DÉSIRÉE, GODINOT
DÉSIRÉE. - Tiens, c'est M. Godinol.
r;oDi!\oT. — Moi-même. Eh bien?
1 i6 COMÉDIES BOURGEOISES.
uÉsiUKE. — Voire neveu sort d'ici.
GODi>oT. — Commenl ! il sort d'ici?
i)i';siRi';i3. — Oui, monsieur.
GODiivoT. — D'abord, je suis fort étonné qu'il se soit permis de venir ici sans ma permission; je ne sais même pas pourquoi il est venu,
DKSiRKE. — Il a dit que c'était pour voir si monsieur et madame étaient prêts.
GODiriOT. — A celle licure-là? Il perd la tête, Dieu me pardonne, ce petit bonhomme-là ! Je lui ai formellement recommandé, liier,de partir ce matin avant cinq heures, afin de prendre les devants cl de tout faire préparer pour que, à notre arrivée, nous n'ayons à nous occuper de rien. Si j'eusse cru qu'il ne m'en tînt pas compte, je me serais bien gardé de lui donner toutes ces instructions. Je vous demande un peu s'il ne pouvait pas bien se charger de cela, lui qui n'a rien à faire! C'est déplorable, parole d'honneur !
DiisiRKE. — Si vous aviez vu comment qu'il était chargé, vous en auriez évu pitié.
GODiNOT. — Pourquoi aussi ne fait-il rien de ce que je lui prescris! Lui ai-je dit de se charger comme un baudet?
DijsiuicE. — Vous lui avez dit, qu'il a dit, de porter son manger et les deux vôtres.
GODiivoT. — Eh bien?
uKSiRf.E. — Enfin, moi, ç;i ne me regarde pas. Vous venez savoir si loul not' monde est levé, n'est-ce pas?
GODisoT. — Esl-ce qu'il ne le serait pas?
DiisinKE. — Jusqu'à cette heure, il n'y a encore que moi et les enfants.
GonnoT. — Comment! ils sont encore au lit?
oKsiRKr:. — Comme vous dites.
GonnoT. — Mais à quoi pensent-ils?
DEsiRKi;. — Ils me l'ont pas dit. Leur avcz-vous parlé qu'ils aillent chez vous?
GODiNOT. — Pourquoi cela, chez moi? il n'a jamais été question que le rendez- vous fût chez moi.
DÉSIRÉE. — Je ne sais pas, moi; votre rendezvous aurait pu être changé.
GODiNOT. — Jamais il n'a été question que notre rendez-vous fût changé ; je ne sais pas où vous allez voir des choses qui n'ont jamais existé; il fut seulement convenu hier, en sortant de chez M. Labbé, où nous passâmes la soirée, qu'on se réunirait ce fn&tin, à sept heures, chez M. Courtin. Voilà ce qui fut arrêté, et pas autre chose : « Ce matin, tout le monde, à sept heures précises, chez M. Courtin. » Les premiers arrivés devaient attendre les autres. Il me semble que c'est assez clair.
«ÉsiRÉK. — Eh bien, vous clés pas mal en
retard; v'ià qu'il est tout à l'heure neuf heures.
GODiîvoT. — C'est précisément dans le but de les faire se hâter un peu que je me suis détaché, voyant qu'ils ne venaient pas.
DÉSIRÉE. — Je t'en moque!
GODINOT. — Plaît-il?
DÉSIRÉE. — Je dis que vous les connaissez bien. Laissez donc, ça serait la première fois de leur vie qu'ils auraient été prêts à l'heure; est-ce que jamais on en linilde se coucher, ici? Eh bien, pour se lever, la même chose.
GODINOT. — C'est que nous n'y sommes pas, chez M. Courtin !
DÉSIRÉE, — J'en sais quet' chose, quand y faut que je m'en revienne le soir à des minuit, avec un enfant sur mon dos, je vous jure que je ne trouve pas ça près du tout.
GoniNOT. — Nous avons mis là le rendez-vous, parce que nous serons tout portés pour les voilures, qui sont à deux pas. Dieu sait maintenant quand nous partirons !
DÉSIRÉE. — Dame! que voulez-vous que je vous dise?
GODiiN'OT. — Voilà encore une partie dans l'eau, et cela, grâce à M. Camaret,; il n'en fait jamais d'autres, il ne (inil jamais à rien!
uKsiRiiE. — Vous pouvez bien dire autant la faute à madame. Vous maiique-l-il encore bien du monde?
