SCENE II
ZANETTO, sur la terrasse, SILVIA. entrant lentement. Silvia, voilée, porte un long manteau sombre sur un costume riche.
SIl.VIA.
Oui, je m'y reconnais! voici bien la terrasse
Et le banc!... C'est ici... Mon Dieu! que je suis lasse!
Asseyons-nous.
Elle s'assied.
ZANETTO, se dirigeant vers le fond de la terrasse. Hélas! encore un jour d^ennui!
Qu'ai-je donc fait hier? que ferai-je aujourd'hui?
SILVIA, regardant le paysage.
Les arbres sont plus forts, leur ombre est plus épaisse. C'est moins gai qu'autrefois. Où donc est ma jeunesse?
Dix ans se sont passes! Ici rien n'est changé
Que riiôte! Et cependant mon cœur est moins âgé!
C'est lui qui se souvient... O caprice bizarre!
Je vois, je vois encor l'enfant et sa guitare,
Et ses beaux cheveux blonds et son petit manteau.
Comme il doit être bel et fier, mon Zanetto!
Ce n'est plus ce passant qui demandait un gîte
Payant d'une chanson et repartant bien vite.
C'est un homme aujourd'hui... Me reconnaîtra -t-il?
Sait-il encor chanter sa romance d'Avril?
Il a pris pour logis mon ancienne demeure;
Pourquoi cela? Je vais l'aborder tout à Theure.
Ce voile et ce manteau, sans doute, cacheront
Non les rides du cœur, hélas! celles du front!
Plus tard je lui dirai qui je suis... Mais je tremble
En pensant que je vais lui parler... Il me semble
Qu'une douleur m'attend... Souffrirais-je à mon tour?
Ce passant, j'ignorais qu'il se nommait : Amour.
S'il se souvient encore, à lui toute mon âme!
Je l'aperçois... c'est lui !
ZANETTO, apercevant Silvia.
Tiens! une pauvre femme!
Ah! par un jour si beau quand l'air est parfumé. Quand le soleil se lève au loin tout enflammé Et réchauffe le ciel et redresse les herbes, Et dore les pins noirs et les palmiers superbes. Lorsqu'on entend les bœufs mugir dans les prés verts. Que l'hirondelle passe en criant dans les airs. Qu'on voit les ruisseaux clairs qui roulent des topazes, Comme on se sent le cœur rempli de ces extases! Et comme il devient bon î et comme il est porté
A l'indulgence!
Tirant sa bourse.
Allons faire la charité !
Il descend la pente douce de la terrasse.
SILVIA., à part.
C'est lui! Que me veut-il?
ZANETTO, s'approchant de Silvia.
Un vieillard avant l'âge, Blasé, repu, sans foi, sans cœur et sans courage, Qui fut pauvre jadis et ne l'est plus... voudrait Essayer de prier... est-ce qu'il le pourrait?
SILVIA
La prière soulage!
ZANETTO, lui tendant sa bourse.
Eh bien! prenez, ma mère, L"'aumône, m'a-t-on dit, peut servir de prière.
SILVIA, se redresssant.
Je ne viens pas ici pour mendier.
ZANETTO, troublé, confus, mais insistant.
Pardon, L'aumône... J'ai mal dit!... Prenez!.., Ce n'est qu'un don C'est pour moi, non pour vous, c'est pour calmer mon âme Prenez! vous m'aurez fait la charité, madame.
SILVIA
Non! Pour les malheureux gardez votre or.
A part.
Pourquoi Souffre-t-il? Oh ! je veux qu'il se confie à moi.
Haut.
Vous souffrez! Ce n'est pas toujours la bienfaisance Qui peut guérir le cœur. C'est une confidence; Et raconter ses maux, c'est les calmer... Eh bien ! Votre mal ignoré me rappelle le mien.
Voulez-vous... oubliant un instant nos misères. Me dire votre vie et vos douleurs amères .'' Moi, je vous conterai la mienne... puis après, A l'heure où sur le grand chemin Tair est plus frais. Nous nous dirons adieu... Lorsque le cœur s'épanche L'oiseau consolateur s'éveille sur la branche. Qui sait? Quand nos secrets nous seront dévoilés Nos pauvres cœurs seront peut-être consolés... Voulez- vous?
