SCÈNE VI
SGANARELLE, chantant derrière le théâtre.
Là, là, là.
J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois. IiS MOLIERE.
SGANARELLE, entrant sur le théâtre avec une bou-teille à sa main sans apercevoir Valère ni Lucas.
Là, là, là... Ma foi, c'est assez travailler pour boire un coup. Prenons un peu d'haleine.
(après avoir bu.)
Voilà du bois qui est salé comme tous les diables.
(Il chante.)
Qu'ils sont doux,
Bouteille jolie,
Qu'ils sont doux,
Vos petits glougoux !
Mais mon sort ferait bien des jaloux,
Si vous étiez toujours remplie.
Ah ! bouteille ma mie,
Pourquoi vous videz-vous ?
Allons, morbleu ! il ne faut point engendrer de mélan-colie.
VALÈRE;, bas à Lucas.
Le voilà lui-même.
LUCAS, bas à Valère.
Je pense que vous dites vrai, et j'avons bouté le nez dessus.
VALÈRE
Voyons de près.
SGANARELLE embrassant sa bouteille.
Ah ! ma petite friponne ! que je t'aime, mon petit bouchon !
( Il chante. Apercevant Valère et Lucas qui l'exami--
nent, il baisse la voix.)
Mais mon sort... ferait bien... des jaloux...
Si...
(voyant qu'on l'examine déplus près.)
Que diable ! à qui en veulent ces gens-là ? °
VALÈRE, à Lucas.
C'est lui assurément.
LUCAS, à Valère.
Le vlà tout craché comme on nous l'a défiguré.
(Sganarelle pose la bouteille à terre; et Valère se baissant pour le saluer, comme il croit que c'est à des-sein de la prendre, il la met de l'autre côté: Lucas faisant la même chose que Valère, Sganarelle reprend sa bouteille, et la tient contre son estomac, avec divers gestes qui font un jeu de théâtre.)
SGANARELLE, à part.
Ils consultent an me regardant. Quel dessein au-raient-ils ?
VALÈRE
Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sga-narelle ?
SGANARELLE
Hé quoi ?
VALÈRE
Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme
SGANARELLE, se tournant vers Valère, puis
vers Lucas.
Oui et non, selon ce que vous lui voulez.
VALÈRE
Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.
SGANARELLE
En ce cas, c'est moi qui me nomme Sganarelle.
VALÈRE
Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons ; et nous venons implorer votre aide, dont nous avons besoin.
SGANARELLE
Si c'est quelque chose, messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service.
VALÈRE
Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, monsieur, couvrez-vous, s'il vous plait ; le soleil pourrait vous incommoder.
LUCAS
Monsieu, boutez dessus.
SGANARELLE, à part.
Voici des gens pleins de cérémonie.
(Il se couvre.) Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous ve-
MOLIERE. Cl nions à vous ; les habiles gens sont toujours recherchés ; et nous sommes instruits de votre capacité.
SGANARELLE
Il est vrai que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots.
VALÈRE
Ali! monsieur...
SGANARELLE
Je n'y épargne aucune chose,. et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à dire.
VALÈRE
Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.
SGANARELLE
Mais aussi je les vends cent dix sous le cent.
VALÈRE
Ne parlons point de cela, s'il vous plaît.
SGANARELLE
Je vous promets que je ne saurais les donner à moins.
VALÈRE
Monsieur, nous savons les choses.
SGANARELLE
Si vous savez les choses, vous savez queje les vêtu s cela.
Monsieur, c'est se moquer que... Ci MOLIERE.
Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.
VALÈRE
Parlons d'aulre façon, de grâce.
SGANARELLE
Vous en pourrez trouver autre part à moins ; il y a fagots el fagots : mais pour ceux queje fais...
VALÈRE
Hé ! monsieur, laissons là ce discours.
SGANARELLE
Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en fallait un double.
VALÈRE
Hé ! fi !
SGANARELLE
Non, en conscience ; vous en paierez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire.
VALÈRE
Faut-il, monsieur, qu'une personne comme vous s'a-muse à ces grossières feintes, s'abaisse à parler de la sorte! qu'un homme si savant, un fameux médecin, comme vous êtes, veuille se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterrés les beaux talents qu'il a !
SGANARELLE, à part.
Il est fou.
De grâce, monsieur, ne dissimulez point avec nous.
SGANARELLE
Comment ?
LUCAS
Tout ce tripotage ne sart de rian ; je savons c'eu que je savons.
SGANARELLE
Quoi donc ? que me voulez-vous dire ? Pour qui me prenez-vous ?
VALÈRE
' Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.
SGANARELLE
Médecin vous-même ; je ne le suis point, et je ne l'ai jamais été.
VALÈRE, bas.
Voilà sa folie qui le lient, (haut.) Monsieur, ne veuil-lez point nier les choses davantage; et n'en venons point, s'il vous plaît, à de fâcheuses extrémités.
SGANARELLE
A quoi donc ?
VALÈRE
A de certaines choses dont nous serions marris.
SGANARELLE
Parbleu! venez-en à loulce qu'il vous plaira ; je ne suis point médecin, et ne sais ce que vous me voulez dire.
VALÈRE, bas.
Je vois bien qu'il faut se servir du remède, (haut.) Monsieur, encore un coup, je vous prie d'avouer ce que vous êtes.
LUCAS
Hé! tétigué ! ne lantiponnez point davantage, et con-fessez à la franquette que v's êtes médecin.
SGANARELLE, à part.
J'enrage.
VALÈRE
A quoi bon nier ce qu'on sait ?
LUCAS
Pourquoi toutes ces fraimes-là ? A quoi est-ce que ça vous sart ?
SGANARELLE
Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis point médecin.
VALÈRE
Vous n'êtes pas médecin ?
SGANARELLE
Non.
LUCAS
V'n'êtes pas médecin ?
Non, vous dis-je. Puisque vous le voulez, il faut bien s'y résoudre. (Ils prennent chacun un bâton et le frappent.)
SGANARELLE
Ah ! ah ! ah ! messieurs, je suis tout] ce qu'il vous plaira.
VALÈRE
Pourquoi, monsieur, nous obligez-vous à cette vio-lence?
LUCAS
A quoi bon nous bailler la peine de vous battre ?
VALÈRE
Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.
LUCAS
Par ma figue! j'en suis fâché, franchement.
SGANARELLE
Que diable est-ce ci, messieurs ? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir queje sois médecic?
VALÈRE
Quoi ! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être médecin ?
SGANARELLE
Diable emporte si je le suis !
LUCAS
Il n'est pas vrai que vous sayez médecin ?