UNE VOIX DANS LA COULISSE
Encore quatre bouquets, madame, et tous semblables!
CHLORIS, les prenant.
Merci! — Voyons.
Elle pren«l le premier bouquet, en tire une lettre et lit.
Chloris! c'est convenu, ma belle, Décidez-vous, C'est mon cœur que je mets, cruelle, A vos genoux!
Ami du comte! un plagiaire! à un autre! Elle prend le second bouquet après avoir rejeté le premier. — Lisant.
Voulez-vous chevaux et voiture.
Et chaque mois Trois mille écus, une parure
A votre choix!
Autre ami du comte, moins généreux, il a retranché l'hôtel.
Elle prend le troisième bouquet. — Lisant.
Je ne veux pas trop de tendresse,
Ce que je veux, C'est jamais ne voir de tristesse
Dans vos beaux yeux!
Troisième ami! Qui ne promet rien et demande peu! Vovons le dernier.
Elle prend le quatrième bouquet. — Lisant. Venez chez moi parler des clauses
D'un bon traité, Nous discuterons portes closes!
Est-ce accepter
Quatrième ami, qui demande tout et qui ne sengage à rien ! Ah ça, lequel des cinq a fait les vers? Aucun n'en est capable I Voilà des gens qui ne sont pas forts! Tous la même chose! Ah ! vraiment ce n'est pas gai tout cela! On est jeune! on est... jolie... Eh oui! — On peut être aimée, et pas du tout : on trouve des amoureux qui s'adorent, mais qui ne vous adorent pas. Ah! si je réussis au théâtre, comme je l'espère, comme cela me consolera bien vite! Tous ces amoureux-là, je vais les remettre à huitaine, à quinzaine, à trois mois, à perpétuité! (Rangeant les fleurs dans une corbeille.) Quel amas de fleurs! C'est charmant, les fleurs! mais les plus belles sont celles quon cueille soi-même ! Vous savez, on va dans un jardin, on commence par un bouton de rose qui sent si bon; on y ajoute une petite branche d'héliotrope; puis une autre rose vous tente, puis c'est le réséda! Quel vrai régal pour l'odorat! Les yeux veulent avoir aussi leur part! On y ajoute une tulipe, des branches de lilas! On dévaste les platesbandes! On se pique bien un peu les doigts, on se salit bien un peu les mains, mais c'est si bon, ce bouquet-là ! Le bouquet honnête qui dit tout et ne dit rien et qui dure plus longtemps dans un verre d'eau que les autres dans des vases de Chine, (a ce moment, un petit bouquet de violettes lancé par la fenêtre vient tomber à ses pieds.) Qu'est-ce que c'est que cela? Un autre bouquet! Un petit bouquet de violettes de dix sous! Qui peut
bien m'avoir fait cette farce-là? Mais elles sentent très bon ces violettes! Je suis curieuse de savoir... il y a un billet... C'est drôle, je n'ose pas l'ouvrir! — Cependant si c'est une plaisanterie elle n'est pas bien forte, et si c'est un hommage réel^ ce petit bouquet timide, presque honteux et si parfumé me semble digne de sympathie... Voyons! (Elle lit.) «Mademoiselle! » Je connais cette écriture, où donc l'ai-je vue ? — « Mademoiselle ! » — A Paris, on m'appelle madame, c'est un provincial! Voyons la signature, grand Dieu! lui! c'est lui! — Adrien! mon premier maître de musique, de Saint- Servan, lui qui... oh! qui n'a rien oublié! C'est bête! je pleure! je ne sais pas pourquoi, mais je n'y vois, plus! Que me dit-il : — « Mademoiselle! Si vous n'avez pas oublié votre petit professeur de Saint-Servan, témoignez-lui que vous êtes heureuse de son souvenir en vous approchant de votre fenêtre et en baisant son bouquet. II n'en demande pas plus. » — Pauvre Adrien! Il ne demande ri^n, lui! — Ah! toute ma jeunesse revient; je revois la Bretagne, la danse! Le petit Adrien qui m'aimait tant, que j'aimais tant aussi! Oui! oui !
Elle embrasse le bouquet en s'approchant de la fenêtre.
VOIX DU GARÇON DE THEATRE, dans la coulisse.
Messieurs, mesdames, on commence le troisième acte. Le rideau va se lever!
CHLORIS
Ah! déjà! j'étais si heureuse! (Elle se met devant sa glace, chilfonneses jupons, s'apprête en un mot. — Sortant.) — Je lui répondrai à la sortie. (Revenant sur ses pas.) Ah!
son bouquet ! S'il est dans la salle, il le verra , il comprendra. — (Elle l'embrasse et le met à son corsage.) Celui-là vaut tous les autres. — Nonl il vaut mieux!
Elle sort.
Rideau.