THÉODORE, MADAME POTAIN
MADAMK POTAIN. — Boujour , Théodorc ; vous passez bien fier, ce malin!
TiiiioDORE. — Jon'|)asse pas, madame Potain... J'reste, au contraire, bien désolé, allez...
MADAMi; POTAIN. — Qu'csl-ce quc vous avez
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donc ? Efloclivemciit, vous avez la physionomie toute je ne sais comment,
THiîoDORE. — On l'aurait à moins... J'ai du cliagrin, madame Polain, et un fier, decliagrin !
MADAME poTAi>. — Conlcz-moi ça, Théodore; seriez-vous amoureux?
THÉODORE. — Comme une bêle, madame Potain.
MADAME POTAIN. — N'y a pas dc mal à ça, Théodore, n'y a pas de mal à ça ; et c'cst-y de quelqu'un que ça puisse coïncider avec vous?
THÉODORE. — Oh ! trop bien coïncider, pour mon malheur.
MADAME poTAiN. — Vraiment?... Ça serait-il dedans la maison?
THÉODORE. — La porte à côté de la vôtre, n'y a que le plomb qui vous sépare.
MADAME POTAIN. Comment... c'est possible! la petite à ma voisine ?
THÉODORE. — Vous y ètcs... Vous le saviez, hein? vous Tsavicz? Vot' parole d'honneur.
MADAME POTAIN. — C'est la première nouvelle... comme il n'y a qu'un Dieu !
THÉODORE, — Hein!... est-elle belle? rest-ellc, de belle ?
MADAME POTAIN. — Elle n'cst pas mal.
THÉODORE. — Vous appclcz ça pas mal, vous, madame Polain ?
MADAME poTAi>. — Écoutcz, Tliéodoi'e, écoulezmoi... je connais ces positions-là, moi qui vous parle.
TUÉODORE. — Vous, madame Polain?
MADAME poTAiN. — Oui... maliieureuscmenl. . . J'ai été aimée, telle que vous me voyez...
THÉODORE. — Vraiment!
MADAME POTAiN. — Très-aiméc, pour mon malheur, sans jamais pour cela déroger de mes principes, je vous prie de Je croire... Je connais le monde... On n'a pas été pendant vingt-deuxans dans une maison qu'on avait les clefs de tout, et qu'on y était commeconsidération, agrément... et enfin... que je puis dire que je connais le monde, et que je crois que je puis vous donner encore des conseils. Théodore... vous être jeune, Théodore!
THÉODORE. — C'est-il uu mal, madame Potain? c'esl-il un mal?
MADAME POTAIN. — Cc n'cst pas uu mai, non... mais vous n'avez pas mon expérience.
THÉODORE. —Eh ben, qu'est-ce qu'elle vous prie de me dire, votre expérience ?
MADAME poTAiiv. — Tenez, Théodore, madame Badoulard est une honne femme que j'aime do tout mon cœur; certainement... que je suis bien loin de rien articuler contre elle en rien ; sa demoiselle est bonne ouvrière, bien sage, bien honnête,
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bien loul; mais, Théodore, il faut y regarder à deux fois, quand on entre dans une famille.
THÉODORE. — J'y ai regardé plus que ça, madame Polain.
MADAME poTAiN. — Écoutez-moi, Tliéodorc , ce que je vous dis ne doit pas sortir d'ici... Mamselle Olympe, comme je vous disais tout à l'heure, est une jeune personne qu'est très-douce, qu'un mari qui saura la prendre en fera tout ce qu'il voudra.
THÉODORE. —Ah! oui, par exemple!... pauvre petite!
MADAME POTAi>'. — Tout 06 qu'il voudra... Il y a longtemps que je la connais; je l'ai vue pas plus haute que la petite à l'épicier... M. Sauvageol, et certainement je suis à même de l'apprécier mieux que qui que ce soit... Lorsque les malheurs sont venus fondre sur mol, lorsque je fus forcée de quitter, jeune encore, à la mort de M. de Montigny père, un monde si brillant qui avait pour mol tant de charmes ; lorsque son fils aîné , Alfred de Montigny, m'exila de la maison... ce que n'aurait jamais fait.. .je le connaissais trop bien, son frère, Stanislas de Montigny... car il était excellent; il boitait, ce bon Stanislas; mais quel cœur! Il s'y serait bienopposé,à mon expulsion, s'il avait vécu. Je dus donc quitter la maison; seule, sans expérience, jeune encore, comme je vous le disais tout à
riieure, je dus donc quitter ces lieux où j'avais été élevée, cliérie, adorée, j'ose le dire, de ce bon, de ce vertueux M. de Montigny père... Orpheline... sans appui dans le monde... je me mariai... je chargeai un homme de mon honheur. ]\lon mariage ne fut point heureux : M. Polain était d'une classe audessous de la mienne: il était artiste, je l'élevai jusqu'à moi...
