SCÈNE UNIQUE
Au lever du rideau, on entend des applaudissements, des bravos et des cris de : Chloris ! Chloris I . . .
CH LORIS, entrant, vêtue d'un costume breton. Sa femme de chambre la suit, elle parle à un personnage qui est dans la coulisse.
(Sur le seuil de la porte.) Merci, comte I Laissez-moi me reposer, je vous reverrai à l'autre acte. Marie, ma mignonne, allez voir le second tableau, si vous voulez. Je n'ai pas besoin de vous en ce moment! (Elle entre et ferme sa porte.) Oufl je n'en puis plus! je suis brisée! C'est égal, c'est un rude succès! ce rôle me faisait tellement peur! Et puis le public!... un début! Un de'but aux Bouffes, devant tous ces messieurs!... J'avais bien joué déjà à la Tour d'Auvergne, mais c'était en famille ! Toute la salle était pleine de mes amis, mais ici,
aux Bouffes, c'est autre chose! — Oh! tous mes amis y sont!... Mais il y en a d'autres qui me font peur!... Les journalistes!... les critiques! Les méchants critiques... qui ont un sacerdoce, disent-ils. — Qu^est-ce que c'est que ça, un sacerdoce? — A quoi ça sert?... Enfin j'ai réussi ! voilà l'important ! C'est l'auteur qui sera content! lime disait: — Ma petite Chloris! je • n'y vois plus rien ! je n'y comprends plus rien! Je suis abruti! Et moi donc! — J'étais idiote! Vrai! — Oh! c'est que quand on chante, c'est autre chose que quand on parle! A la rigueur, on peut parler bas; le public crie : « Plus haut! » -^ Alors, ça vous remonte! Tandis que quand on chante, la gorge se resserre, les sons ne sortent plus! On a l'air bête! Qui eût dit que j'aurais jamais joué la comédie et chanté l'opérette! — Bizarre chose que la destinée! — Une petite ouvrière de Saint-Servan rencontra un beau jour un jeune homme qui lui fit compliment sur sa voix; le jeune homme était musicien, il lui donna des leçons, des leçons dont elle profita, la petite ouvrière, puisqu'elle est aujourd'hui prima dona dans un théâtre de chant! Et lui, le professeur, Adrien! mon pauvre Adrien! Ah! oui, mon pauvre Adrien! car je l'ai quitte'... et pourtant je l'aimais bien!... Qu^est-il devenu? — Mais l'art! vous savez l'art! On sacrifie tout à l'art! — Il m'aimait bien aussi lui! — Ah! les environs de Saint-Servan en ont entendu de belles aux assemblées! Car c'était pendant les danses que mon coquin de professeur m'enjôlait. Il disait aux joueurs de biniou et de tambourin de frapper plus fort et d'enfler le son pour qu'on n'entendît pas ses déclarations que j'entendais très bien, moi! Pauvre Adrien, où est le temps passé? — Un jour, je
partis pour Paris. Quand on quitte son pays, c'est ijours à Paris qu'on vient. Nous nous écrivîmes Line, deux, trois, dix lettres, et, comme Je ne réfX)ndis pas à la dernière, il ne m'écrivit plus! — C'est vrai que je n'ai pas répondu à la dernière... parce que... parce que je ne pouvais y répondre... sans mentir!... Ahl je ne sais pas pourquoi je pense à cela. C'est sans ute, ce costume breton qui en est cause. (Pendant les nières phrases elle aôté son costume breton : jupe, corsage, et nnet.) Voyons, ne tombons pas dans le sentiment et ijvêtons mon costume d'Andalouse! (Elle s'habille.) Comment! me direz-vous, vous étiez Bretonne au premier acte et vous voici Andalouse au troisième. Comment cela se fait-il? — Ah! voilà! je vais vous raconter la pièce! Non! ça vous ennuierait! D'ailleurs, la pièce je ne la connais pas, jj ne sais que mon rôle. Du chant tout le temps! Quanta la prose... tenez, écoutezmoi ça, et faites-vous une idée de la pièce: « Certainement, senor, avec plaisir! — Vous êtes Andalouse? — Je suis ce qu'il plaira à votre seigneurie! — Non, nor! — Oui, senor! — Para servir a usted! — Une romance? Avec plaisir, senor! » — Et je chante! Voilà tout le rôle! L'auteur l'a beaucoup travaillé m'a-t-il dit; il Ta fait exprès pour moi! Ça ne m'étonne pas! Voyons, ai-je bien tout? La jupe, le corsage, la mantille ! c'est cela! — Maintenant que je suis habillée, j'ai tout un acte devant moi. — (On frappe à la porte.) Je n'y suis pas, je ne reçois pas!