ZANETTO
Consoler un marbre... Pauvre femme!
Si vous saviez quel est le calme de mon âme Et quel ennui profond j'éprouve !
SILVIA
O Dieu puissant!
Vous avez, je le sais, le cœur compatissant, Un ris moqueur n'a point déformé votre lèvre. Vous ne pouvez avoir subi l'ardente fièvre De ceux qui, désolés, regardent leur miroir Et disent : Maintenant, j'ai perdu tout espoir Et je n'ai pas encore aimé !... Pour vous, la vie Commence et brille... Hélas! elle est pour moi finie. Mon cœur, mon pauvre cœur est un vaste tombeau Où l'amour, s'il venait, éteindrait son flambeau !
ZANETTO, raillant.
L'amour, avez-vous dit? Vous y croyez encore?
Je sais que de ce nom quelquefois on décore D'étranges sentiments qu'on ne peut expliquer. L'amour! On aime donc?
SILVIA, douloureusement.
Oh ! pourquoi vous moquer?
ZANETTO
Je ne ris pas.
siLViAj s'animant peu à peu.
Eh bien, enfant, si je suis seule, Si j'ai vieilli, si j'ai le pas lent de Taïeule, Si j'ai la voix tremblante, et si dans mes cheveux Je n'ai pas une fleur... si le long de mes yeux Je n'ai pas une larme, et si, cernant ma bouche. Je n'ai pas un sourire, et si, près de ma couche, Je n'ai pas un ami qui me parle tout bas. C'est qu'on m'aimait jadis et que je n'aimais pas ! Et je ne voulais pas aimer... Etrange ivresse ! J'aimais la voix qui flatte et la main qui caresse. L'or qui brille, les fleurs qui parent, les bijoux. Les fêtes, les plaisirs et les amants jaloux. Et les amants trompés... les rires, les colères, Les larmes, le dépit, les ardentes prières! J'aimais à dominer toutes ces passions; J'étais libre au milieu de ces obsessions; Mon cœur se sentait fier, et ma tête frivole Pleine de fantaisie et de volupté folle. Se cambrait, comme aux champs le cheval indompté Se cabre insolemment, ivre de liberté!
Puis un jour est venu, j'ai senti dans mon être Comme un déchirement... C'était l'amour peut-être Qui venait avertir mon cœur qu'il était temps
D'aimer et que l'e'té succédait au printemps.
J'eus alors des ardeurs étranges .. Celte vie
De plaisirs incessants, cette éternelle orgie.
Ce luxe et tout ce bruit, que j'aimais autrefois.
Me faisaient mal... J'errais seule au fond desgrands bois
J'étais triste, et pourtant mon âme était sereine;
J'aurais voulu qu'elle eût un lien... une chaîne
Plutôt!... Moi qu'autrefois rien ne savait charmer.
Eh bien, je désirais, j'avais besoin d'aimer...
Aimer comme un enfant, de cet amour immense
Dont l'ingénuité fait la toute-puissance.
ZANETTO
Eh bien, n'étiez-vous pas heureuse? Ce désir. Qui venait tout à coup succéder au plaisir. Etait un charme encor. Le repos vaut l'ivresse. Ils isolent tous deux.
SILVIA, à part.
Pourquoi cette tristesse?
Q.ui peut donc réveiller ce cœur endolori Et que pourtant l'amour n'a pas encor meurtri?
ZANETTO, d'un ton railleur.
Vous avez, après tout, bien passé votre vie. Comment vous nomme-t-on, madame?
SILVIA, hésitant.
La Silvie!
Mouvement de Zanetto.
Me connaîtriez- vous?
ZANETTO
Je ne vous connais pas.
Mais jadis près de vous l'amour guida mes pas.
Etonnement de Silvia.
L'amour!... Non, pasramour,mais plutôt... lecaprice; Car i'ctais tout enfant comme homme, et tout novice Comme cœur... Libre et fier, je battais les sentiers, Sans souci, ravissant leurs fruits aux noisetiers; Chantant, dansant, riant, sans abri, sans ressource. Logeant le diable au fond de ma petite bourse, ' Mais ayant la gaîté dans le fond de mon cœur.
SILVIA
La gaîté... pas l'amour?
ZANETTO
Pourquoi faire? Un vainqueur!
