‹ Comédies de Molière. Scènes choisiesChapitre 11 sur 55 · B03TE · texte numérisé non relu

B03TE

Sois-je du ciel écrasé si je mens !

Et pour vous confirmer ici mes sentiments, Souffrez qu'à coeur ouvert, monsieur, je vous em--

[brasse, Et qu'en voire amitié je demande «ne place.

Toueheii-là, s'il vous plaît. Voos me la protneltei. Votre amitié ?

ALCESTE

Monsieur...

ORONTE

Quoi ! vous y résistez ?

ALCESTE

Monsieur, c'est trop d'honneur que voulez me faire : Mais l'amitié demande un peu plus de mystère ; Kl c'est assurément en profaner le nom Que de vouloir le mettre à toute occasion.

Avec lumière et choix celte union veutnaître. Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître ; Et nous pourrions avoir telles complexions, Que tous deux du marché nous nous repentirions.

ORONTE

Parbleu ! c'est là-dessus parler en homme sage, Et je vous eu estime encore davantage :

Soutirons donc quele temps forme des noeuds si doux. Mais cependant je m'offre entièrement à vous: S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture, On sait qu'auprès du roi je fais quelque figure; Il m'écoule, et dans tout il en use, ma foi, Le plus honnêtement du monde avecque moi.

Enfin, je suis à vous de toutes les manières ; Et, commevotre esprit a de grandes lumières, Je viens pour commencer entre nous ce beau noeud, Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu, Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.

ALCESTE

Monsieur, je suis mal propre à décider la chose. Veuillez m'en dispenser.

Pourquoi ?

ALCESTE

J'ai le défaut.

D'èlre un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.

ORONTE

C'est ce que je demande ; et j'aurais lieu de plainte Si,m'exposant à vous pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.

ALCESTE

Puisqu'il vous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien.

ORONTE

Sonnet. C'est un sonnet. L'espoir... C'est une dame Qui de quelque espérance avait flatté ma flamme. L'espoir... Ce ne sont point de ces grands vers

[pompeux, Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.

ALCESTE

Nous verrons bien.

ORONTE

L'espoir... Je ne sais si le style Pourra vous en paraître assez net et facile, Et si du choix des mots vous vous contenterez.

ALCESTE

Nous allons voir, monsieur.

Au reste vous saurez Que je n'ai demeuré qu'un quart-d'heurc à le faire.

ALCESTE

Voyons, monsieur, le temps ne fait rien à l'affaire.

ORONTE lit.

L'espoir, il est vrai, nous soulage,

Et nous berce un temps notre ennui :

Mais, Philis, le triste avantage,

Lorsque rien ne marche après lui !

PniLINTE.

Je suis déjà charmé de ce petit morceau.

ALCESTE, bas, à Philinle.

Quoi ! vous avez le front de trouver cela beau !

ORONTE

Vous eûtes de la complaisance ;

Mais vous en deviez moins avoir,

Et ne pas vous mettre en dépense,

Pour ne me donner que l'espoir.

PIHLINTE.

Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises !

ALCESTE, bas, à Philinte.

Hé quoi ! vil complaisant, vous louez des sottises !

ORONTE

S'il faut qu'une attente éternelle

Pousse à bout l'ardeur de mon zèle,

Le trépas sera mon recours.

Vos soins ne m'en peuvent distraire :

Belle Philis, on désespère

Alors qu'on espère toujours.

rniLiNTE.

La chute en esljolie, amoureuse, admirable.

ALCESTE, bas, à part.

La peste de ta chute ! empoisonneur au diable ! En eusses-tu fait une à te casser le nez.

riIlLINTE.

Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés.

ALCESTE, bas, à part.

Morbleu !

ORONTE, à Vhilinte.

Vous me flattez, el vous croyez peut-être...

PH1LINTE.

Non, je ne flatte point.

ALCESTE, bas, à part.

Hé ! que fais-tu donc, traître ?

ORONTE, à Alceste.

Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité : Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.

ALCESTE

Monsieur, cette matière est toujours délicate,

Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte.

Mais un jour à quelqu'un dont je tairai le nom,

Je disais, en voyant des vers de sa façon,

Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand

[empire

Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire ; Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements Qu'on a de faire éclat de tels amusements ; Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, On s'expose à jouer de mauvais personnages.

ORONTE

Est-ce que vous voulez me déclarer par là Que j'ai tort de vouloir...

ALCESTE

Je ne dis pas cela.

Mais je lui disais, moi, qu'un froid écrit assomme; Qu'il ne faut que ce faible à décrier un homme ; Etqu'eùt-on d'autre part cent belles qualités, On regarde les gens par leurs méchants côtés.

