MADAME POTAIN, LASSERRE
MADAME POTAiiv. — Ail! voIlà M. Lasserre qui revient de son lait. ,
M. IjAsserre. — Comme vous voyez, madame, si ça peut vous être agréable.
MADAME POTAIN. — Ah ! monsIcur Lasserre , vous êtes bien lieureux de votre caractère, vous... Le monde, aujourd'hui pour demain, serait renversé, que ça vous serait encore bien inférieur ; mais, voyez-vous, quand on a été, comme moi, quelque chose dans le monde, on a bien du mal à descendre, je l'avoue... et monter à un sixième composé comme le nôtre, on ne peut pas soull'rir si aisément sans se plaindre.
M. LASSERRE. — Mais, madame Potain, qu'estce que vous avez donc à gémir comme ça?... Pourvu que Tescalicr ne f:oyc pas trop embarrassé le matin pour que je puisse aller chercher mon déjeuner; que le chaudronnier ait fini sa journée à neuf heures, r-i que les enfants de ia
voisine ne rcnlronl pas trop tôt de l'école, je suis le plus heureux des lioninics.
MADAME poTAiN. — Âli ! monsieui' LasseiTC... avec un caraclère comme le vôtre, on est bien partagé; chez vous, les passions n'ont jamais été hienvives...
M. LASSERRE. — ^c nc crojs pas... et j'en suis bien aise...
MADAME POTAiiy. — Comment! vous ne croyez pas? Mais, monsieur Lasserre, c'est-à-dire que les personnes comme moi sont du dernier ridicule...
M. LASSERRE. — Je ne dis pas ça, madame Polain.
MADAME poTAiN. — J'aimemls bien mieux que vous eussiez la franchise de me le dire ; vous n'avez donc pas de sang dans les veines?... Nous ne sommes pas faits l'un comme l'autre.
M. LASSERRE. —Faut croire.
MADAME POTAIN. — PulsqUC jC VOUS IrOUVC SOUS
ma main, il faut que je vous dise tout ce que j'ai à VOUS dire, monsieur I.asserre... Vous saurez qu'il a été décidé, avec ces dames de la maison et mol. qu'il ne fallait plus prendre de lait à la laitière.
M. LASSERRE. — Pourquoi ca?
MADAME ^0TAl^■. ~ C'csl convcou avec elles.
M. LASSERRE. — Pourquiiiça?
MADAME poTAiN.— Pourquoi çii, monsicui" Lasserre ? pourquoi ça? Parce que ça ne serait pas décent.
M. LAssERRE. —Ail! Vraiment?
MADAME poTAT>'. — Certainement, monsieur : une femme qui a commencé avecque rien, et qui est présentement pleine de hauteur, insolente, arrogante et lière, qu'il n'y a pas dans le monde sa pareille, faut la laisser là... Ah! vous voulez toujours la voir?
M. LASSERRE. — Jc ne dis pas cela; mais, madame Potain, je ne peux pas changer comme ça, d'un jour à l'autre, ma manière de vivre, parce que vous êtes brouillée avec la laitière.
MADAME P0TAi>". — Ah! vousnelc pouvez pas?... c'est-à-dire que je suis ridicule, moi? que je ne sais pas ce que je veux, ni ces dames non plus, n'est-ce pas?
M. LASSERRE. — Je nc dis pas cela.
MADAME POTAIN. — Quc nous sonimcs des sottes et des bégueules?
M. LASSERRE. — Madame Potain !
MADAME poTAis. — Dcs idlotcs ct dcs imbéciles?
M. LASSERRE. — Madame Potain !
MADAME POTAIN. —Eli bicu, monsicur, puisqu'il en est ainsi, vous me ferez l'amitié, dès aujourd'hui,
(le rentrer votre petit fourneau dans votre clianibrc, qu'il encombre le carré; de ne plus faire de jardin sur voire croisée, que ça fatigue le toit, et de ne plus compter sur vos voisins.
M. LAS»ERRE. — Mais, madame Polain!
MADAME vorxiîi, sanglotant. — ie n'écoule rien, monsieur... D'après tout ce que vous venez de me dire, vous êles un imperlinent...
M. LASSERUE. — Madame Polain !
MADAME poTAiN. — Un mai appris.
M. LASSERRE. — Madame Polain !
MADAME poTAiN. — Un mcnlcur.
M. LASSERRE. — Je n'ai pas proféré une seule parole.
MADAME POTAiiv. — Vous èlcs uu hommc dangereux, je vous le dis... Dans le temps, vous avez perdu votre place, on ne sait trop pourquoi.
M. LASSERRE. — J'ai élé supprimé, madame Polain.
MADAME PUTAIN. — C'cst faux... eucorc un mensonge atroce... Vous sortez tous les jours de grand malin.
M. LASSERRE. — C'csl pour ma santé.
MADAME POTAITi. — C'CSl UU prélCXle.
M. LASSERRE. — Mais, madame Polain !
MADAME poTAiN. — Laisscz-moi, monsieur, laissez-moi... ne m'approchez pas.
M. LASSERRE. — Mais, 311 iiom du ciel !...
MADAME POTAiN. — Oui, Vilain èlre... oui, certainemeiil, j'aurais une denioisellc, qu'elle ne sérail pas en sûreté chez vous.
M. i.issERRE. — Mais, au nom du ciel!...
MADAME poTAiN. — Vous faitcs la COUP à la petite à madame Badoulard.
M. LASSERRE. — 3Ioi !... ail bcu, par exemple!
MADAME POTAiN. — El, puisquc VOUS Hi'avez poussée à bout, je m'en vais dévoiler toutes vos turpitudes, toutes vos infamies. Ah ! monsieur le coureur, nous verrons, nous verrons...
M. LASSERRE. — Madame Potain, un mot, de grâce !
MADAME POTAIN. — Je mc bouchc les oreilles... Sans adieu, vilain homme! lu vas savoir de mes nouvelles... Ah! lu tiens à la laitière! {Elle sort.)