SCENE XVI
CHARLES, MADA3IE DIUARD.
MADAME BiDAUD, toiitc voufie d'iudiguallûn.— Vous voyez, monsieur, si j'ai de la patience; oli ! les domestiques! je suis tous les jours à envier le sort de ceux qui n'en ont pas. Heureusement que, dans voire partie, vous ne savez pas ce que c'est. El dire qu'il n'y a pas de maison dans Paris oi'i ils soient mieux qu'ici, les domestiques; vous le vovez.
LE PEINTRE ET LES BOURGEOIS. 2o
cHARLEf . — Voulez-vous pi'endi'C la peine de vous asseoir , madame ? je vais commencer.
MADAME BiDARD.— On n'a dc la vie été enrhumée comme je la suis! Comment faut-il me mettre?
CHARLES. — Il faudrait prendre nue pose qui vous fût habituelle.
MAUAME EiDARD. — Je vais me mettre comme quand je parle à quelqu'un. {Madame Bidanl lève les bras oi rair, dans VattUiule d'une personne suppliante.)
CHARLES. — Ne craignez-vous pas, madame, que cette pose ne devienne bien fatigante?
MADAME BIDARD. — Oh! non, j'ai l'air délicate, je ne la suis pas. J'ai nourri tous mes enfants, trois garçons et trois demoiselles; j'ai perdu mes filles de la petite vérole; ce qui n'a pu cependant me déterminer à faire vacciner les garçons, ça les rend bossus; je les pleure néanmoins tous les jours, mes pauvres filles! {Elle verse d'abondanles larmes). Mon aînée aurait à présent dixsept ans, la seconde en aurait treize et demi, et la troisième neuf : les hommes ne sauront jamais ce que c'est que d'être mère. J'ai avec ça un mari si original; sortez-le de son cabinet, il n'y est plus.
CHARLES. — Je crois avoir eu l'honneur de le rencontrer souvent chez M. Véron.
MADAME BIDARD. — Cc sont SCS galcrics ; c'est très-possible. Mon mari est un petit homme trapu.
26 COMÉDIES DOURGEOISES.
noir comme une laiipe, très-agissanl ; il a toujours un liajjit Iileu ou bien une re{lingole,avec des lunelles pour SCS yeux. Ce n'est pas qu'il soit méchant; non, monsieur, il n'est pas méchant; mais c'est un homme, voyez-vous, un homme tout à ses affaires, un homme, comment vous dirai-je ? un homme...
CHARLES. — Positif.
MADAME liiuARi). — Peut-èlrc hiou... Je crois que vous avez raison, je ne pourrai pas rester longtemps dans celte position-là : j"ai les bras que je ne les sens plus. {Elle abandonne V attitude d'une personne suppliante.) Là surtout, à la saignée; un enfant en pleurerait.
CHARLES. — Voulez- vous vousreposcr?
MADAME liiDARD. — Ce n'cst pas de refus. {Elle se lève et va voir sîtr la toile.) Tiens ! comme vous m'avez fait la tête forte! Est-ce que j"ai la tète aussi forte que ça?
CHARLES. — Non, madame, ce n'est qu'une préparation.
MADAME BiDARD. — A la hounc licurc, je me disais bien aussi que je n'avais pas la tête aussi forte. Voulez- vous prendre quelque chose ?
CHARLES. — Je vous remercie, madame.
MVDAME EiDARD. — Esl-cc mcrci oul, OU mcrci non? car, à votre âge, on a toujours faim ; je connais cela, moi, une mère de famille. Allons, puisque c'est comme ça, je vais me remettre. {Elle
s'assied.) M'avez-vous bien mise dans le milieu de votre machine?
CHARLES. — Pas tout à fait, madame.
MADAMi: tiDARD. — Ail! Hiais c'est qu'il faudra tout recommencer, d'abord; si je ne suis pas bien dans le beau milieu, faudra recommencer. Il est bon que vous sachiez que c'est une surprise que je ménage à mes enfants pour ma fètc; je veux placer mon portrait, s'il est ressemblani, bien entendu, dans leur chambre; et comme, Dieu merci! je n'ai jamais établi de différence entre eux, je ne veux pas être tournée plutôt d'un côté que d'un autre. Vous comprenez?
