‹ Comédies de Molière. Scènes choisiesChapitre 12 sur 55 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

SGANARELLE

Non, je te dis que je n'en veux rien faire, cl que e'est à moi de parler et d'être le maître.

MARTINE

Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fan-taisie, et que je ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines.

SGANARELLE

Oh ! la grande fatigue que d'avoir une femme ! et qu'A ristote a bien raison, quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon.

MARTINE

Voyez un peu l'habile homme avec son benêt d'Aris-tote !

SGANARELLE

Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache comme moi raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su dans son jeune âge son rudiment par coeur.

MARTINE

Peste du fou fieffé !

SGANARELLE

Peste de la carogne !

MARTINE

Que maudits soient l'heureet le jour où jem'avisaid'aller dire oui !

SGANARELLE

Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit signer ma ruine.

MARTINE

C'est bien à toi vraiment à le plaindre de cette affaire ! Devrais-tu être un seul moment sans rendre grâce au ciel de m'avoirpour ta femme ' et méritais-tu d'épouser une personne comme moi ?

SGANARELLE

Baste, laissons-Ià ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bienheureuse de me trouver.

MARTINE

Qu'appelles-lu bienheureuse de te trouver? Un homme qu i me réduit à l'hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai !...

Tu as menti, j'en bois une partie. Qui me vend pièce par pièce tout ce qui est dans le logis !...

SGANARELLE

C'est vivre déménage.

MARTINE

Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avais !.. .

SGANARELLE

Tu t'en lèveras plus matin.

MARTINE

Enfin, qui nelaisseaucun meuble dans toutela maison !..

SGANARELLE

On en déménage plus aisément.

MARTINE

Et qui du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire !

SGANARELLE

C'est pour ne me point ennuyer.

MARTINE

Et que veux-tu pendant ce temps que je fasse avec ma famille ?

SGANARELLE

Tout ce qu'il te plaira.

MARTINE

J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras... SO MOLIERE.

Mets-les à terre.

MARTINE

Qui me demandent à toute heure du pain.

SGANARELLE

Donne-leur le fouet : quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit soûl dans ma maison.

MARTINE

Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même ?

SGANARELLE

Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît.

MARTINE

Que j'endure éternellement tes insolences et tes dé-bauches?...

SGANARELLE

Ne nous emportons point, ma femme.

MARTINE

El que je ne sache pas le moyen de te ranger à ton devoir ?

SGANARELLE

Ma femme, vous savez queje n'ai pas l'ame endurante, cl que j'ai le bras assez bon.

Je me moque de les menaces. Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire.

MARTINE

■ Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.

SGANARELLE

Ma chère moitié, vous avez .envie de me dérober quel-que chose.

MARTINE

Crois-tu que je m'épouvante de les paroles ?

SGANARELLE

Doux objet de mes voeux , je vous frotterai les oreilles.

MARTINE

Ivrogne que tu es !

SGANARELLE

Je vous battrai.

MARTINE

Sac à vin !

SGANARELLE

Je vous rosserai.

MARTINE

Infâme !

Je vous étrillerai.

Traître ! insolent ! trompeur ! lâche ! coquin ! pen-dard ! gueux ! bélître ! fripon ! maraud ! voleur !

SGANARELLE

Ah ! vous en voulez donc ?

(Sganarelle prend un bâton et bat sa femme.)

MARTINE, criant.

Ah ! ah ! ah ! ah !

SGANARELLE

Voilà le vrai moyen de vous apaiser.

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