Je n'avais pas besoin de cet hôte incommode; Puis l'amour, en ce temps, n'était guère de mode. Ce qu'on aimait alors c'était la femme, et puis Les chansons les matins, et les flacons. les nuits. Pourtant, je me souviens... c'était près de Florence, Je marchais en chantant un couplet de romance, J'avais passé le jour à faire, dans les bois, Avec des roseaux blonds, des flûtes, des hautbois... Je suis musicien !... je suis aussi poète!... Et musique et chansons m'avaient tourné la tête ; Quand je vis une femme... Ah! Dieu! quelle beauté! La lune sur son front jetait une clarté Que je n'ai pas depuis vue au front d'une femme. Elle semblait avoir une douleur dans l'âme. Et mon âme, ô candeur! voulait la partager. Cette douleur c'était... l'amour... ou le danger! J'étais jeune, elle était plus expérimentée! Qui sait? j'eusse passé près d'elle une nuitée Ou deux, ou plus encor, si son cœur eût parlé... Le cœur parle souvent sous le ciel étoile...
Mais elle eut peur, je crois, et... j'étais si timide! Bref, je m'en retournai par le bois tout humide. Je me souviens d'avoir tourné plus d'une fois Vers elle mes regards, avant d'entrer au bois.
SILVIA
C'était une cruelle?
ZANETTO
Oh! non!
SILVIA
Une ignorante?
ZANETTO
Oh! non! Elle souffrait, son âme était dolente, J'ai cru voir au dedans d'elle tout un combat ; Mais elle n'était pas de ces cœurs qu'on abat. Je puis tout dire, car je ne fus pas son hôte, Si je ne vous vis pas autrefois, c'est sa faute!
SILVIA
Que dites- vous?
ZANETTO
Je dis qu'elle m'a détourné De vous... Elle m'a dit, — j'en fus même étonné, — Que vous étiez fatale et que...
SILVIA, brusquement.
J'étais maudite!
Achevez! Oui, j'étais l'étrange satellite Des riches débauchés... J'étais cet ange noir Chez qui ceux qui craignaient le jour venaient le soir. J'étais la courtisane impertinente et hère,
i44 COMÉDIES DE CHATEAU
Sans cœur et sans amour... j'étais l'aventurière! Eh bien! oui... Mais alors celle qui vous a dit Que le palais de la Silvie était maudit Vous aimait?
Je ne sais! La nuit tombait obscure, La lune à peine alors éclairait sa figure. Avant de la quitter; « Tene\, dis- je, je veux ce La triste Jleur qui meurt dans vos sombres cheveux. » Elle me la donna...
SILVIA, à part.
Qu'entends-je?
ZANETTO
Mieux encore, Elle me dit : « Alle\ du côté de l'aurore J »
Et Florence...
Montrant la terrasse.
Du reste, elle était ici...
SlLVlA, très émue.
Là!
ZANETTO
Et moi je me trouvais tout juste où vous voilà.
SILVIA
Comment, cette maison?
ZANETTO
Eh bien! c'était la sienne.
C'est tout une histoire.
SILVIA, avec prière.
Ahl je vous ai dit la mienne.
Eh bien! je partis donc en serrant sur mon cœur Ce cadeau que j'avais demandé.
Montrant le médaillon suspendu à son cou. Cette fleur!
SILVIA, à part.
Il l'a toujours, grand Dieu I
ZANETTO
La nuit était sereine, Le rossignol chantait dans le bois, et la plaine Se voilait de vapeurs légères ; j'étais fou I Pourquoi? Je l'ignorais. J'allais je ne sais où. Et je voyais toujours cette pâle figure Se dresser devant moi mélancolique et pure! D'amour, il n'en fut pas question entre nous. Cependant, sans savoir pourquoi, j'étais jaloux. J'errai longtemps ainsi, rempli d'inquiétude... L'oiseau chanteur des nuits terminait son prélude L'air était embaumé de ces fraîches senteurs Que distille la nuit dans la gorge des fleurs; Ce n'était pas l'instant où pâlissait l'étoile. Pourtant l'aube au lointain semblait tirer son voile. Je revins sur mes pas, en courant, dans ia nuit, Et comme le voleur, je m'approchai sans bruit, Et là, les yeux en pleurs, je la revis encore.
