LÉGENDE
LE MENDIANT DIVIN
Jadis, près de Moulins sous un vert massif d'ormes Etait une chaumine aux murs noirs et difformes Où l'affreux dénûment qui contriste le cœur, Sur chaque chose avait posé son doigt vainqueur. Là, point d'oiseaux chanteurs, point de fleurs enlacées, Point de vigne encadrant les rustiques croisées, Rien de ces dons du Ciel que dans tout autre lieu. Pour charmer nos regards nous a prodigués Dieu. — Des roses, des ajoncs, quelque pauvre bruyère, Sur le toit délabré des touffes de lierre, Une mare fétide où coasse le soir Quelque maigre grenouille au manteau vert et noir, Deux sapins rabougris bornant un pré sans herbes .. Là, rien de cultivé... pas de foins... pas de gerbes! Et puis... à l'horizon... une lande!... un désert! Parfois on distinguait sur le chemin désert Un pauvre fatigué, décre'pit avant l'heure. Qui n'osait s'approcher de la triste demeure; Pourtant, — car l'Espoir seul nous soutient ici-bas, — Une croix, au lointain, ouvrait ses deux grands bras! Pénétrons, voulez-vous, dans cet affreux asile.
Deux femmes étaient là: — Tune pâle, débile,
Près d'un pauvre grabat lentement récitait
La prière des morts! — l'autre, lui souriait;
Et, feignant d'oublier une souffrance amère,
Disait: « Vois, je vais mieux, rassure-toi, ma mère.
» Le printemps va venir, avec lui les beaux jours,
» Avec lui, la santé, les plaisirs, les amours,
» N'est-ce pas? » Et la mère, à la face jaunie.
Baisait sa croix d'argent, par le curé bénie,
Et ne répondait pas au mensonge pieux
De sa fille, — ange saint que réclamaient les Cieux !
La nuit tombait! La nuit!... — Près du foyer rustique
La mère s'approcha, prit une lampe antique,
Et Palluma. La flamme éclaira le réduit
Trist3 comme la mort, sombre comme la Nuit!
Alors se commença la funèbre veillée!...
— Mais soudain! repoussant la porte entrebâillée»
Sur le seuil apparut un pauvre mendiant
Demandant un abri d'un regard suppliant.
La mère allait chasser le pauvre; — mais la fille,
Désignant le foyer où la flamme pétille,
Lui dit : « Qui que tu sois, prends place à notre feu;
» Les pauvres, ici-bas, sont les élus de Dieu.
» Prends! car je vois d'ici ce que ton œil envie,
» Mange! C'est du bon pain! Et le pain c'est la vie!
» La vie! Et moi je vais mourir!... Déjà!... Mais croi
» Qu'en approchant de Dieu, je le prierai pour toi ! «
Le pauvre fut ému, puis d'une voix tremblante
Il répondit: « Enfant! L^aumône est une plante:
» Ses feuilles sont d'argent et ses épis sont d'or!
« L'heure de la moisson n'est pas venue encor!
» Un jour (tu sais, enfant, les vieillards sont prophètes^
LE MENDIANT DIVIN 209
» Un jour, tu brilleras dans de sublimes fêtes, 5> Des fêtes que le Ciel prodigue à ses élus. » Espère, le Seigneur bénira tes vertus! » Il dit... et disparut! Et la pauvre chaumière S'illumina soudain d'une vive lumière.
Si vous me demandez pourquoi, dans ce pays.
L'on voit, depuis ce temps, les vergers pleins de fruits.
Dans les champs des moissons et dans les métairies.
Les hommes vigoureux et les femmes jolies.
Je vous dirai : « L'Aumône est la sœur du Bonheur!
» En vain l'Ingratitude, avec son ris moqueur,
» ViendraiL-elle railler votre offre généreuse?
» Donnez, donnez toujours votre aumône pieuse,
» Chaque pauvre est peut-être un des anges divins
» Qui vient voir si les dons s'échappent de vos mains;
» Même, il se peut que Dieu, comme dans ma légende,
» Entr'ouvre votre seuil pour prendre votre offrande! »