GODi>OT. — Certainement, et beaucoup! M. et madame Chrétien, M. et madame Sablé, mademoiselle Aubr\ , M. SabalLier, je ne sais plus qui encore! Quand nous avons vu cela, nous nous sommes partagés en deux, M. Courtin et moi; je suis venu dans vos parages; lui est allé d'un autre côlé, pour presser un peu notre monde. C'est que, plus nous larderons, moins nous trouverons de voilures; voilà ce que je crains.
DÉSIRÉE. — Vous craignez de n'en plus trouver?
GODi>oT. — Le dimanche, à moins de partir de trôs-bonne heure, c'est excessivement diflicile, et cela se conçoit. Les gens qui vont à la campagne tombent sur tout ce qu'ils trouvent, et... votre serviteur ! il n'y a plus de voilures pour les retardataires ! Je vous en parle savamment :j'y ai été pris. Et vont-ils se lever bientôt, que vous sachiez?
DÉSIRÉE. — Je pense qu'ils ne tarderont pas beaucoup, à présent.
GODixoT. — C'est que, s'ils tardaient davantage, nous serions forcés de partir sans eux : nous ne sommes pas seuls ; nous serions seuls, je ne dis pas; mais, comme nous ne le sommes pas, la position devient extrêmement embarrassante.
150 COMÉUIES BOUUGEOISES.
DiîsiRÊii. — Qu'esl-ce qu'il leur faut pour sliabiller? Une demi-heure tout au plus.
GODiNOT. — Allons donc! esl-ce possible? Mais, en admellant, ce que je ne suppose pas, qu'ils se lèvent tout de suite, encore leur faut-il le temps moral de se vêtir; ils ne vont pas venir à la campagne en costume de nuit, cela n'est pas probable.
DÉsinÉE. — Je ne le crois pas non plus, je suis de bon compte.
GODiNOT. — Vous voyez donc bien, c'est une partie flambée!
DÉSIRÉE. — C'est pas l'embarras, une fois levés, ils auront bientôt fait de s'habiller.
GODiNOT. — Laissez donc! est-ce qu'avec les femmes on en finit jamais?
DÉsiuKE. — Vous avez d'abord le petit qu'est tout prêt.
GODINOT. — Quel petit?
DÉSIRÉE. — Leur enfant.
GODiivoT. — Est-ce que leur intenlion serait de nous l'amener?
DÉSIRÉE. — Probablement, puisque madame m'a dit hier en se couchant : » Désirée, demain, dès que vous serez levée, vous habillerez le petit. » .l'y ai dit ; « Oui, » cl, ce malin, dès que je m'ai levée, je vous l'ai habillé.
GODiivoT. — Que le bon Dieu les bénisse, eux etleur enfaiil!
uÉsiRiÏE. — 11 est en bas qui joue; vous ne l'avez pas vu en nionlanl?
Goiii.NoT. — J'avais bien autre chose en tète, ma foi! C'est inouï! quand il a été résolu qu'on laisserait les enfants ciiez soi, il n'y a pas à dire. Je me suis bien gardé, lorsqu'on agita cette question, d'ouvrir la bouche, parce que, n'ayant pas d'enfants, ceùl été par trop montrer le bout de l'oreille ; mais lui, M. Camaret, qiii le premier provoqua cette mesure, il est le premier à l'enfreindre aujourd'hui ! Voilà qui me passe!
uKsiRÉE. — Vous les connaissez bien ! aller quelque part sans leur enfant? Ah bien, oui !
GODiNOT. — Mais il faut donc qu'ils l'aient constamment pendu à leur ceinture, leur maudit enfant?
DÉsiRKK. — On a beau leur y dire, tout comme si qu'on chantait.
GODi.\oT. — Décidément, il n'y a plus moyen aujourd'hui de rien faire ! Si ce n'est l'un, c'est l'autre; il semble, en vérité, que ce soit un fait exprès! Je ne conçois pas cela! Quand on vous propose une chose, rien n'est plus simple; vous n'avez (|u'un parti à prendre : c'est de dire oui ou noii; sans aller cliorchcr midi à qualor'/.c heures,
Donnez-moi, jo vous prie, une i)lunie elde l'encre, que je leur laisse un petit mol.
DÉsiRiîK. — Avez-vous (lu papiersur vous?
GOurivoT. — Non, certes, je n'en ai pas.
DÉsiRiJE. — Moi non plus. Attendez un momeni, je vas voir à vous en procurer.