HISTORIETTE
Il entre en chantonnant :
J'ai dn bon tabac dans ma tabatière.
J'ai du bon tabac, tu n'en anras pas !
Oui, je mets dans mon nez ce grain sternutatoire ! Et savez- vous pourquoi?... Mais c'est tout une histoire, Je vais vous la conter !
— Quand j'avais dix-huit ans...
— Je regrette souvent cet adorable temps
Où je croyais à tout ! Où mon cœur, vierge encore. S'entrouvrait aux désirs inconscients, Aurore De la vie ! —
Or, j'avais dix-huit ans ! j'étais beau !
— Oui vraiment! — Mes cheveux de l'aile du corbeau Avaient le velouté, mon œil clair et limpide
Etait franc et malgré cela, j'étais timide
A ce point qu'une femme... Eh bien, me faisait peur!
Elle me remplissait d'une étrange terreur.
Terreur, que doit sentir sous la sainte coupole
Le croyant à genoux aux pieds de son idole !
A cette époque-là, chaque dimanche soir,
Lorsqu'il ne fait plus clair, sans qu'il fasse encor noir.
J'allais, pour promener un peu mes rêveries.
Faire un tout p>etii tour d'une heure aux Tuileries 1
Or, j'avais remarqué depuis deux ou trois fois
Une enfant, jeune fille à peine, dont la voix
Etait douce, l'œil bleu, le teint de pâquerette,
Marchant, — non, — sautantcomme une bergeronnette!
Sa grand'mère était avec elle; toutes deux
La fille auxcheveux blonds, l'aïeule aux blancs cheveux,
Après quelques moments de lente promenade
S'asseyaient. — En passant, je risquais une œillade
Seulement, n'osant pas leur parler, ni m'asseoir
Près d'elles. Cependant, il advint qu'un beau soir.
Comment ? je n'en sais rien vraiment, mais j'eus l'audace
De m'arrêter d'abord et puis de prendre place
A côté de la vieille... Elle se recula...
Mon cœur battait... mais bah! je disais : — m'y voilà!
Mais comment leur parler? Et que dire? Que faire
Pour attirer leur attention et leur plaire?
Le ciel très orageux ce soir-là, me servit.
Il plut! — Et j'eus alors la pre'sence d'esprit
D'offrir mon parapluie à l'aïeule. La fille
En me remerciant me parut si gentille,
Si bonne, que ma peur se guérit aussitôt.
Je causai. — Je n'avais qu'un léger paletot ;
Il fut trempi, qu'importe! Ah! j'avais bien la tête
A cela ! — Désormais la connaissance est faite !
Me disais-je. — En effet, le dimanche suivant
Je les revis encor ! — Je les revis souvent !...
Nos entretiens étaient séparés par l'aïeule
Placée entre nous deux, mais eût-elle été seule
Avec moi, je n'aurais sans doute pas osé
Lui parler autrement... j'étais électrisé !
Un soir, — elle venait de partir, étant lasse.
Et, tout énamouré, je regardais sa place^
Quand J'aperçus par terre un objet blanc, c'était
Son mouchoir. Son mouchoir I NonI Un gage discret!
Cela disait : « — Ici, j'ai placé ma figure.
Embrasse cet endroit! — Près de cette bordure
Tu vas trouver mon nom écrit en coton bleu.
Sur ce nom adoré pose ta lèvre en feu ! »
Et pris subitement d'un délire farouche
Je pressais ardemment ce mouchoir sur ma bouche!
Hélas ! un parfum vint tout dépoétiser Le cher mouchoir sentait le tabac à priser!
Le tabac ! quoi ! vraiment?
Oui!...
Quelle horrible chose !
Savoir qu'elle mettait dans son petit nez rose Cette poudre fétide et que toujours, — toujours ! — Ce parfum -là viendrait embaumer nos amours ! Qu'il serait entre nous sans relâche, sans trêve. Présent dans le réel et présent dans le rêve! Que cet ange, au front pur et calme, comme un lac, Sentirait à jamais cette odeur de tabac ! Horreur !