SILVIA
Elle avait dit : a Alle:{ du côté de l'aurore! » C'était un rendez- vous peut-être?
ZANETTO
Oh! non, c'était Un ordre. Ordre cruel! et mon cœur résistait.
Elle était là pleurant... Les larmes sont des fées. Les pleurs font deviner les phrases étouffées Par l'austère devoir, par la timidité, Parle remords... Je vis dans son œil humecté Un monde de regrets, de désirs, de colères... Dans ma tête bondit l'océan des chimères; Je craignis de comprendre. En mon égarement Je me laissai dompter par mon enivrement. Je ne pouvais penser, je n'avais plus ma tête; Je ne pouvais parler, ma langue était muette. J'étais là fasciné devant elle et charmé. Quand soudain, sur le sol je m'étendis pâmé! Alors tout disparut!...
SILVIA
Vous l'aimiez?
ZANETTO
Qui peut dire Si je l'aimais? J'aimais bien plutôt mon martyre. Ces élans de mon cœur, qui m'étaient inconnus. Me charmaient.
SILVIA
Et depuis vous sont-ils revenus?
ZANETTO
Jamais!
SILVIA
Qu'avez-vous fait ensuite?
ZANETTO
Une folie!
Qui ne s'explique pas; j'allai chez la Silvie.
SILVIA, étonnée.
Chez moi!
ZANETTO
Mais elle avait, cette fière beauté, Un palais pour l'hiver, un autre pour l'été. Le temps était passé des frimas et des pluies. Et le soleil jetait partout ses incendies!... Pour sa maison des champs elle avait pris son vol, Et son nouvel amant c'était... le rossignol.
SILVIA
C'est là votre constance, ô coureur d'aventures ! O forban! qui n'osez pas faire de captures. Ingrat, fuyant l'amour, l'amour qui vous cherchait. Mais enfin, dites-moi... Qui vous effarouchait!
ZANETTO
Eh! le sais-je? J'allai, pour oublier mes peines, Devant moi ; j'arrivai dans la superbe Gênes, Et là je m'embarquai... Pendant dix ans entiers, Avec les matelots, les marchands, les courtiers. J'ai vécu. J'ai gagné de l'or, et la richesse Pendant ces dix ans-là fut ma seule maîtresse.
SILVIA
La seule?
ZANETTO
Hélas! oui!... J'ai traversé bien des mers, J'ai passé de longs jours sur ces gouffres amers, J'ai vu bien des pays... Dans les palais splendides, Sous la tente, au désert, dans les bouges humides. Partout où la beauté se cache ou se produit
A la clarté du jourj à l'ombre de la nuitj J'ai cherché, j'ai trouvé toujoars...
ZANETTO
Quoi donc?
La femme.
Quand ce que je voulais...
SILVIA
Eh bien?
ZANF.TTO.
C'était la flamme!
C'était ce chaud rayon que j'ai vu poindre un jour, Que je prenais pour l'aube et qu'on nomme l'amour! C'était ce doux frisson qui devient une fièvre, Qui fait bondir le cœur et fait trembler la lèvre, Ce martyre adorable, immense, indéfini.
Que mon cœur ignorant avait jadis banni. L'amour enfin, Tamour; le seul but de ma vie... Mais vous ne pouvez pas me comprendre, Silvie!
SILVIA
Il fallait revenir ici.
ZANETTO
Je n'osais pas.
Puis, tantôt j'espérais et tantôt j'étais las; Le temps avait passé! moi, j'avais pris de l'âge. Je n'avais plus ce frais et candide visage, Et ces grands yeux d'azur pleins de sincérité : J'avais vécu, j'avais souffert, j'avais douté! Pourtant... c'est Tan dernier... une vague espérance
Remit dans mon esprit ce souvenir d'enfance, Et je voulus revoir encor ce lieu béni Où l'amour, une fois, m'avait offert son nid. C'était un soir, comme jadis, la lune pâle Sur les arbres jetait une teinte d'opale. J'approchai lentement, mais tout était muet. Ellel Elle était partie emportant son secret. Mais alors je voulus visiter chaque place : Je m'assis sur le banc, montai sur la terrasse, Je foulai le gazon... je parcourus ce boi:. Ce bois d'où je la vis une dernière fois; Et puis je l'appelai... de quel nom, je l'ignore, Mais je criais : « Amour! reviens, reviens encore! C'est moi, c'est Zanetto, me voici de retour! » L'écho seul répondit : « Reviens encore. Amour! » O passé!... Le silence, ami de l'ombre épaisse, Vint jeter son linceul glacé sur ma tristesse. Et je pleurai longtemps... La maison est à moi Aujourd'hui... J'y vis seul; nulle que vous, je croi. Ne m'a parlé... Ma vie est triste et solitaire... Ah! je me sens bien seul, allez! sur cette terre!
