FIN DU PASSE
MONOLOGUE
Mesdames, messieurs, je suis tout confus, je ne sais comment m'y prendre, mais je... je dois... au fait j'aime autant tout vous dire. Eh bien, voici : Ce soir je devais vous dire un monologue, et même deux, peutêtre trois, car enfin, si vous m'aviez bissé, j'en aurais dit un autre; alors vous comptiez sur moi et vous vous disiez; Il va nous amuser, il est sidrôle, il vousa une façon de... enfin... Eh bien non! Je vous en fais toutes mes excuses, mais j'ai été trop bien reçu dans cette maison pour me gêner, — on m'en voudrait, on me dirait : — Nous ne sommes donc plus amis... — Ça m''encourage. Eh bien, voici le fait : J'ai trois soirées ce soir, sans compter celle-ci, — que je ne compte pas puisque je la brûle 1 — Oh I à mon grand regret, allez 1
Oui, trois soirées! — Nous sommes très pris! oh! très pris! quand les ministres, les ambassadeurs, les chefs de division ou les garçons de bureaux disent qu'ils n'ont pas le temps, je hausse les épaules, — comme cela ! — Ils ont parfaitement le temps, seulement ils posent, et font poser! Cela fait partie delà place. Mais je les défie tous, d'avoir comme moi de
neuf heures à minuit quatre soirées dans lesquelles ils sont obligés d'avoir de l'esprit! — Non! — Ils n'y résisteraient pas. Moi j'y résiste, parce que... ce n'est pas mon esprit à moi, c'est l'esprit de l'un et de l'autre... Sans cela! — Du reste tout dépend de la manière de se présenter... Voyons, (il consulte sa montre.) moins le quart! — J'ai cinq minutes!
Je disais : — Tout dépend de la manière de se présenter. — Moi, vous me connaissez, j'y vais franchement, simplement, sans malice, tout est dans mon physique, gai, avenant; je dirais spirituel s'il ne s'agissait pas de moi. Il y a aussi là-dedans une question de tenue: je suis correct! Habit, pantalon, gilet, cravate, gants, tout est au point. — Dans un salon, si je... comment dire, si je n'opérais pas!... vous savez: Pierre Petit opère lui-même, — eh bien, on me prendrait pour un invité. Cela c'est beaucoup! — Oh! beaucoup plus qu'on ne croit. Je ne gêne personne. — Avec moi, on s'amuse dans son monde... pas d'étrangers! On est chez soi! — Seulement, comme je vous le disaistoutà l'heure: je suis pris toute la soirée, impossiblede vous dire la moindre des choses ! Je voulais m'excuser, — moi-même ! — Oh ! j'aurais pu écrire, c'est vrai, mais vous eussiez pris ma lettre pour un prétexte, un mauvais vouloir, un accès de paresse, j'ai préf-'ré venir et m'excuser moi-même! (ii consulte sa montre.) Voyons! comme le temps passe? Neuf heures! — Je n'ai que le temps! Vous m'avez excusé, n'est-il pas vrai? — Amusez -vous bien! bonsoir!
Il sort.
(Revenant un moment après.) J'avais dit à mon cocher : Je monte et je descends; il a profité de mon absence
pour faire une petite course et m'a fait dire qu^'il partait et revenait de suite. — Je lui payerai tout de même son heure, mais ça m'est égal ! — C'est un abus, mais quand je crierais! — D'ailleurs il ne doit pas être absent longtemps, et puis on va me prévenir. — Savez-vous chez qui Je vais en sortant d'ici ? chez une princesse russe, la princesse Grattsonchefl Elle est exilée, son mari est en Sibérie... affaires politiques ! Ça ne me regarde pasi La princesse donne des fêtes pour apitoyer la cour de Russie. Elle espère que parmi ses invités elle trouvera un jour ou l'autre un protecteur pour son mari. — Malheureusement les Russes ne viennent pas chez elle, sauf quelques exilés comme elle... ce qui ne lui servira à rien! — Elle m'intéresse beaucoup cette femme! — Elle est grande, blonde, un peu maigre. — J'aime ça! — J'aurais voulu voir son mari... — Pauvre femme! Elle n'en parle jamais! Chez elle on boit du thé, du punch, beaucoup de Champagne, mais on ne sert pas de glaces. — Sans doute, à cause de la Sibérie, ça lui rappelle son mari. — Je dis chez elle des choses très fortes! — Elle aime ça! Moi, ça' m'est égal. — Seulement comme je vous dis, je ne m'explique pas très bien son existence. Ce qu'elle doit s'ennuyer, c'est insensé! — Elle ne rit jamais quand je parle et quand j'ai fini elle médit toujours: — Donc, déjà, c'est fini, mon cher, c'est charmant! — Non, ce qu'elle doit s'ennuyer, voyez-vous, un mari si loin... en Sibérie, et le temps passe! — Enfin!... — (il consulte sa montre.] Le temps passe! Je crois bien, neuf heures et demie, je vais être en retard ! Mon cocher doit être revenu... Pardon!
