SCENE PREMIERE
COLLIDOR, JOSEPH.
Au lever du rideau, Collidor en bras de chemise, se fait faire la barbe par Joseph, qui fait mousser le savon. Ils tournent le dos au public.
COLLIDOR.
Tu dis, Joseph, qu'il n'est que sept heures ?
JOSEPH
POui, monsieur Collidor, sept heures, ou huit heures, vous savez à une heure près, quand le public attend, ça lui est égal !
COLLIDOR.
K Tu trouves? Enfin on commence à arriver et d'ail-
leurs je suis presque prêt. — Souffle une bougie! — G'e:t singulier comme elles e'clairent...
JOSEPH, prenant une bougie.
C'est parce que la toile est levée!
COLLIDOR.
Comment! la toile est levée? Oh ! — (U se détourne et essaie de s'enfuir de la scène, mais toutes les issues sont fermées. — Joseph le suit avec calme.) Comment drôle, tu as levé le rideau? qui t'a dit...?
JOSEPH
Monsieur m'a dit : Il n'y a pas de contrevents à cette fenêtre, comme on pourrait me voir en déshabillé, va tirer le rideau. Alors, j'ai tiré le rideau!
COLLIDOR.
C'était le rideau de la croisée, imbécile!
JOSEPH
Monsieur a dit?
COLLIDOR.
J'ai dit imbécile!
JOSEPH
J'avais bien entendu!
COLLIDOR.
Enfin c'est fait, comment réparer cela? (ii se promène inquiet. S'arrêtant tout à coup. — A part.) Ah ! quelle idée! On nous écoute, on croit que c'est la pièce! Oui, Joseph est assez bête pour jouer son rôle d'après nature, c'est cela! quand je serai habillé, je ferai baisser la toile et on prendra cela pour un prologue; parfait! — (Haut.) Eh bien, Joseph, qu'est-ce que tu fais là?
► J'écoute, monsieur! mais je n'entends pas!
COLLIDOR.
C'est bon! Finis ma barbe, et dépéche-toi.
JOSEPH
Voilà, monsieur ! (lis se replacent comme au lever du rideau.) C'est ennuyeux tout de même que toutes les chambres aient été occupées, ça a obligé monsieur à s'habiller sur le théâtre !
COLLIDOR.
^Ë^ Je ne pouvais pas pourtant m'habiller à Técuriel
^^H JOSEPH
^^p Oh! moi, monsieur^ ça ne me gêne pas! D'autant ^^lus que J'y ai placé un petit miroir; je m'en sers pour I mettre ma cravate.
COLLTDOR.
Dépéche-toi donc, bavard!
JOSEPH
Monsieur est impatient! Je comprends ça! Monsieur ne sait peut-être pas bien son rôle? Moi, monsieur, je n'ai pas de mémoire pour apprendre! Mais je trouve que c'est très joli quand on dit comme cela tout haut des phrases qu'on a apprises.
COLLIDOR.
C'est bon ! c'est bon! maudit bavard! Maintenant frise-moi !
Je vais friser monsieur! Oui. — Monsieur me permet-il de parler?
COLLIDOR.
Oui parle, mais dépêche-toi et frise-moi 1
JOSEPH
Je disais à monsieur que je n'avais pas de mémoire, mais pour les gestes, c'est autre chose : je fais très bien les gestes !
COLLIDOR.
C'est-à-dire très maladroitement, tu viens de me brûler.
JOSEPH
J'en demande pardon à monsieur! — Si j'avais eu de la mémoire, je me serais fait comédien. Ohl j'aurais réussi comme les autres... à cause des gestes, parce que, voyez-vous, je pense, je comprends et j'exécute!
COLLIDOR.
Est-elle finie, cette coiffure?
JOSEPH
Encore un pju de pommade, monsieur! Ça fait reluire le cheveu! ah! oui ça le fait reluire.
Il rit.
COLLIDOR.
Pourquoi ris-tu?
Ca me rappelle une farce que nous avons faite, il y
a déjà longtemps chez mes anciens maîtres, le marquis d'Ably, avec François.
COLLIDOR.