Mais mon amour était de forte taille ! iWe prise? — Eh bien, soit! je priserai ! — Qu'on raille :tte décision, que m'importe! D'ailleurs [Pour lui plaire, je dois adopter ses odeurs! [Autrefois, pour montrer leur constance éternelle. Les chevaliers portaient les couleurs de leur belle.
42 COMÉDIES DE CFiATEAU
Moi, je ferai de même ! — Et me voici parti.
— J'avais, vous le voyez, pris vite mon parti ! — J'achetai du tabac, puis une tabatière
Et je passai la nuit, une nuit tout entière, A me bourrer le nez de ce grain répulsif Qui donnait des frissons à mon nerf olfactif. Ce que j'eternuai, je ne puis vous le dire ! Mon nez, qui subissait malgré lui ce martyre, Senflait et devenait rouge et bleu tour à tour Et ne comprenait rien à ces preuves d'amour ! Huit jours! huit jours durant, je fis, avec courage Du priseur acharné le rude apprentissage. Ma tête me semblait prise dans un étau ; J''éternuai huit jours à briser mon cerveau! Mais enfin je sortis de l'épreuve à ma gloire. Fier d'avoir, sur mon nez, gagné cette victoire !
Le dimanche suivant j'accours au rendez-vous ! Car je croyais vraiment, — ceci dit entre nous — Que l'on venait pour moi : ces rencontres réglées, Dans le même jardin, dans les mêmes allées, Et sur le même banc, à la chute du jour. M'avaient fait supposer qu'on acceptait ma cour.
— Je les vois toutes deux, mais ce fut surtout elle ! ■ Alors, plein d'un beau feu, j'aiguise ma prunelle. Et, croyant bien lui faire un joli madrigal.
En tendant le mouchoir — oh! ce mouchoir fatal ! — Je dis d'un air malin : « Tout comme vous, je prise! »
La jeune fille alors me regarde surprise,
Puis son œil pur et doux me lance un tel regard
Que je crus recevoir mille coups de poignard !
J'y lus tant de mépris, de dégoût, qu'une honte Immense m'envahit et jusqu'au front me monte. — « Tiens! voilà ton mouchoir que tu croyais perdu, Grand'maman ! »
— A ces mots, je me lève éperdu.
Je m'enfuis, me heurtant aux arbres; dans ma course, Pour calmer ma douleur, je n'eus que la ressource De priser! oui vraiment! de priser! Désormais Ce tabac qui m'avait tout ravi, je l'aimais!
Depuis, j'ai, bien des fois, promené, les dimanches Mes espoirs envolés si vite sous les branches Des marronniers en fleur du jardin, je n'ai vu L'aïeule ni sa fille! — On n'est plus revenu ! Mon amour se guérit lentement, ce fut rude !
Mais j'ai toujours gardé ma mauvaise habitude î
OH! MADEMOISELLE
MONOLOGUE
OH! MADEMOISELLE
Devant une cheminée où flambe un bon feu, une jeune femme tient à la main un carnet qu'elle feuilleté distraitement.
Pensées de jeune fille ! Ah\ qu'elles doivent être différentes aujourd'hui! — Règlement de v/e/ (Riant.) Ah! que de naïvetés! Passons! c'est passé! oh! oh! en grosses lettres avec trois points d'exclamation :
OH ! MADEMOISELLE ! !
Elle se lève.
Ah! oui, je me souviens! J'ai écrit cela la veille de mon mariage, c'est une epitaphe!
Ah! voilà une appellation qui m'a poursuivie dans mon existence! Toute petite, j'avais ma bonne, qui grondait toujours; je ne pouvais pas courir sans entendre cette voix nasillarde qui me disait sans cesse : — Mademoiselle! oh! mademoiselle! ne courez pas, vous allez tomber! Vous allez avoir chaud ! Vous allez vous faire du mal! oh! mademoiselle! — Et je courais
tout de même et d'autant mieux qu'on me le défendait; car, en vraie fille d'Eve, j'aimais le fruit défendu ! Ah ! les bonnes parties! J'étais un vrai diable; je grimpais aux arbres, je jouais à la toupie, je battais les petits garçons, je revenais crottée, trempée, déchirée et j'entendais toujours ce refrain monotone et désagréable : Mademoiselle, oh! mademoiselle!
