BALLADE CAMPAGNARDE
LE JARDIN DU CURE
Je connais un curé de campagne qui possède un petit jardin.
Dans le jardin du curé, il y a des fraises, des pivoines et des pensées. Les fraises sont parfumées, les pivoines sont rouges comme de grosses commères, et les pensées ont une petite frimousse de chien grilTon.
Je mangeai une fraise et cueillis une pensée.
La pivoine eut l'air de médire :
— Et moi, tu m^oublies?
Et j'eus l'air de lui répondre :
— Tu ressembles à une cuisinière et tu ne sais pas faire la cuisine.
La fraise était exquise; je mis la pensée à ma boutonnière.
Dans le jardin du curé, il y a des allées sablées.
Le sable, c'est le parquet ciré des jardins. J'aime mieux les allées mal entretenues, où l'herbe vagibonde librement, où les pavots avec leurs capuchons routes se promènent comme des sans-culottes... qu'ils sont ! où l'on voit une foule de surprises : des chèvrefeuilles aux
petites pattes roses, des ronces avec des mûres sauvages qui sont si bonnes, et des églantines qui ont des roses moussues et des fruits rouges dont on fait de la piquette. Il y a des poiriers étiquetés, il y a du raisin muscat, il y a des pommiers nains.
Dans le jardin du curé, il y a une niche peinte en bleu et parsemée de petites étoiles jaunes ; dans la niche, il y a une sainte Vierge; sous la sainte Vierge, il y a un tronc sur lequel on lit : Pour les pauvres. Il y a des pêchers et deux abricotiers; il y a... il y a de tout, ma foi! dans le jardin du curé.
Car tout le monde peut visiter le jardin du curé, jardin comme il n'y en a pas un dans tout le village, à une seule condition cependant : on prend un fruit, on cueille une fleur, et on met une aumône dans le petit tronc.
J'avais mangé le fruit, j'avais cueilli la fleur, je mis un petit sou dans l'aumônière des pauvres.
Dans le jardin du curé, il y a une tonnelle, et sous la tonnelle un banc, où se trouvait alors assise mademoiselle Thérèse, la nièce du curé.
— Vous voilà, monsieur Valentin?
Je pris la main de Thérèse et l'embrassai.
Thérèse se laissa faire.
LE JARDIN DU CURÉ 215
Dans le jardin du curé, il y a des oiseaux.
Au printemps, les oiseaux chantent l'amour; ils gazouillent dès le matin, ils couvent dans les arbres, ils sautillent dans l'herbe, ils picotent les graines, ils sont joyeux et font du bruit.
Je dis à Thérèse :
— Comme on est bien ici !
Elle me regarda dans les yeux et se mit à sourire ; puis, à son tour, elle prit ma main, et la posant sur son corsage :
— Sens comme il bat ! dit-elle .
Dans le jardin du curé, j'oubliais la terre entière, les besoins de la vie, les souffrances du corps, les affaires politiques, qui, dans ce moment-là, mettaient le village sens dessus dessous.
J'étais comme le curé à qui l'on demanda un jour :
— Pour qui faut-il voter, monsieur le curé?
— Pour le bon Dieu! repondit-il. Le bon Dieu, c'est le meilleur candidat; il tient tout ce qu'il promet.
Et je regardais Thérèse, si jolie, si bonne, si douce, et qui m'aime tant!
Elle était orpheline; son oncle, le curé, l'avait recueillie; il la gâtait, le bon vieillard!
— Thérèse, je t'aime I Thérèse, je t'aime! Thérèse, je t'aime !
Et j'embrassais ses mains, et mes yeux se plongeaient dans ses yeux, et j'étais si heureux, si heureux, que je ne vis pas un méchant paysan qui nous regaadait pardessus la haie.
Dans le jardin du curé, on ne peut passe cacher; il touche à Teglise d'un côté, et, de l'autre, il n'est séparé du chemin vicinal que par la haie d'épines derrière laquelle nous épiait le paysan.
Mais à quoi bon se cacher quand on s'aime?
l /amour, c'est une victoire, il faut le proclamer!
Le paysan raconta tout au curé.
— Ils étaient seuls, dit-il, ils s'embrassaient. Le curé répondit :
— Jean-Pierre, je les avais confiés au bon Dieu et à la Vierge iVarie! Ils n'étaient pas seuls^ mon garçon. Ce qu'ils ont fait, Dieu le leur a permis.
Jean-Pierre baissa la tête et se retira tout honteux.
Dans le jardin du curé, le curé entra et vint nous trouver.
Veux-tu devenir mon enfant? dit-il.
Je lui sautai au cou : Thérèse versa des larmes.
Le curé nous regarda tout attendri et murmura :
— C'est donc bien bon d'aimer la créature? Moi, je n'ai jamais aimé que le Créateur.
Je me souviendrai toute ma vie qu'en mangeant une fraise, en cueillant une pensée et en donnant un sou pour les pauvres, j'ai trouvé le bonheur dans le jardin du cure.
KIN bU JARDIN DU CURE
SI JE L'ACHEVJAIS!