un grand

coup de tête. Elle alla trouver un ami de M. Montigny.

« Je quitte le Vaudeville, lui dit-elle, où l'on ne sait pas m'apprécier. Je veux qu'on m'y regrette ; oui , je veux leur montrer ce que je valais. Je gagne 6,000 francs chez M. deBeaufort, dites à M. Montigny de me prendre au prix qu'il voudra. »

En ces termes, l'affaire fut bientôt conclue. La belle émancipée tomba là sous une discipline de fer; mais elle est de celles qui ne haïssent pas d'être gouvernées , quand c'est une main ferme qui les prend et les manie. Créole elle était née, créole elle est restée de caractère et d'allures. Elle s'attache tendrement à ceux qu'elle aime, et c'est tant pis pour eux s'ils ne savent pas la retenir : elle n'eût pas mieux demandé que de se laisser envelopper doucement de leur affection et de leur vie. Il y aen elle des instincts de bonne petite bourgeoise, qui s'échappent parfois en brusques boutades quand on n'a su ni les prévoir ni les réprimer. C'est une vertu qui a des fuites. Malheur à qui les laisse s'ouvrir et les cherche ensuite avec une bougie allumée : tout éclate et saute !

M. Montigny la mit à un dur régime : il la fai-

sait jouer presque tous les jours, devant des banquettes, à six heures du soir, dans de vieilles pièces, comme il en a toujours en main pour le dressage des jeunes artistes : la Marquise de Cérigny, la Niaise de Saint-Flour. Il commença par lui apprendre une chose dont elle ne se doutait pas, c'est qu'elle ne savait rien de son art. Elle travaillait de tout son cœur, sous cette ferme et habile direction. Un précoce embonpoint menaçait d'empâter les lignes de sa figure et les contours de son corsage : M. Montigny lui commanda de maigrir, et elle, toujours docile, obéit. Tout rentra dans l'ordre à la voix du maître. Il avait dit à la marée montante : Tu n'iras pas plus loin! et aussitôt elle s'arrêta avec respect; et peut-être à cette heure y aurait-il des amateurs pour trouver qu'elle s'est retirée trop loin.

jy[iie pierson n'eut, pendant la première année, que des bouts de rôle qui ne la tirèrent point du demi-jour discret où elle s'était dérobée pour refaire ses études. La première fois que son nom reparut aux yeux du grand public, ce fut dans le Point de mire, de Labiche, un vaudeville qui n'eut pourtant guère de succès. Mais, si médiocre que fût la pièce, elle avait l'avantage de mettre en présence et en rivalité les deux beautés qui

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se disputaient alors l'empire du Gymnase, Mlle pierson et M"^ Montaland, lune blonde comme les blés, l'autre brune comme la nuit.

A qui des deux revenait la palme ? Ce fut matière à de longues et savantes discussions, et les faiseurs de parallèles s'en donnèrent à cœur joie. Leurs arguments furent résumés par M. Gaston de Saint- Valry, le critique attitré du Pays, dans un délicieux morceau, qui mériterait sa place au Trésor littéraire :

L'une est blonde, blanche et rose, la figure ouverte et toute remplie de fins détails à ravir un sculpteur; la taille heureuse, un embonpoint épanoui; dans toute la personne quelque chose de cordial, de juvénile, de souriant, qui cause le même plaisir que les belles journées du début de l'été; avec cela, une voix ravissante, sonore et tendre, merveilleusement féminine; des regards spirituels et recueillis, une bouche pleine de grâce; une chevelure légère, mousseuse, et chaude de tons.

L'autre est brune, éclatante,' piquante, accomplie; l'œil luit comme un diamant noir; la bouche est meublée de perles; les cheveux sont d'un noir bleu ; les épaules admirables, encore qu'un peu lourdes; la voix mordante; le rire incisif et même un peu pincé.

La blonde éveille en vous mille idées riantes, mille tableaux de volupté délicate ."paysages champêtres et cependant parés, climat serein, soleil joyeux et concert des oiseaux. La brune fait penser aux fêtes de l'hiver, aux salons dorés, scintillant sous la lumière des lustres, aux tables du souper, chargées de linge damassé, d'argenterie et de cristaux, aux valses de Strauss.