ORONTE

Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire !

ALCESTE

Je ne dis pas cela. Mais, pour ne point écrire, Je lui mettais aux yeux comme dans notre temps Cette soif a gâlé de fort honnêtes gens.

ORONTE

Est-ce que j'écris mal ? et leur ressemblerais-je ?

ALCESTE

Je ne dis pas cela. Mais enfin, lui disais-je, Quel besoin si pressant avez-vous de rimer ?

Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ? Si l'on peul pardonner l'essor d'un mauvais livre, Cen'est qu'aux malheureuxquicomposentpour vivre. Croyez-moi, résistez à vos tentations.

Dérobez au public ces occupations, Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme, Le nom qucdans la cour vous avez d'honnête homme, Pour prendre de la main d'un avide imprimeur Celui de ridicule et misérable auteur.

C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre.

ORONTE

Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre, Maisnepuis-je savoir ce qui dans mon sonnet...

ALCESTE

Franchement, il est bon à mettre au cabinet.

Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles, Et vos expressions ne sont point naturelles.

Qu'est-ce que nous berce un temps notre ennui ?

Et que , rien ne marche après lui ?

Que, ne vous pas mettre en dépense,

Pour ne me donner que l'espoir ?

Et que, Philis, on désespère

Alors qu'on espère toujours ?

Ce style figuré dont on fait vanité Sort du bon caractère et de la vérité ; Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est point ainsi que parle la nature.

Le méchant goût du siècle en cela méfait peur : Nospères,toutgrossiers,ravaienlbeaucoupmcilIeur. Et je prise bien moins tout ce que l'on admire, Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire :

Si le roi m'avait donné

Paris sa grand'ville,

Et qu'il me fallût quitter

L'amour de ma mie,

Je dirais au roi Henri :

Reprenez votre Paris,

J'aime mieux ma mie, oh gay !

J'aime mieux ma mie.

La rime n'est pas riche, et le style en est vieux : Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure, El que la passion parle là toute pure :

Si le roi m'avait donné

Paris sa grand'ville,

Et qu'il m'eût fallu quitter

L'amour de ma mie,

Je dirais au roi Henri :

Reprenez votre Paris,

J'aime mieux ma mie, oh gay !

J'aime mieux ma mie.

Voilà ce que peut dire un coeur vraiment épris.

( à Philinte qui rit.) Oui, monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits, J'estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants où chacun se récrie.

ORONTE

Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons.

ALCESTE

Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons : Mais vouslrouverez bon que'j'en puisse avoir d'autres Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres. U MOLIÈRE.

Il me suffit de voir que d'autres en font cas.

ALCESTE

C'est qu'ils ont l'art de feindre; et moi je ne l'ai pas.

ORONTE

Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage?

ALCESTE

Si je louais vos vers, j'en aurais davantage.

ORONTE

Je me passerai fort que vous les approuviez.

ALCESTE

Il faut bien, s'il vous plaît, que vous vous en passiez.

ORONTE

Je voudrais bien, pour voir, que de votre manière Vous en composassiez sur la même matière.

ALCESTE

J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi méchants ; Biais je me garderais de les montrer aux gens.

ORONTE

Vous me parlez bien ferme ; et cette suffisance...

ALCESTE

Autre part que chez moi, cherchez qui vous encense.

ORONTE

Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins

[haut.

ALCESTE

Ma foi, mon grand monsieur, je le prends comme

[il faut.

PHILINTE, se mettant entre deux.

Hé {messieurs, c'en est trop, laissez cela, de grâce,

ORONTE

Ah ! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place. Je suis votre valet, monsieur, de tout mon coeur.

ALCESTE

Et moi je suis, monsieur, votre humble serviteur.

(Oronte sort.)

PHILINTE

Hé bien ! vous le voyez : pour être trop sincère, Vous, voilà sur les bras une fâcheuse affaire ; Et j'ai bien vu qu'Oronte, afin, d'être flatté...,

ALCESTE

Ne me parlez pas.

PUILINTE.

Mais...

ALCESTE

Plus de société,.

PUILINTE.

C'est trop.,.

ALCESTE

Laissez-moi là.

FIIILII.TE.

Si je...

ALCESTE

Pojntde langage.

PHILINTE, Mais quoi...

ALCESTE

Je n'entends rien.

PHILINTE

Mais...

ALCESTE

Encore !

PHILINTE

On outrage..

ALCESTE

Ah ! parbleu ! c'en est trop. Ne suivez point mes pas.

PHILINTE

Vous vous moquez de moi, je ne vous quitte pas.

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