SCENE VIII
CHARLES, M. VASSAL, MADAME VASSAL, MÉLANIE, leur fille; tous trois chargés d'énormes bouquels.
MADAME VASSAL. — Il pai'all f|ue l'on est encore à table. Mélanie, tiens-loi donc droite; on ne croirait jamais que tu apprends à danser depuis six mois.
M. VASSAL, répondant à tine salutation de Charles. — Monsieur, je suis votre très-liumble serviteur. {Après l'avoir longtemps examiné.) Dis donc, ma femme, ne Irouves-tu pas que monsieur à un faux air de A!. Mairan, le cousin de madame Pcrdraux.
MADAME VASSAL. — Oui, mousicur a quelque chose de lui, tu as raison; cependant, je trouve M. Mairan moins élancé que monsieur.
M. VASSAL. — Vous connaissez sans doute madame Perdraux, monsieur?
CHARLES. — Non, monsieur.
M. VASSAL. — Madame Perdraux est la sœur de madame Bidard, sa propre sœur.
MADAME VASSAL. — Voilii fificore, Mclaiiio, que (u le laisses aller : liens-loi donc droile ! Que veuxlu que monsieur pense de toi? Vous ne croiriez pas, monsieur, que ma fille ne peul pas se tenir droite, c'est plus fort qu'elle.
M. VASSAL. — Sois tranquille, l'aniour-propre la fera bien se tenir plus lard, je l'en réponds. Monsieur, celle 'dame Perdraux, dont je viens d"avoir i'Iionneur de vous entretenir, ne se trouve pas à Paris pour le moment: elle est du côlé de Nevers, dans le Nivernais; où donc déjà madame Perdraux a-l-elie sa propriété?
MADAME VASSAL. — A la Cliarilé.
M. VASSAL. — Ail ! oui, effeclivenienl, c'est à la Cliarilé. Elle a, celle madame Perdraux, une demoiselle bien remarquable.
MADAME VASSAL. — C'esl-à-dire elle est remarquable parce que l'on veut absolument qu'elle soit remarquable; elle n'est pas plus remarquable qu'une autre.
M. VASSAL. — Elle est musicienne, excellente musicienne; tune peux pas lui refuser cela, chère amie.
MADAME VASSAL. — Si Mélauie , depuis deux ans, n'avait pas toujours été malade, elle serait tout aussi bonne musicienne qu'elle; je ne vois rien là dedans de bien merveilleux.
M, VASSAL. — Elle a surtout des dispositions
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extraordinaires pour la peinture; elle n'a jamais eu de maîlres, juniuis de la vie, et elle fait des choses \raimonl miraculeuses.
CHARLES. — Quel âge a celte demoiselle?
M. VASSAL. — Elle est de l'âge de Mélanie; elle peut être dans sa onzième année.
MADAME VASSAL. — C'est-à-dirc qu'elle a un an de plus que Mélanie; je n'étais pas enceinte quand madame Perdraux est accouchée de sa demoiselle, j'en sais quelque chose, je me le rappelle comme si c'était hier : elle eut une couciic très-laborieuse, madame Perdraux, avec les ferrements; si bien que, lorsque j'en fus là, je ne voulais pas entendre parler d'accoucheur; tu te rappelles, monsieur Vassal •?
M. -VASSAL. — El cependant...
MADAME VASSAL. — 11 a bien fallu en passer par là ; mais j'avais bien peur, et, cependant, j'ai eu une couche magnifique.
M. VASSAL. — Celle jeune personne fail exactement tout ce qui lui passe par la tète. Dernièrement encore, elle fit le portait de sa grand'maman, en couleur; il n'y avait rien de joli comme ce portrait.
MADAME VASSAL. — Jc nc sais pas comment on a pu trouver ce portrait ressemblant; c'était une iiorreur.
LE PEINTRE ET LES IlOURGEOIS. 77
M. VASSAL. — Il y avait des lunelles; elle porte (les lunelles, sa bonne maman : c'était à les prendre, tant elles étaient en relief.
MÉLAMK. — Bon père, parie donc à monsieur du petit pommier.
M. VASSAL. — Ah! oui, encore, tu me mets sur la voie. Figurez-vous, monsieur, quelles nous lirenl, sa maman et elle,ramitlé de nous venir voir à la campagne.
MÉLAME. — C'était Tannée dernière.
M. VASSAL. — Tu as raison, c'était l'année dernière; nous avions encore M. Dumont à la maison. Je lui manifestais le désir...
MÉLAME. — D'avoir le petit pommier.
M. VASSAL. — Oui, monsieur, un petit pommier nain, que j'ai greffé moi-même, et que nous avons en entrant à droite dans le potager. Il forme un rond parfait. X peine avais-je le dos tourné, qu'elle prit son album, crac! en deux coups de crayon, elle avait saisi mon pommier.
MÉLA5IE. — Bon père, et ce joli paysage qu'elle a peint sur lu boîte à ouvrage de sa marraine ?
M. VASSAL. — Ah ! oui, encore...
MADAMi: VASSAL. — Vous ne voyez donc pas que vous ennuyez monsieur, avec la série de toutes les perfections de cette pelile liile-là.
MÉLAME. — Son mérite principal, à Delphine...
M. VASSAL. — C'est le nom de baptême de la jeune personne.
MÉLAME. — Son mérite principal est dans le paysage. Quand je me porterai bien et que j'aurai un maître de dessin, je ferai toujours des paysages, n'est-ce pas, bon père?
M. VASSAL.— Oui, petite chérie. Viens me baiser.
MADAME VASSAL. — Nous vcrrons cela. Tenezvous droite.
CHARLES. — Vous aimez la peinture, mademoiselle?
MÉLANiE. — Oli ! oui, monsieur, tous les arts en général ; mais c'est surtout à la peinture que j'accorde la préférence.
MADAME VASSAL. — Parcc quc tu apprends la musique, tu veux apprendre le dessin; aujourd'luii pour demain, tu aurais un maître de dessin, que ce serait autre chose. {Mélnnie devient roiipe de colèreet lance siw samère des rer/ards furieux.)
M. VASSAL. — Tu es singulière pour toujours vouloir la contrarier; tu os plus enfant qu'elle. Viens me baiser, bonne chérie à son papa. [L'enfant. embrasse son père.)
MADAME VASSAL. — Il n'cst pas élonnant qu'elle vous donne la préférence, vous la gâtez à la journée.
MÉLAiviE. —Bon père!
MADAME VASSAL. — Vousvovez, nionsicur, c'est toujours comme ça à la maison.