Nombre de choses exquises et fraîches semblent en naturelle harmonie avec la blonde. Pourquoi vous fait -elle songer au goût savoureux des pêches et au parfum des fraises des bois, tandis que la brune me rappelle le fumet des truffes et l'arôme du vin de Porto? Par quelles inexplicables affinités l'image triomphante de la brune s'associe-t-elle, dans mon esprit, aux boutiques de joailliers de la rue de la Paix, aux essences de Guerlain, au velours et à la soie, et celle de la blonde à la mousseline de l'Inde, à la plus fine batiste, à la senteur voilée des roses-thé? La brune me produit l'effet d'un chef-d'œuvre d'une incomparable industrie; mais je ne doute pas que la blonde n'ait fleuri, comme un lis, dans la rosée du ciel. On voudrait conduire la brune au bal, mais on rêverait de garder la blonde dans une villa blanche, ombragée d'un bouquet d'orangers ; on aimerait à couvrir la brune de diamants, mais on souhaiterait de faire pousser pour la blonde des fleurs inconnues. Enfin , on dirait volontiers à la brune : « Si j'étais prince!... » et à la blonde : « Si vous m'aimiez!... »

De comédie et de talent, il n'en est point question dans tout cela. Le monde parisien est ainsi fait : quand il a pris l'habitude de ne voir qu'une jolie femme dans une actrice, c'est le diable pour le faire revenir de ce préjugé. Le préjugé tient d'autant plus que l'actrice est plus jolie. M"« Pierson a eu plus de peine que personne.

Il serait difficile de compter les personnages qu'elle a créés au Gymnase depuis l'année 1864, où elle y entra, jusqu'en iSyS, où elle passa au Vaudeville. On peut dire qu'il n'y a guère de pièces où elle n'ait joué un rôle^ qui était presque

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toujours le principal. Elle a, durant cette longue ■ période, porté tout le poids du répertoire, croissant jour à jour en réputation et en mérite, et finissant par passer étoile.

Le ciel clair et serein de ces dix dernières années ne fut troublé que par une bourrasque. Un jour (c'était en juin 1868), elle entra impétueusement dans le cabinet de M. Montigny :

<( Il faut que je parte, lui dit-elle, que je quitte Paris, et à l'instant même; mon dédit est de 3o,ooo francs, je vous les apporte. »

Elle n'était point coutumière de ces frasques. Mais M. Montigny en a tant vu de toutes les. couleurs qu'il ne se laissa point déconcerter.

« Je ne veux point de vos 3o,ooo francs, lui dit-il. Faites votre service quinze jours encore, et je vous accorderai un congé en blanc. Je suis tranquille : vous aimez le théâtre , vous nous reviendrez vite, cet accès de folie passé.

— Ce n'est pas dans quinze jours que je veux partir, c'est à l'instant même; je vous donne ma démission.

— Et moi, je ne l'accepte pas. »

Le lendemain, M. Montigny recevait, par ministère d'huissier, les 3o,ooofr. de dédit stipulés. Trois jours après, s'embarquant pour je ne

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sais OÙ, elle disait à Tune de ses amies qui lui avait fait la conduite au chemin de fer :

« Je m'ennuie déjà. Qu'est-ce que ce sera dans un mois ! »

Un mois après elle était rentrée au bercail. Les plus courtes folies sont les meilleures, dit le proverbe.

Le premier rôle où elle se révéla... non, l'expression n'est pas juste. Le mot de révélation fait songer à un coup de lumière subit; il n'y a rien eu de pareil ni dans la vie ni dans le talent de M"^ Pierson. Elle s'est avancée d'un train égaLvers la réputation, sans jamais être emportée d'un grand bond à la gloire. Je veux dire que la première bonne fortune qu'elle rencontra sur son chemin fut le rôle de la servante Annette dans le Lion empaillé. Ce n'est pas que nous ne l'eussions déjà goûtée dans les Curieuses de Meilhac, dans le Don Quichotte et les Vieux Garçons de Sardou; mais elle n'avait encore jamais eu la responsabilité de la pièce. Dans Annette, M'^^ Page avait laissé un charmant souvenir. M'^'= Pierson ne se montra point inférieure à sa devancière : elle y fit preuve de l'ingénuité la plus piquante, de la grâce la plus fine et la plus exquise. Peu de temps après, nous la vîmes dans la M""^ de

Santis du Demi-Monde. Mais les personnages qui exigent beaucoup de vivacité et des airs hurluberlu ne sont pas précisément son fait; ceux qui ne demandent qu'une nonchalance aimable, mêlée de tendresse et de moquerie, lui vont mieux. Elle fut charmante dans la Mariette des Bons Villageois, un rôle à côté dont elle fit un rôle de premier plan; dans la miss Suzanne de la pièce du même nom, dans la baronne de Cambri àc Froufrou; dans une foule de personnages dont il est inutile de rappeler les noms, et qui nous mènent jusqu'en l'année 1 87 1 , où elle frappa successivement trois grands coups.