CHARLES. — Parfaitement.
MADAME BiDARD. — Tcncz, il y 3 ù Vcrsaillesun tableau sur un plafond; c'est, je crois, une tète de déesse; ce n'est pas bien peint, mais de quel côté que vous vous tourniez, cette diable de tête vous suit toujours; c'est précisément comme ça que je voudrais être faite.
CHARLES. — Oui, madame.
MADAME BIDARD. — J'aimc blcn Versailles, mais pour y aller une fois par an, pas davantage. Vous n'êtes pas sans y avoir été, à Versailles?
CHARLES. — Oui, madame.
MADAME EiDARD. — Vous avcz pris, pour aller là, les petites voitures qui sont sur la place de la Révolution?
28 CUiMÉlUliS liOUltliKUlSKS,
CHARMAS. -- Oui, inadanio.
MVDAMiî i!ii),vKD. — Cest Irt'S-Ijoi» marclié; je n'y suis jamais ailée, mais je sais que c'esl Irès-boii marciié. Nous avions une (lomesliquequi en élail, (le Versailles; elle prenait toujours ces petites voitures-là : on les appelle des coiicom. Je vous préviens que je suis très-difiîcile à peindre.
cuARLKS. —Vous VOUS êtes fait peindre ])lusieurs fois?
MADAMK RiDARu. — Bien dcs fols. J'ai un portrait de moi dans la cliambre de mon mari; c'est assez bien peint, mais pas ressemblant du tout. Celait un pauvre jeune liomme qui m'a fait ce portrait-là, il y a des années; je n'avais pas encore épousé mon mari, j'étais demoiselle. Il s'appelait, cepeiiilre-là... comment diable s'appelait-il? J'ai son nom sur le bout de la langue, un singulier nom, un nom en er; il demeurait à la Croix-Rouge, de ces côtés-là... Un élève de David... très-laid de figure... Si M. Didard était là! In nom bien connu, aidez-moi donc; un nom en er.
CHARLES. — Je ne sais, madame...
MADAME BiBARD. —J'y suls, Gcnovélin. C'était M. Genovélin. Avez-vous entendu parler de ce peintre-là ?
cHAULKs. — Jamais, madame.
MADAME BiDARD. — Gcnovélln ! Il a pourtant exposé; il étail à peu près de votre âge: il est
nioil (le la poilriiu!. Il pcul toujours se vanter (l'avoir fait bien du ciiagriii à sa famille, qui ne voulait pas (le cet élal-là et qui, au fond, avait bien raison, convenez-en.
cil vRLES. — Vous me iiermellrez de ne pas être de votre avis.
MAUAMi: EiDAUD. — Alions, je vois que vous ne valez pas mieux que les autres ; vous avez aussi votre petite tète. Du reste, j'ai toujours ouï dire que, dans votre partie, si on n'avait pas le premier {aient, on mourait de faim; et puis vos couleurs, ('"est, dit-on, très-mauvais pour la santé. J'ai trois enfants, mais j'aimerais mieux les voir tous les trois prêtres, que de prendre cet étal-là. Plus je vais, plus je nvenrliunie. Je ne saurais rester si longtemps en place. {Elle se lève.) N'ayez pas peur, je ne regarderai que quand ça sera fini. J'ai des crampes plein les jambes, je ne reste jamais si longtemps en place; quand il fait beau, je suis toujours dehors, j'aime à trotter. Nous avons une voiture; mon mari a son cabriolet, je ne m'en sers jamais; quelquefois le soir, et encore, c'est quand je ne puis pas faire autrement. Je suis la femme la plus malheureuse : aucune des sonnettes de la maison ne va; je suis obligée d'appeler tous mes domestiquais : comme c'est agréable. Henriette!