A PROPOS D'UN LAPIN
Un cabaret. — Tables, chaises. — Sur la table, un verre, une bouteille de vin.
Au lever du rideau, on entend un chien aboyer.
LOBICHON, entrant.
Couche là, p'tit loup — les bêtes n'entrent pas au cabaret! Mam' François... x\h!... (A la cantonade.) n' vous de'rangez pas, mam' François!... — y a tout ce qui faut sur la table ! — Vingt noms ! qu' j'ai chaud et j'aime pas ca, parce que la chaleur ça m''énerve, ca donne soif, — et quand j'ai soif, j'bois et quand j'bois, ça va trop loin queuq' fois! et j'aime pas ça. (Au public.) Seriez-vous mille... tout moncœur vous salue, (ii boit.) C'est comme le jour des concours régionals... : « à vot' santé' ! père Lobichon ! » (Qu'est mon nom) « à la tienne! mon fils!... à la vôtre, mes enfants! » Et de santé en santé, degloria en demi-tasses, j'en arrive à prendre le bedeau pour M. le maire... Aussi ces jours-là j'disions toujours à mon premier verre : « Pauvre p'tit mâtin! vas-tu être foulé au jour d'aujourd'hui !... fAu pu-
blic.) Seriez-vous mille! tout mon cœur... Tout de même faut pas crier... j'I'ai ben gagné c'tui-là ~ Oli ! mais là... ben gagné... Que malheur, faut-il qu'il y ait des gens hostiles au pauv' monde, car enfin j' suis gar-champétre... des p'tites autorites du pays, quoi ! à qui qu' ca fait du mal... à personne, est-ce pas?... Faut ben qu'y en ait des gar-champêtres... si y en avait pas, y aurait plus de gibier, et pis quoi qu'on deviendrait, misère ! Et dire qu' y a des gens qu' est hostiles, qui n'en voudraient pas... Feignants! va! mais le gar-champêtre, voyons, là ! que j'ieur-z-y dit, c'est un ami, c'est z'un respecteur de propriétés l Qui n'y en aurait pas! qui faudrait en inventer^ en fabriquer, qu' c'est la nécessité d'une commune... d'un canton, d'un arrondissement... d'un département, enfin d'un pays! quoi! d'un pays!...
Y n'en veulent pas entendre parler, les ostinés! Ils ont dans leur tête que le gibier, parce qui court et qu' ça vole, ça doit z' être à tout le monde — Et tout ca ! ça fait des embrouillés!... mais certainement qui z'ont tort !. .. à preuve... Michu un vieux braconnier... Oh ! prati]ue... va! un ancien zouave. Michu qui m'disait : — a Lors... pour lors, si... si... mes poules » (Riant.) y cacosse, 'e bonhomme, y cacosse un brin en parlant, c'estpascommemoi... qu'ai un fluxde bouche. ..que j'en suis né avocat. — « Pour, pour lors que si si mes poules vont dans dans ton ton ton Jardin... elles ne sont plus à moi, elles sontà toi.» — Moi ! bête, non, maisnon ! que j' lui dis. a Eh bien ! ni nigaud qui m' dit : un lièvre c'est à personne pas pas vrai! » — Ça... tant qu'on l'a pas tué, c'est z'à personne — « Eh ben ! si c'est à personne — et si si ça passe du pré dans le bois ou du du
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bois dans la luzarne, c'est à celui qui qui 1' tue ! tu tu Tas dit! » Pas vrai! « Tu tu l'as dit!» — Pas vrai! — a Eh j'té dis que tu tu l'as dit qui m'dit, dit-il! » — J'ai dit... j'ai dit... enfin j'ai dit... j'sais benc'que j'ai dit... t'as pas le droit — voilà tout... C'est la loi!... — «La... la loi !... encore un' belle affaire ! que m' dit Michu ! qui qui la fait la loi ! C'est les les propriétaires... y les font pour eusses I — a Ça serait trop béte aussi — s'ils n' la faisaient pas pour eusses!...» — « Mais... mais puisque c'est moi qui les nomme, y doivent la faire pour... pour moi! » — Eh ben poùrquoiqu'tules nommes!. ..nommetoi! toi! fais-la ! la loi!... et j't'obèirai! (Riant.) Y n'a pas trouvé ça à redire ! j' y avais rivé son clou net !... Il est parti en rognonnant mais... v s'en a souvenu de c'te controversation-là... de ce jour y m' prenil en adversité età c'soir ça ben failli tourner mal ! — Seriez-vous mille, toutmon cœjr!...(ii boit.)... A c't'après-dîner... comme j' faisions un tour du côté du clos de la Perlantière... savez bien... le clos de la Perlantière... qui touch2 à la forêt... où c'qui y a du lapin qu' c'en est noir... empoisonné quoi ! empoisonné î... L'connaissez-vous riapin ? Oui !... Non !... Vous ne le... Non î moi je l'connais! L'iapin voyez- vous! c'est une béte qu'a des idées... et des idées de bête, croyez- moi ! C'est souvent plus malin qu' des idées d'hommes. L'iapin ça fait son nid sous terre, dans l'rocher... un trou... Quand j'dis un trou... un vrai palais! avec des galeries, des colidors, des portes... pardevant... par derrière, et des entrées... des sorties... en veux-tu. mon maître... en v'ia ! — C'est là dedans qu'ils élevor.t leurs petits eusses-mêmes, sans les mettre en nourrice et qui restions fidèles à leurs femmes! (une leçon pour nous au-