La comtesse de Terremonde (Sylvanie), dans la Princesse Georges, fut le premier. De même qu'autrefois M"^ Pierson s'était trouvée vis-à-vis de M^^^ Céline Montaland en rivalité de beauté et de grâce , elle se mesurait cette fois avec M"^ Desclée. On savait dans le public, on se disait tout au moins, et nous nous plaisons si fort aux commérages des coulisses que c'est tout un à Paris, que les deux comédiennes se disputaient les préférences de l'auteur, et qu'il avait senti je ne sais quel plaisir d'artiste et d'homme peut-être à les mettre aux prises, chacune dans un rôle exclusivement taillé pour elle.

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Je ne voudrais pas dire que M"^ Pierson vainquit; mais elle soutint la lutte sans trop de désavantage. Qui ne se la rappelle apparaissant dans ce costume d'une étrangeté si saisissante que ce fut dans la salle un éblouissement le premier soir? Il était impossible de mieux traduire le caractère d'un personnage rien que par la coupe de la robe, par le choix des couleurs et des ornements. Le rôle n'avait que cent lignes au plus. M"^ Pierson en fit une création par sa façon de porter la tête, de traîner avec une indifférence nonchalante et superbe la démarche et la voix, d'arrêter son regard droit, fixe et méprisant sur les amants qui l'entourent.

Le second fut celui d'Alice (M'^*^ de Valéry) dans la Comtesse de Somerive, de Théodore Barrière. Vous n'avez pas oublié le frémissement de terreur et de pitié qui passa sur le public lorsqu'on rapporta M"^ Pierson, noyée, la face cadavéreuse et des brindilles vertes éparses dans ses cheveux. Son succès fut presque aussi grand que celui de M"^ Croizette s'empoisonnant dans le Sphinx.

Le troisième et le plus éclatant fut celui de Marguerite dans la Dame au Camélias. Le lendemain de cette représentation, qui remua tout

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Paris^ le tout Paris dramatique, bien entendu, j'écrivais dans le feuilleton du Temps :

« M"^ Pierson s'y est montrée tout à fait comédienne. Il me semble me rappeler que M'"^ Doche, sa devancière, nous donnait plutôt la courtisane phtisique et vouée à une mort prochaine, jyjiie Pierson nous fait voir de préférence la fille amoureuse. Elle a joué ce rôle avec une merveilleuse ardeur de tempérament. Tout son être respire la passion, une passion vigoureuse, qui va bien au charmant sourire de ses yeux et de sa bouche. Elle a trouvé des accents d'une tendresse et d'une douleur incomparables; des attitudes, des gestes et des mouvements dont le naturel et le pathétique ont emporté la salle, et, à travers toutes ces explosions d'amour et de désespoir, des finesses d'intonations délicieuses. Écoutezla au dernier acte, quand on lui annonce la visite de la vieille Prudence, laisser tomber ces simples mots : Quelle entre! C'est un poème. »

Ce fut là le point culminant, le point lumineux de la carrière artistique de M"« Pierson.

Elle ne pouvait guère plus monter; il ne lui restait qu'à se soutenir au point où elle était parvenue. Nous l'avons vue depuis tour à tour dans la Rebecca de la Femme de Claude, où elle dé-

ployait une chasteté si séraphique que l'on cherchait involontairement les ailes qu'elle avait dû replier sur ses épaules; dans la Jeannine des Idées de madame Aubrar, où elle balança le souvenir de M"« Delaporte ; dans Jeanne de la reprise de l'Ami des Femmes, dans la Comtesse de la Veuve, de Meilhac et Halévy ; répandant sur tous ces rôles, qui exigeaient des qualités diverses, une bonne grâce toujours aimable, un je ne sais quoi de caressant et de tendre dans la tristesse comme dans l'enjouement.

C'est en 1875 qu'elle abandonna le Gymnase, dont elle était depuis longtemps l'étoile. Je crois qu'elle ne prit pas, sans un vif chagrin, cette décision. Mais elle demandait une augmentation que M. Montigny ne crut pas pouvoir lui accorder. Le directeur du Gymnase ne méconnaissait point les services que lui rendait sa pensionnaire; mais il s'est fait un principe de ne jamais dépasser, si ce n'est peut-être pour quelque exceptionnelle fantaisie, un certain prix maximum pour les artistes qui composent l'ordinaire de sa troupe.