SILVIA
Seul! et moi donc, je suis bien seule aussi!
ZANETTO
Mais VOUS, Silvie, on s'est traîné jadis à vos genoux. Et vous avez été cruelle, froide, ingrate... Quand je passais mes nuits sur une pauvre natte. Votre lit, courtisane, était tout en satin !
SILVIA
Vous êtes, monseigneur, bien méchant ce matin;
Si VOUS aviez voulu^ qui sait? un jour peut-être
Cet amour qui vous fuit eût pu vous apparaître.
Vous ne connaissez pas la Silvie,.. Elle a pu,
Vivant dans un milieu fatal et corrompu,
Être ingrate... être dure... être insensible!.. En somme,
Parmi ses amoureux se trouvait-il un homme
Ayant un peu de cœur pour réchauffer le sien?
Ne la condamnez pas!,.. Si vous saviez combien
Elle a soulîert jadis, et combien elle expie
Aujourd'hui son passe, cette pauvre Silvie!
L'amour, maistout moncœurenest plein! Mais je veux
Aimer! Je veux aussi ce bonheur douloureux!
Je veux la confiance et je veux la tendresse,
Je veux un maître! Il faut que son œil me caresse
Et me pardonne! Il faut que tout soit oublié...
L'amour qui m'envahit a tout purifié.
Il faut, car le temps passe et la beauté s'envole,
Qu'il parle, ce vainqueur! Qu'il parle et me console!
La Silvie! elle est morte! Aujourd'hui je renais.
Ce printemps, cet azur, ces arbres, ce palais.
Vous-même, monseigneur, tout ici me rappelle
Le temps quand j'étais jeune, impitoyable et belle!
Je suis jeune toujours, j'ai toujours ma beauté;
Mais plus d'indifférence et plus de cruauté.
J'ai vingt ans! j'ai vingt ans! vous dis-je.
ZANETTO, à part.
Étrange chose!
Je connais cette voix!
SILVIA, cueillant une fleur.
Voulez- vous cette rose?
Elle n'est pas flétrie, et vous la garderez Près de l'autre...
ZANETTO, se levant.
De l'autre?
SILVIA, écartant son voile.
Et vous respirerez Son parfum pe'nétrant!
ZANETTO
Je connais ce front pâle!
SILVIA, désignant le bois de la main.
Tenez, entendez- vous dans le bois la cigale? Chaque fois que l'amour rallume son flambeau Elle chante.
ZANETTO, apercevant sa bague.
Mon Dieu ! D'où vous vient cet anneau ?
SILVIA
Vous le reconnaissez?
A part.
Oh! c'est trop d'agonie l Laissant tomber son manteau et son voile. Zanettoî Zanetto, je ne suis plus Silvie, C'est moi!
ZANETTO, très ému.
Grand Dieu! c'est elle, oui, je vous reconnais!
SILVIA
Et maintenant ils sont passe's les jours mauvais, Et les nuits sans sommeil, ténébreuses et lentes. Où les regrets venaient en troupes turbulentes Agiter mon esprit, car je songeais à toi ! Zanetto, mon enfant! Non! mon maître, mon roi!
A part.
Étais-je folle assez d'avoir lâché ma proie?
Haut Mais approche-toi donc, plus près, que je te voie, Que je plonge mes yeux dans tes yeux pleins d'azur! Tu t'éloignes?... Pourquoi?,.. Va, mon amour est pur, C'est la première fois que j'aime dans ma vie. Viens!...
ZA.NETTO, la regardant fixement ; — lentement. Comment! c'était vous qui vous nommiez Silvie, Et vous m'avez laissé partir?... Oui... je comprends. Alors vous n'aimiez pas les amours ignorants!
SlLVrA.
