‹ Comédies de Molière. Scènes choisiesChapitre 10 sur 55 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

HARPAGON

Approche, viens confesser l'action la plus noire, l'allen* tat le plus horrible qui jamais ail été commis.

VALÈRE

Que voulez-vous, monsieur ?

HARPAGON

Comment, traître, lu ne rougis pas de ton crime?

VALÈRE

De quel crime voulez-vous donc parler ?

De que! crime je veux parler, infâme ! comme si tu ne savais pas ce que je veux dire ! C'est en vain que lu prétendrais de le déguiser : l'affaire est découverte, et l'on vient de m'apprendre tout. Comment ! abuser ainsi de ma bonté, et s'introduire exprès chez moi pour me trahir, pour me jouer un tour de cette nature.

VALÈRE

Monsieur, puisqu'on vous a découvert tout, je ne veux point chercher de détours, et vous nier la chose.

Me JACQUES, bas à part.

Oh ! oh ! aurais-je deviné sans y penser ?

VALÈRE

C'était mon dessein de vous en parler, et je voulais at-tendre pour cela des êonjonctures favorables; mais puisqu'il en est ainsi, je vous conjure de ne vous point fâcher et de vouloir entendre mes raisons.

HARPAGON

Et quelles belles raisons peux-tu me donner, voleur, Infâme ?

VALÈRE

Ah! monsieur, je n'ai pas mérité ces noms. II est vrai que j'ai commis une offense envers vous ; mais après tout ma faute est pardonnable.

HARPAGON

Comment, pardonnable ! un guet-apens, un assassinat de la sorte !

De grâce, ne vous mettez point en colère. Quand vous m'aurez ouï, vous verrez que le mal n'est pas aussi grand que vous le faites.

HARPAGON

Le mal n'est pas si grand que je le fais! Quoi! mon sang, mes entrailles, pendard !

VALÈRE

Votre sang, monsieur, n'est pas tombé dans de mau-vaises mains. Je suis d'une condition à ne lui point faire de tort ; et il n'y a rien en tout ceci que je ne puisse bien réparer.

HARPAGON

C'est bien mon intention, et que tu me restitues ce que lu m'as ravi.

VALÈRE

Votre honneur, monsieur, sera pleinement salis-fait.

HARPAGON

Il n'est pas question d'honneur là-dedans. Mais, dis-moi, quit'a porté à cette action ?

VALÈRE

Hélas ! me le demandez-vous ?

HARPAGON

Oui, vraiment, je te le demande.

VALÈRE

L'amour.

L'amour !

Oui.

HARPAGON

Bel amour ! bel amour, ma foi ! l'amour de mes louis d'or.

VALÈRE

Non, monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m'ont tenté, ce n'est pas cela qui m'a ébloui ; et je pro-leste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j'ai.

HARPAGON

Non ferai, de par tous les diables ; je ne te le laisserai pas. Mais voyez quelle insolence, de vouloir retenir le vol qu'il m'a fait.

VALÈRE

Appelez-vous cela un vol ?

HARPAGON

Si je l'appelle un vol ! un trésor comme celui-là !

VALÈRE

C'est un trésor, il est vrai, et le plus précieux que vous avez sans doute ; mais ce ne sera pas le perdre que de me le laisser. Je vous le demande à genoux, ce tré-sor plein de charmes ; et pour bien faire il faut que vous me l'accordiez.

Je n'en ferai rien. Qu'est-ce à dire, cela ?

MOLIERE. 5t

Nous nous sommes promis une foi mutuelle, nous avons fait serment de ne nous point abandonner.

HARPAGON

Le serment est admirable, et la promesse plaisante !

VALÈRE

Oui, nous nous sommes engagés d'être l'un à l'autre à. jamais.

HARPAGON

Je vous en empêcherai bien, je vous assure.

VALÈRE

Rien que la mort ne nous peut séparer.

HARPAGON

C'est être bien endiablé après mon argent !

VALÈRE

Je vous ai dit, monsieur, que ce n'était point l'inté-rêt qui m'avait poussé à faire ce que j'ai fait. Mon coeur n'a point agi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m'a inspiré cette résolution.

HARPAGON

Vous verrez que c'est par charité chrétienne qu'il veut avoir mon b''en. Mais j'y donnerai bon ordre ; et la jus-lice, pendard effronté, me va faire raison de tout.

VALÈRE

Vous en userez comme vous voudrez, et me voilà prê 1 à souffrir toutes les violences qu'il vous plaira : mais je vous prie de croire au moins que, s'il y a du mal, ce-n'est que moi qu'il en faut accuser, et que votre fille, en tout ceci, n'est aucunement coupable.