On me mit en pension; à la gouvernante, succéda la maîtresse, même chanson ! — Vos devoirs sont mal faits, vos leçons ne sont pas sues; oh! mademoiselle! — Mais, madame! — Oui^ mademoiselle, vous ne travaillez pas! — Voyez ces demoiselles, elles sont plus avancées que vous... etc.. etc.. Ah ! non! Je ne la regrette pas, la pension ! — J'y avais pourtant un bon petit lit, bien blanc, oti je dormais bien, tout d'un trait, pendant neuf heures, ne rêvant même pas, tant j'étais fatiguée... Mais les bons petits lits ça se retrouve! Quanta la maîtresse, qui était si sévère, je l'ai quittée avec bonheur et, en partant, j'ai même eu le toupet de lui dire : — Je ne vous oublierai jamais! — Ce qui l'a obligée à me répondre: — Oh! mademoiselle!
J'entrai au couvent. Ce n'est pas bien gai, le couvent, maisc'estégal, j'y ai fait de bonnes farces. Après les leçons d'histoire, de géographie, d'arithmétique, nous faisions de la couture. On nous donnait à coudre des gilets, des pantalons, des vestes pour les petits orphelins. Une fois, j'eus l'idée de revêtir un de ces costumes masculins. Ils étaient bien un peu étroits, la culotte surtout, qui craqua, — je m'en souviens; — mais ça ne faisait rien, je la mis tout de même. Ce qu'on s'amusa, ce jour-là, on n'en a pas d'idée! Mes compa-
oh! mademoiselle! 49
gnes riaient à se tordre, et moi je faisais des manières, leur pinçant lataille et leurdisant des compliments; sauf la déciiirure du pantalon, le costume m'allait très bien. Je m'étais fait des moustaches avec un crayon noir et une cigarette avec un tuyau de plume et, le poing sur la hanche, Je me dandinais d'une façon des plus comiques. Le travail avait été interrompu, on me lutinait, on m'appelait : Jeune homme! et j'étais toute fière de mon succès quand tout à coup Sœur Ange'lique rentra. — Tableau! Impossible de me cacher! La bonne sœur se mit à rougir en voyant cette espièglerie et ne me dit que ce seul mot, toujours le même : — Oh! mademoiselle! — Mais je fus punie sévèrement. En sortant du couvent je crus en être quitte. J'eîpérais que Ton me traiterait comme je le méritais et que l'obsession cesserait. Eh bien, non! D'abord on me fit quitter mes robes de pensionnaire. J'en fus bien aise! Et puis on me donna une femme de chambre. Oh ! une femme de chambre ! C'est cela qui me fit plaisir! Lui parler, rire avec elle, la taquiner, la gronder!... C'était charmant! Vous comprenez, je n'avais plus mes petites amies et je ne pouvais pas être bien à l'aise avec ma mère, tandis qu'avec Fanchette je pouvais laisser partir tout ce qui me passait par la tête! Et c'étaient des etonnements, des exclamations qui m'amusaient beaucoup! — Tiens, Fanchette! mets mon chapeau! — Oh! mademoiselle! — Mais , mets-le donc, nigaude! Tiens, relève tes cheveux! là! tu es jolie comme tout ainsi! — Oh! mademoiselle! — Oui, si ton bon ami était là il t'embrasserait ! — Oh ! mademoiselle! — Tu n'as pas de bon ami? moi si ! — Oh! mademoiselle! — Mais je ne le connais pas, du moins je
ne le reconnaîtrais pas! C'est Hector, mon cousin, qui est maintenant en Afrique, il doit être bien changé t Quand nous étions enfants, il m'appelait sa petit femme. Il doit m'épouser à moins que ce ne soit ua autre; s'il ne se dépêche pas! Car je veux me marier tout de suite, tout de suite! — Oh! mademoiselle!