THÉODORE. —Ah! c'était un artiste; on disait un perruquier.
MADAME poTAiN. — Artiste cn cheveux... Son moral ne répondait que bien faiblement à son physique. M. Polain était ombrageux, despote; je le comparai à un premier attachement... il ne put soutenir la comparaison. Je passai mes plus belles années, avec ce Potain, dans les larmes, lorsque le ciel, qui eut pitié de moi, l'enleva ; je m'en séparai encore avec peine, car les femmes sont toujours plus sensibles que vous, Théodore.
THÉODORE. — Que uioi, madame Potain?
MADAME POTAIN.— C'est en général. Je vins donc, à cette époque, avec les débris de ma fortune, habiter cette maison; je trouvai, au milieudes bonnes gens qui l'habitaient alors, le calme et la tranquillité dont j'avais besoin après de si violentes secousses; et j'ai fait des réflexions, Théodore, des réflexions dont je crois devoir faire par! à tous ceux
qui, coniiiie vous, veuloiil s'engager, Irop iiiconsi- (lérénient peul-êlre, dans des liens indissolubles...
TUÈODORi;. — Mais, madame Polain, en quoi que ça peut concerner mamselle Olympe, lout ça?
MADAME POTAo. — En cc qu'Olynipc est encore liicn jeune ; son éducation a été négligée.
THÉoDORi:. — En de quoi négligée, madame Potain?
MADAME POTAIN. — En dc CC qu'clIc n'est pas encore, je crois, dans votre intérêt, assez formée au ménage et à la tenue d'une maison -.voilà comme je l'entends... Tandis que je crois, toujours entre nous au moins...
TUKODORE. — Parljleu! c'te bêtise!
MADAME POTAIN. — Taudls, dis-je, qu'une personne plus faite... connaissant mieux le monde, pourrait (ce n'est toujours qu'une supposition), ayant déjà quelque chose devant elle... d'un âge raisonnable, serait peut-être niieuxvolre fait... En regardant autour de vous , vous pourriez trouver peut-être... ce n'est toujours qu'une supposition...
THÉODORE. — Ali! bien... bien...
MADAME POTAIN. — Vous comprcncz?
TnÉODORE. — Oui, oui, je commence.
MADAME POTAIN. — Scrait bioH mieux voire lait.
lis COMÉDIES BOURGEOISES.
THÉODORE. — Seiait-elle mieux mon fait?
MADAME POTAIN. — SuilS dOUle.
THEODOHE, (ï part. Je le vois venir! {Haut.) Je verrai, madame Polain... je verrai... Comme ça, vous croyez réellement...?
MADAME POTAIN. — Oui, mou boH petit Théodore.
TUÉODORE, àpart.'iow bon petit Théodore! Bon! tu veux être aimée... (Haut.) Je verrai, comme je vous disais, madame Polain... j'y réfléchirai, madame Polain... Sans adieu, madame Polain... au revoir, madame Polain...
MADAME 1>0TAIN, seule.
Sans adieu, Théodore... Il est ému... c'est si neuf, ce pauvre jeune homme... Quel pied de nez pour c'te madame Badoulard et ])our son Olympe, s'il venait à se retirer!... la petite surtout, c'ie petite sotte-là... C'est qu'il n'en est 1)hs fou, on voit ça : à cet àge-là, on a besoin d'aimer; il s'est adressé à elle, c'est un prétexte; car c'est pas la personne qui lui convient, bien sur... Mais, je ne me (rompe pas, n'est-ce pas ce Lasserre qui vient
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lù-bas? Quand donc la maison sera-l-clle débarrassée des gens de son espèce!