HARPAGON

Je le crois bien vraiment : il serait fort étrange que ma fille eût trempé dans ce crime. Mais je veux ravoir mou affaire, et que tu me confesses en quel endroit lu me l'as enlevée.

VALÈRE

Moi ? je ne l'ai point enlevée ; et elle est encore chez, vous.

HARPAGON, à part.

0 ma chère cassette ! (haut.). Elle n'est point sortie de ma maison ?

VALÈRE

Non, monsieur.

HARPAGON

lié ! dis-moi un peu ; tu n'y as point touché ?.

VALÈRE

Moi, y toucher ! Ah ! vous lui faites tort aussi bien qu'à moi : et c'est d'une ardeur toute pure et respectueuse que j'ai brûlé pour elle.

HARPAGON, à pari.

Brûlé pour ma cassette !

J.'aimerais mieux, mourir que de lui avoir fait paraîtreaucune pensée offensante ; elle est trop sage ellrop hon-nête pour cela.

HARPAGON, à part.

Ma cassette trop honnête !

t VALÈRE.

Rien de criminel n'a profané la passion que ses beaux yeux m'ont inspirée.

HARPAGON, à part.

Les beaux yeux de ma cassette !

VALÈRE

Dame Claude, monsieur, sait la vérité de cette aven-ture, et elle peut vous rendre témoignage...

HARPAGON

Quoi ! ma servante est complice de l'affaire !

VALÈRE

Oui, monsieur, elle m'a aidé à persuader votre fille...

HARPAGON

Hé! (à part.)'] Est-ce que la peur de la justice le fait extravaguer ? (à. Valère.) Que nous brouilles-tu ici de ma fille?

VALÈRE

Je dis, monsieur, que j'ai eu toutes les peines du monde à la faire consentir à nous signer mutuellement une pro-messe de mariage ?

HARPAGON

Ma fille l'a signé une promesse de mariage ?

Oui, monsieur, comme de ma pari je lui en ai signe une.

HARPAGON

0 ciel ! autre disgrâce !

Me JACQUES, au commissaire.

Écrivez, monsieur, écrivez.

HARPAGON

Rengagement de mal ! surcroit de désespoir ! (au. commissaire.) Allons, monsieur, faites le dû th votre charge, et dressez-lui son procès comme larron et com-, me suborneur.

Me JACQUES.

Comme larron et comme suborneur.

VALÈRE

Ce sont des noms qui ne me sont point dûs, el quand on saura qui je suis...

La véritable condition de Va'.èrc est reconnue, la cassette est rendue à Harpagon, qui consent au ma-riage de Valère avec Elise et de son fils avec Ma-rianne, à condition qu'il ne donnera point d'argent à ses enfants, qu'on lui fera faire un habit pour les. nûas et qu'on paiera le commissaire.

LE IISAHTHROPE

De ce chef-d'oeuvre nous ne citerons, faute d'espace, que la fameuse scène du sonnet.

ORONTE, à Alcesle.

J'ai su là-bas que pour quelques emplettes, Éliante est sortie et Célimène aussi ; Mais, commel'on m'a dit que vous étiez ici, J'ai monlé pour vous dire, et d'un coeur véritable. Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable, Et que depuis longtemps cette estime m'a mis

Dans un ardent désir d'être de vos amis.

Oui, mon coeur au mérite aimeà rendre justice,

Etje brûle qu'un noeud d'amitié nous unisse.

Je crois qu'un ami chaud et de ma qualité,

N'est pas assurément pour être rejeté.

(Pendant le discours d'Orontc, Alcesle

est rêveur, sans faire attention que c'est à

lui qu'on parle, et nesovtde sa rêverie que

quand Oronte lui dit :)

C'est avons, s'ilvousplaît, que ce discours s'adresse.

AIXESTE.

A moi, monsieur ?

A vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse ?

AI.CESTK.

Non pas. Mais la surprise est fort grande pour moi-. Et je n'attendais pas l'honneur que je reçoi.

ORONTE

L'estime où je vous tiens ne doit point vous sur--

prendre.

El de tout l'univers vous la pouvez prétendre.

ALCESTE

Monsieur....

ORONTE

L'état n'a rien qui ne soit au-dessous Du mérite éclatant que l'on découvre en vous.

ALCESTE

Monsieur...

OKONTE.

Oui, de ma part je vous tiens préférable A tout ce que j'y vois de plus considérable.

ALCESTE

Monsieur...

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