Il sort.
(il revient.) Revenu et reparti ! Voilà un cocher qui ne s'endort pas! Cela va me mettre en retard pour ma seconde soire'e : Madame de Prudenville : — Vous la connaissez! Heureusement que là, le programme est très chargé: il y a concert, comédie et tableaux vivants! Mais pas pour ceux qui les regardent; du moins c'est mon avis! C'est l'habillage qui est amusant; les coulisses, les hésitations, les luttes de costumes, les... enfin tout ce qui est imprévu. La première fois que je suis allé chez madame de Prudenville, j'ai servi d'habilleur à madame de Prudenville elle-même. Comme vous savez, — si vous la connaissez, elle est grande, un peu forte, — un peu forte, est poli, — elle est trop forte entre nous. Elle s'habillait en riant, et mettait un corset qui était bien plutôt une cuirasse, trois lacets y avaient passé, on ne savait comment faire, le temps passait, le public s'impatientait, les nerfs s'en mêlaient, je m'en mêlai aussi. — Un bal devait terminer la soirée. Voyant que tous les lacets étaient brisés, je n'hésitai pas à dévaliser l'orchestre, je pris au violoncelle deux cordes, un sol et un fa, je ne sais plus, et repoussant les femmes de chambre, je sanglai madame de Prudenville... Elle étouffait! mais quelle victoire! On la trouva rajeunie de dix ans! Elle eut un succès fou ! — Seulement le bal fut raté! — Vous comprenez, il manquait deux cordes au violoncelle : un sol et un fa... ça l'a gêné. — Au fond, le violoncelle n'était pas fort, car Paganini ne jouait que sur une seule corde... Mais c'était Paganini! — Saprelotte, mais le temps passe! En voilà un cocher! — Vous savez, ce soir, il y a des tableaux vivants chez madame de Prudenville, mais j'ai tout prévu, j'ai mis de la ficelle dans
ma poche... du fouet! c'est solide! Ça ne détériorera pas l'orchestre... (Il consulte sa montre.) Dix heures! Je pars... dussé-je m'en aller à pied, (ii sort. — il revient au bout d'un instant.) Pas de cocher! et il pleut! Impossible de mettre le pied dehors, c'est une fatalité! Si j'avais prévu cela, je vous aurais dit quelque chose! — Et ma troisième soirée!... A quelle heure vais-je arriver? C'est chez un notaire qui marie sa fille... Là je dois faire un à-propos. — C'est délicat! — C'est un petit morceau fabriqué parle frère de la mariée. — Un à-propos c'est toujours bête! Mais que voulez-vous? — Je ne pouvais pas refuser ! L'auteur imagine que le jour de ses noces, le mari est tellement circonvenu par ses amis, ses parents, ses invités, qu'il ne trouve pas un instant pour s'occuper de sa femme. Là dessus, vous voyez les jalousies du mari, les malices des amis, les candeurs de la jeune mariée, c'est délicat! très délicat! C'est un morceau qu'il faut sauver! — Ça demande à être dit avec entrain, à être brûlé! — On me l'a donné avant-hier..., je ne le sais pas bien, mais j'improviserai ! 1 1 y a ce passage par exemple : La mariée danse avec son cousin, le mari voyant que les domestiques ne font pas bien le service, a pris un plateau et offre des sirops aux invités; il faut que je fasse la voix du mari, du cousin, et de la mariée, sans compter celle de quelques invités, c'est très dur! — Je ne sais pas bien, mais je mettrai le texte sur le plateau, — je lirai on ne le verra pas! — Mais je serai gêné! — Voyezvous les à-propos, ça rate toujours! — On rit de confiance, c'est vrai, mais pas de bon cœur! — Mais voilà l'ennui. C'est à minuit que je dois direl'à-propos, parce que les mariés doivent s'éclipser après... Jamais je
n'arriverai à minuit, (il consulte sa montre.) — Dix heures et demie! Parbleu! Et deux soirées avant celle-là.
Une voix au dehors.
Monsieur, S>otre cocher vous attend !
Ah! enfin! Pardon! Je vous quitte. — ( il sort. — — Revenant.) Ah ! j'oubliais mon chapeau.
Il sort.