très les hommes !) soit dit sans offense pour aucun de la société! -C'est des gens de famille ces bêtes-là. Faut les voir quand les p'tits deviennent forts : ils les sortent, les prennent dans leurs pattes et les caressent, et les lèchent et les pourléchent, comme de vrais humains, quoi ! Ils les font jouer devant eusses : au soleil, dans la rosée... faut voir ces petites bétes du bon Dieu s'frotter, remuer d'ia queue, secouer les pattes et cabrioler brout! brout! brout!... Et quand le chien les lève comme ils le font courir de ci, de là, de droite, de gauche, pour le dépister... un tas de tours, de détours de crochets et de ricochets... de la vraie diplomatie ! quoi ! Pour moi... l'iapin ! c'est comme qui dirait l'idéal de l'humanité... et audacieux parfois ! — à preuve qu'on dit en parlant d'César ou du p'tit Caporal, ceuxlà, c'étaient de rudes lapins! — Seriez-vous mille... tout mon cœur... (il boit.) Oh oui! c'était z'un rude... Où qu' j'en étais !... ah !... au clos delà Perlantière !... Le soleil était bas... y s' faisait dans les environs de cinq heures... cinq heures et l'quart... j' sortais du clos pour entrer dans la forêt, quand un frelassement m<t fait dresser l'oreille... En douceur, p'tit loup... TCoup de pied.) en douceur ! je regarde et je vois quoi! mon Michu qui visait un lapin — Bon ! mon bonhomme! te v'ià en fragrant délit. — Attends un peu, nous allons rire. Hél... Michu! t'es pincé mon gas ! Y n'bronche pas : fais pas Tmort, Michu !... t'es pincé !... Là-dessus... y s'détourne... Il avait une figure... que les chrétiens du bon Dieu n'en ont pas de pareilles. Il était blanc... blanc... qu'il en était vert et des yeux rouges... rouges...qu'ilsen étaient blancs. — « Va-t'en, quim'dit... » — Ah! un moment... mon devoir — « Y a pas de de-
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voir quand on est seul à seul!... » — Pour lors, paraît j' suis assermenté pour des prunes7Et ma conscience?... — <i Ta conscience, c'est z'une enfant. Va-t'en. » — Pas possible, faut que j' verbalise... «Ah! c'est comme ca...» et lev'la à m'agonirdesottises. Pour lors le sang me monte aux oreilles, je m'élance pour saisir son arme. «Un pasd'plus, qui médit, gare à ta peau, » — et y m'vise. — Ehl pas d'bêtise, t'obstine pas, Michu... il y va du galère. — « Dis que tu ne m'as pas vu ! » — J'peuxpas! ...« Une fois? » — J' peux pas 1 — a Deux fois!» — J'peux... A c moment... un autre frelassement m' fait tourner la tête!... Pigne! tx j' tombe raide mort ! Me v'ià ben avancé à c't' heure que j"mc dis en me réveillant au bout de combien de temps... je n' saurais vous le dire. — Yfaisait raide nuit, le froid m'avait engourdeli tout le corps. — Pour lors... ce qui s'était passé m'a revenu p'tit à p'tit, — jemelève et je metàte, — je m' tâte partout — ... rien. Je roule du cou ! j' gigotte des jambes, et je remue les bras, rien! V'ià qu'est extraordinaire, que j' suis tombé comme ça sans être blessé, j'ai donc eu l'vertigo, ou Michu n' m'a pas tiré dessus, un fin tireur comme lui n'aurait pas manqué un gibier comme moi. Alors, pourquoi qu'il aurait tiré ? Tout en disant ça, j' cherchais mon fusil, que j'avais lâché en tombant, ne l'trouvant pas, trouff I j'allume une chimique!... Et qu'est-ce que je vois, à deux pas de moi dans un raeoin de rocher, un lapin, un lapin superbe!... Voilà l'objet du crime, que j'm'dis. Allons tant mieux, y n' s'agit que d'une simple contravention, — Ah! ah! j' ramasse mon fusil et le lapin, et je détale, tout en m' disant j'ai de quoi mater mon discuteur de loi. — Seriez-vous mille... tout mon cœur I...