Tous deux se séparèrent l'un de l'autre en se regrettant. M"'= Blanche Pierson passa au Vaudeville. Le Vaudeville venait précisément de

tomber aux mains de deux directeurs, hommes de sens et d'esprit, mais avant tout et surtout hommes d'initiative, MM. Raymond Deslandes et Roger, qui s'étaient promis de ne rien épargner pour tirer le Vaudeville de la noire déveine où il se débattait depuis longtemps. Leur premier soin devait être et fut de renouveler la troupe, qui avait considérablement vieilli, et dont les Parisiens avaient fini par se lasser. Ils profitèrent du différend qui venait de s'élever entre M. Montigny et M^'^ Pierson pour l'enlever au Gymnase et lui donner chez eux la première place.

Elle y débuta, en novembre iSyS, par le rôle de Julie Letellier dans les Scandales d'hier, de Théodore Barrière. Mais la pièce n'eut qu'un succès médiocre, et le rôle n'a point laissé de trace dans nos souvenirs. Elle eut bientôt sa revanche dans la Sidonie de Fromont jeune et Risler aîné, d'Alphonse Daudet. Tout le monde se rappelle encore la curiosité passionnée avec laquelle le public parisien attendait cette pièce, tirée d'un roman qui avait tourné toutes les têtes. Lapremière représentation fut presque une déception. L'auditoire se montra froid. On conte que jy^iic Pierson, qui avait espéré, dans ce personnage de Sidonie, un triomphe éclatant, surprise.

le premier soir, de la froideur du public, rentra dans sa loge désespérée et fondant en larmes. I^'auteur et les directeurs eurent une peine infinie à la consoler.

C'était le personnage, et non l'artiste, qui avait déplu. Nous avions trouvé que les arrangeurs du drame avaient manqué, en écrivant le rôle, de dextérité et de délicatesse ; qu'ils l'avaient fait un peu gros, poussé au noir. Cet effet s'atténua aux représentations- suivantes, et l'on rendit toute justice à M"s Pierson, qui était vraiment charmante de ton et d'allures. Ses toilettes (elle s'habille toujours avec un goût exquis) avaient un ragoût d'excentricité qui convenait parfaitement à cette bourgeoise née courtisane; elle rendait avec beaucoup d'émotion cette terrible dernière scène où Risler arrache à sa femme les diamants qu'elle porte à ses oreilles, et lui dicte les excuses qu'elle doit répéter à M""^ Fromont.

Une M'"^ Fargueil jeune aurait peut-être, à quelque moment, trouvé un de ces cris qui enlèvent une salle ; mais ce qui manque à M"° Pierson pour être une grande artiste, c'est le coup d'aile imprévu, c'est le sentiment de l'au delà. C'est une bonne, disons mieux, c'est une excellente comédienne, qui aime et qui sait son art, à qui la

nature, entre autres dons, a fait celui de la grâce et de l'amabilité ; elle va, aussi près qu'on peut aller, jusqu'à l'extrême limite où le génie commence; elle ne l'a pas encore franchie.

Le dernier rôle éclatant que M"^ Pierson ait joué au Vaudeville est celui de Dora dans la pièce de ce nom. Nous ne l'avons plus vue après que dans ceux de Marcelle du Bourgeois de Pontarcy, et de M™^ de Liéwitz de Ladislas Bolski, où elle a fait montre de ses qualités ordinaires.

C'est aujourd'hui, en dehors de la Comédie française, bien entendu, là première actrice de ce temps dans la comédie enjouée et le drame de salon. Elle n'a pas plus dans la vie que sur le théâtre une personnalité bruyante qui s'impose ; elle passe silencieusement, voilée d'un charme discret : on dirait qu'elle tend plus encore à se faire aimer qu'applaudir; elle sait que le bonheur est frileux, qu'il aime le huis clos et ses aises.

On me contait d'elle un joli mot, qui n'est peut-être pas bien authentique, mais qui la peint au vif.

Une de ses amies, qui est célèbre par le débraillé excentrique de sa vie, par le nombre et l'éclat de ses aventures galantes, causant avec

elle des fatigues de cette existence surmenée et vide, lui disait :

« Mais enfin , toi , comment fais-tu pour les garder si longtemps? Chez moi, ils dînent un jour oudeux, et de bon appétit; et puis, bonsoir la compagnie! on ne les revoit plus. La table n'est pourtant pas mauvaise !

— Oh! moi, je m'arrange toujours pour que le rôti soit cuit à son goût et servi à son heure. 11 revient et prend des habitudes ».

Imp. Jouaust.

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