Mais où vraiment j'ai été bien heureuse c'est lorsque j'ai fait mon entrée dans le monde, comme on dit; — ■ à mon premier bal! — J'étais jolie, jolie, jolie, et je le savais! — Ma mère, mon père, Fanchetie, mon miroir, tout le monde me l'avait dit. J'avais une robe de mousseline blanche avec une grande ceinture rose; j'étai décolletée, pas trop, mais assez; le cou orné d'un simple collier de perles et du muguet dans les cheveux. Je m'aperçus d'abord qu'on me regardait beaucoup, ça me fit plaisir! Moi je regardais aussi; il y avait de danseursqui me plaisaient bien: un petit brun surtou qui valsait à ravir! — Oh! comme j'ai dansé cette nuitlà! — Tous voulaient danser avec moi : — Mademoiselle! le premier quadrille? Mademoiselle! la première valse? — Elle est retenue monsieur! — La seconde' alors? — Aussi, monsieur! — La suivante alors? — Encore! -- Oh! mademoiselle! Mais que pouvez-vous m'accorder? — La quinzième, monsieur! -^ La quinzième? Oh! mademoiselle! merci! — Et je l'ai dansée, la quinzième!
Mais il n'y avait pas que lesjeunes gens qui faisaient attention à moi ; en me voyant si heureuse, si fraîche, si rose, un vieillard s'approcha de moi et me dit : Ah! mademoiselle! si j'avais vingt ans, je me ferais inscrire sur votre carnet! à mon âge on n'ose plus prétendre à cet honneur! — Et pourquoi pas? mon
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sieur! — Oh! mademoiselle ! — Et J'ai dansé avec le vieillard.
Lorsque je suis rentrée le matin, il fallait voir la tête I de Fanchette! — J'étais morte de fatigue! — Oh! mademoiselle! vous vous ferez mal! — Non, non, Fanchette! Le plaisir ne rend pas malade! Jamais je n'ai si bien dormi!
Oh! mademoiselle! — Oh! non je n'oublierai jamais cette exclamation-là! — Je l'entends encore en ce moment murmurée par Henry, mon mari ! — Car mon cousin Hector, je m'en doutais bien, je n'aurais jamais pu l'attendre; — il est toujours en Afrique. — Henry n'était pas un danseur, non ! mais on n'aime pas que les danseurs. Mais il était si gentil, si prévenant; il causait si bien, il savait si bien obtenir de moi ce qu'il voulait! Quand j'avais ua bouquet il me disait la signification des fleurs : — La rose c'était la beauté ; l'héliotrope, l'amour violent; le réséda, bonheur d'un instant, etc., et il me faisait lui donner la fleur la plus significative : — Mademoiselle! oh! mademoiselle, cellelà! — Quand je refusais, il mêla volait, ilTembrassait, il faisait mille folies! Enfin nous nous aimions tellement tous les deux que ça gênait tout le monde, — je ne sais pas pourquoi, — car nous, ça ne nous gênait pas! — On se dépêcha de nous marier. — Henry ! Ah! quel enfant! Le jour du mariage, avant la mairie et l'église, au lieu de m'appeler par mon nom, il me disait : Mademoiselle! Oui, mademoiselle! non, mademoiselle! oh! mademoiselle! ah! pour le dernier jour, j'en ai eu du mademoiselle! — Aujourd'hui, c'est fini!
(Feuilletant le carnet.) — Plus rien, dans le carnet? — Non! — Ça s'arrête là, je n'écris plus, je n'ai plus le
temps! j'ai un ménage^ bientôt une famille;... on m'appelle madame.
C'est égal, dansune soirée, quand parfois on setrompe et qu'on m'appelle mademoiselle! — c'est drôle! maintenant ça me fait plaisir.
FIN DE oh! mademoiselle!