(u boit.) Au moment de sauter l'échalier, pour entrer dans le chemin creux du clos de la Perlantière, une échappée de June vint éclairer la grande mare, et )' y vis au-dessus comme une manière de béte qui s'balançait à un saule !... j'approche — C'est pas une bête... Si !... non! Michu ! que j'dis. — « Hein !... quoi! » qui répond en jetant le cri!... : c'est toi!... Lobichon ! — Oui ! c'est moi ! Et il accourt et y m'prend les mains. — « C'est toi ! toi vivant ! .. . vivant ! mon bon Dieu mignon.» — Sij'suis vivant, c'est pas vot' faute! citoyen Michu! — «N'm"appelle pas citoyen. ..j't'en supplie!... Tiens, v'ià c'que c'est. Au moment où j'te disais de t'en aller, un lapin se présente vis-à-vis en face de mon fusil, j'iâche la gâchette... force d'habitude... Pignel et tu tombes... Ah ! j'I'ai tué ! jTai tué ! — Hors de moi j^ m'ensauve comme un fou, et j'arrive là au bord de la mare, ou que j'me suis assis désespéré, affolé... C'que j'ai souffert dans n'une minute de temps! Ah... j'voyais ma femme, les juges!... les gendarmes!... la prison, j'ai sentu queuq' chose de froid qui m' glissait sur le cou... Faut en finir médiatement que j'me dis... et j'allais me pérî quand j'entends ta voix Et v'ià! v'ià la vraie vérité! Mais t'es vivant! t'es vivant! » qui m' disait en pleurant et y m' prenait les mains... — Allons, c'est ben ! c'est bon ! — j' veux lui parler de la grosse dent... pas moyen ! ça me serrait là (Montrant sa gorge) et ferme. Mes yeux tournaient en can... ah!... y m'avait retourné ! Et voilà les deux irréconciliables pleurant comme deux veaux; moi vexé de lui donner en vision un fonctionnaire public tout en larmes. Ah I j'étais retourné ... — Allons ! Michu, va-t'en ! pour les menaces... les injures et les sarcasmes, ça m' regarde...
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mais pourc'qui est du lapin... faut que justice aie son cours! va-t'en! Il partit... et me v'ià ! mais retourné! Si vous n'avez jamais vu un gar-champétre retourné ; que Tdiable me tortille mon âme! en v'Jà z'un ! — j 'suis retourné! — Seriez-vous mille... tout mon cœur... ([I boitjMaintenant verbalisons... Où c'qu' est mon portefeuille? Ah!... (Désignant son carnier.)là-dedans... avec le défunt... Voulez-vous le voir ?... (Sortant le lapin.) Tenez, le v'ià!... La v'ià la béte!... L'connaissez-vous bien l'iapin?... Oui! non! Mais si vrai que j' m'appelle mon nom, jel'connais l'iapin! — L'iapin! c'est z'un' varmine qui dévoretout... (Au lapin.) Oui, monseigneur ! vous êtes une varmine! bonne à détruire, à classer dans les animaux nuisibles ! Et si Michu a gagné z'un verbal au lieu d'une prime... la faute à qui?j' vous l'demande ? la faute à qui?... au législateur! (Musique jusqu'au baisser du rideau.) Pauv' xMichu!... pauv' femme!... pauv' petiots ! Ils attendent sans doute après le coupable pour souper !...j' vas leur z' y porter ! Quant au verbal... on verra plus tard... plus tard... Pour être gar-champêtre... on est chrétien pas moins I Et qui sait ?ça corrigera peut-être Michu. Car comme dit c't'autre : Un bienfait n'est jamais perdu ! Ah! minute!!... (Fausse sortie. — Lobichon revient pour vider son verre. — Au public.) Seriez-vous mille... tout mon cœur vous salue!...
Rideau.