Tu n'as donc pas compris... ô cœur encor novice!
Combien l'amour est grand qui vit du sacrifice?
Si je t'aimais!... Enfant!... Tu n'as donc pas compris
Que ma froideur c'était la crainte du mépris.
Que cet amour subit, irrésistible, étrange,
Fleurissajt dans mon cœurcomme un lis dans la fange?
Je voulais te donner le lys... et te cacher
La fange!... Oh! j'aurais dû, je le sens, t'attacher.
Qu'importe! tu reviens!... et, fortune meilleure,
Tu te souviens!
Mouvement de Zanetto.
Tu me le disais tout à l'heure! .
ZANETTO
Oui, j'ai, pendant dix ans, en secret conservé Ce souvenir!... et j'ai cru même avoir rêvé. Parfois, dans le désert, quand la soif est ardente. Lorsque la caravane, épuisée, haletante.
S'arrête, et que la fièvre envahit le cerveau,
L'oeil hagard voit soudain des ombrages, de l'eau... L'eau pour calmer la soif, pour le sommeil l'ombrage. C'est l'oasis, dit-on... mais non, c'est le mirage! Ainsi de notre amour!... Et mon cœur plus rassis Voit que c'est le mirage et non pas l'oasis.
SILVIA, l'entraînant vers le bois.
C'est mieux que l'oasis! c'est le but de la route. Viens, suis-moi dans ce bois ! Tu te souviens sans doute D'avoir erre par là jadis, toute une nuit?
Viens!
ZANETTO, la repoussant doucement.
Il me semble avoir entendu quelque bruit, Des baisers!... des serments échangés à voix basse.
SILVIA, l'entraînant vers la terrasse.
Si le bois te fait peur, montons sur la terrasse, C'est là' que je te vis pour la première fois.
J'entends les mêmes bruits, j'entends les mêmes voixl
C'est le bruit des baisers, c'est la voix insolente
Des riches débauchés dont vous étiez l'amante !
Regardez-les!... Voici l'aventurier toscan,
Ce vantard, ce pillard, ce rustre, ce forban :
C'est lui qui vous donna, dans un moment d'extase.
Ce collier qu'il ravit aux femmes du Caucase.
Sih ia jette son collier avec dégoût.
Cet anneau d'or massif et d'un si bel éclat. C'est le don que vous fît jadis le podestat,
Silvia arrache son anneau et le jette.
Et ces bracelets d'or et ces brillantes chaînes, Ne vous viennent-ils pas de l'argentier de Gênes? Silvia jette ses bracelets et ses chaînes.
Tenez, vous n'avez pas seulement sur le cœur Les cheveux d'un ami, son portrait, une fleur!... Cette fleur!
11 tire son médaillon.
Autrefois Je vous l'ai demandée, Et vous voyez, je l'ai pieusement gardée. De'sormais entre nous, il n'est plus de lien... Voici votre passé!
Il montre les bijoux jetés.
SILVIA, avec effroi.
Ciel!
Et voici le mien!
II jette le médaillon.
SILVIA remettant son manteau et son voile.
Lentement.
Eh bien! oui, vous avez raison!... Oui, j'étais folle! Pardon ! Oui, je croyais qu'avec une parole D'amour, j'effacerais mon passé ténébreux. Pardonnez-moi, je pars! Adieu!... Soyez heureux! Ce qu'il vous faut à vous qui commencez la vie. Ce n'est pas cet amour insultant de Silvie, Non!... Ainsi qu'autrefois, je vous le dis encor. C'est une jeune vierge, à chevelure d'or, Aux yeux purs, dont le sein innocent se soulève Quand elle voit passer des anges dans son rêve; Qui croit, lorsqu'une étoile erre au milieu du ciel. Voir l'âme d'un enfant monter ve:s l'Eternel. Son cœur n'a point été souillé par la chimère^ Et son front pur ne fut baisé que par sa mère! Voilà ce qu'il vous faut, ne pensez plus à moi !
Une seconde fois, il faut suivre ma loi. Jadis, quand je croyais qu'on pût m'aimer encore. Je vous ai dit : « Alle:{ du côté de Vaurore! » Allez donc! moi je pars, et, pauvre cœur blessé. Je vais m'ensevelir dans mon triste passé!
Elle sort.
Rideau.