LA VOIX DANS LA COULISSE
Au milieu du second acte.
CHLORIS
Vous me préviendrez à la dernière scène. (Elle rapporte deux gros bouquets qu'elle place sur la table du milieu,' et un paquet de lettres qu'elle ouvre.) Des lettres! Voyons! Ah! du propriétaire! (Elle lit.) Deux termes! Quittance et mon cœur ou saisie!... c'est un brave, celui-là! — Le bijoutier! — Le costumier!... — Le tapissier! — Le cordonnier. Aimables gens! Ils croient que j'ai déjà' fait fortune!... Et celles-là? — Des lettres d'huissier! — J'aime mieux cela, au moins, je sais à quoi m'en tenir sans les lire! Hein ! comme ça coûte, une femme! Et dire qu'il y a des hommes qui ne se contentent pas d'une seule! — Aux bouquets, maintenant! (Elle prend un bouquet.) Un beau bouquet ma foi! (Elle en tire une lettre.) Avec un poulet! Rien n'y manque. Au fait, ça ne doit pas m'etonner! C'est aujourd'hui le grand jour! Quand je dis le grand jour, je veux dire le grand soir, le soir de la fameuse échéance! Comme dit le gros Groschenmannmon banquier, — mon banquier, entendons-' nous, il aspire à l'être. — Figurez-vous que j'ai toute une ribambelle d'amoureux, une vraie cour, comme une reine! comme une reine de théâtre! C'est à qui épuiserait pour moi toutes les ressources de la galanterie moderne!... Et elle en a des ressources! Jusqu'à ce jour aucun d'eux, — non vrai, aucun, sans tricher, ne peut se flatter d'avoir rien obtenu de moi, mais comme ils étaient impatients, je leur ai dit : « Eco'u-
tez! vous êtes tous gentils, gentils, gentils tout plein! Vous dites que vous m'aimez beaucoup et que votre martyre, délire, ivresse, tendresse, etc., veut une solution. — Faites-moi débuter au théâtre; — parce que le théâtre c'est un métier fructueux quand on a du talent, et même quand on n'en a pas; — faites-moi de'buter au théâtre, et si j'ai des succès, eh bien, mon cœur fera un choix! J'ai débuté, j'ai eu du succès et il va falloir faire un choix! — Seulement ils sont pressés, et je ne le suis pas! — Moi, si j'étais homme, sachant tout ce que je sais comme femme, sur les hommes, je ne serais pas si bète que bien des hommes et je... et... je me comprends! — Voici donc le moment du terme! L'échéance! aïe! — Et mon cœur croit bien qu'il n'a pas les fonds! — Bah! nous ferons un renouvellement! — De qui est ce bouquet? — Du comte, oui! — Des camélias, fleurs de marbre, comme son cœur! Sa carte, glacée aussi! — Oh! c'est correct comme sa tenue! En voilà un qui m'aime bien... à sa façon, mais sa façon n'est pas la mienne!... Ce sont des vers! Ecoutez-moi un peu cette déclaration là :
Elle lit.
Chloris, c'est convenu, ma belle,
Décidez- vous; Voici ce que je mets, cruelle,
A vos genoux :
Un hôtel, chevaux et voiture,
Et chaque mois :
Trois mille francs, une parure
A votre choix !
Je ne veux pas trop de tendresse ;
Ce que je veux, C'est ne jamais voir de tristesse
Dans vos beaux veux!
Nous écrirons toutes ces clauses
Dans un traité ; Plus tard je ferai mieux les choses.
Est-ce accepté:
Chloris! c'est convenu, ma belle,
Décidez-vous; Voici ce que je mets, cruelle,
A vos genoux !
« Nous écrirons ces clauses dans un traité! » mais c'est un contrat que je veux, devant le maire et le curé, rien que ça! — Ça c'est un mariage civil, j'aime mieux l'autre! — « Voici ce que je mets, cruelle, à vos genoux! » Il ne s'y met même pas, lui!... Oh! certes, j'aimerais beaucoup l'hôtel, le cheval, la voiture et les trois mille écus par mois, mais je ne pourrai jamais aimer le donateur. Et moi, si je n'aime pas... bonsoir!
— Au second, maintenant... (Elle prend l'autre bouquet.) Il y a aussi une lettre comme dans l'autre. — Un bouquet de roses sur des fils de laiton — c'est bien fragile!
— Voyons l'écriture : c'est du petit marquis! (Elle ouvre la lettre.) C'est bien cela! — 11 est gentil le marquis, mais il est si toqué ! — Voyons ce qu'il me dit : — Des vers encore! Ah ça! ils veulent donc que je les chante!
Chloris! ma tête est folle!
Dites une parole, Sinon je meurs à vos pieds En embrassant vos souliers!
Mes souliers! ce n'est pas très poétique... c'est sans doute pour la rime!
Chloris, je vous adore !
Sans vous il me faut clore Mon existence avant l'hiver.
Je viens d'armer mon revolver!
Ah! ah! c'est sérieux! Son revolver! Je gage qu'il n'est pas chargé!
Réalisez mon rêve!
Chloris, je %ous enlève.
Et si vous ne consentez pas, Je passe de vie à trépas !
Si je crois un mot de tout cela, j'aime mieux mourir à sa place! Non! non! ce n'est pas cela qu'il me faut! — Me voyez-vous avec cette menace perpétuelle! Tu ne me souris pas? — j'arme mon revolver! Tu ne m'aimes pas? j'arme mon revolver! En voilà une position ! (On frappe à la porte.) Encore un bouquet je parie.
Elle va ouvrir.