Quel François? •
JOSEPH
Monsieur ne connaît pas François? C'est le premier garçon d'écurie de France. Il n'y en a pas deux pour faire une litière comme lui. Figurez-vous, monsieur, qu'à nous deux nous avons pommadé Chiquenaude, la jument de monsieur le marquis; quatre pots de pommade à la rose! Elle était luisante et elle sentait bon! Elle avait un très bel air! — Mais voilà que ce matinlà, le marquis veut faire un tour au bois avec la marquise! Vlan î il monte Chiquenaude, et madame monte Belauvent! Les voilà partis.
COLLIDOR.
Ton histoire n'est pas bien drôle !
JOSEPH
Si, monsieur! vous allez voir ! Il faisait un temps froid et sec, c'était l'hiver, en mars; pas plus de feuilles que sur ma tête, et une petite brise du nord, je ne vous dis que ça! — Au déjeuner, je servais. La marquise dit au marquis : — Quelle agréable promenade ce matin ! Décidément je crois que le printemps vient plus tôt que d'habitude. — C'est vrai, marquise, je crois qu'on fait de nouvelles plantations au bois, l'air était embaumé. — Oui, cela me rappelait Nice ! l'odeur des roses... — Mais elles ne sont pas fleuries encore! — Je n'en sais rien; maisce parfum exquis m'a suivi toute la promenade. — J'avais une envie de rire! J'ai man-
que de casser une assiette ! — Le lendemain nous avons lavé Chiquenaude à la benzine ! — Ce jour-là, madame s'est bien aperçue que le printemps était reparti.
COLLIDOR.
Ce sont des charges de cocher! ce n'est pas bien spirituel.
JOSEPH
Damel monsieur, on fait des farces suivant sa condition.
COLLIDOR.
Là! Maintenant,yosephj pousse un peu le paravent que je m'habille; pendant ce temps tu rangeras le salon et moi je repasserai mon rôle !
JOSEPH, tirant le paravent.
Monsieur va parler tout haut?
COLLIDOR.
Oui! Imbécile! — Ne fais pas de bruit en plaçant les meubles!
JOSEPH, prenant un plumeau.
Non, monsieur!
COLLIDOR, derrière le paravent.
Voyons! ma grande scène d'amour avec la comtesse. — Elle me dit : — « Que dites-vous, monsieur? » — Oui c'est celai — Ah! — « Ce que je dis, comtesse! Je dis que vous êtes la plus adorable des femmes! (joseph fait des gestes exagérés devant le paravent.) Je dis que mon bonheur serait de passer ma vie à vos pieds! Quoi! vous voulez ensevelir dans la solitude du veuvage ces char-
mes qui sont faits pour être admires... admirés... » (S'interrompant.) Est-ce stupide ce que ces auteurs vous font dire! — « admirés dans les salons! » — idiot cet auteur! Enfin, respectons le texte! — a Ah! comtesse, croyez à toute la sincérité de mon amour! Croyez que je vous rendrai la plus heureuse des femmes... des femmes!... » Joseph! va me chercher mon rôle... Joseph ! ... (Il apparaît en haut du paravent et aperçoit Joseph à genoux faisant de grands gestes.) Joseph 1
JOSEPH
Des femmes! Monsieur! Desfemmes! Voyez le geste! Comme c'est bien ca!
COLLIDOR.
Veux-tu bien te lever, et aller me chercher mon rôle!
JOSKPH.
Oh ! monsieur ! continuez ! vous allez voir ! Vous disiez : des femmes!
COLLIDOR.
AhîjVsuis! «la plus heureuse des femmes! Et pourquoi re'sister? Vos sentiments pour moi, je les connais! Ne m'avez- vous pas laissé pressentir que je ne vous étais pas indifférent; ce bouquet que vous avez laissé échapper de votre main, je l'ai mis sur mon cœur!... » (Joseph met le plumeau sur son cœur. — Riant, j Ah ! ah ! ah ! que tu es drôle, mon pauvre Joseph! — Allons, dépêche-toi de ranger le théâtre, je suis prêt.
Il sort de derrière le paravent.
N'est-ce pas. monsieur, que j'étais beau?
COLLIDOR.
Superbe! Défais ce paravent. — Enlève ces cosmétiques, ces habits, fais vite, nous sommes en retard. Tout le monde est arrivé, on doit s'impatienter.
JOSEPH, rangeant.
Mais non, monsieur! mais non!
COLLIDOR.
Je vais voir si nos actrices et nos acteurs sont prêts 1 Ne lambine pas!
Il sort.