‹ Comédies de Molière. Scènes choisiesChapitre 15 sur 55 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

SGANARELLE, chantant derrière le théâtre.

Là, là, là.

J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois. IiS MOLIERE.

SGANARELLE, entrant sur le théâtre avec une bou-teille à sa main sans apercevoir Valère ni Lucas.

Là, là, là... Ma foi, c'est assez travailler pour boire un coup. Prenons un peu d'haleine.

(après avoir bu.)

Voilà du bois qui est salé comme tous les diables.

(Il chante.)

Qu'ils sont doux,

Bouteille jolie,

Qu'ils sont doux,

Vos petits glougoux !

Mais mon sort ferait bien des jaloux,

Si vous étiez toujours remplie.

Ah ! bouteille ma mie,

Pourquoi vous videz-vous ?

Allons, morbleu ! il ne faut point engendrer de mélan-colie.

VALÈRE;, bas à Lucas.

Le voilà lui-même.

LUCAS, bas à Valère.

Je pense que vous dites vrai, et j'avons bouté le nez dessus.

VALÈRE

Voyons de près.

SGANARELLE embrassant sa bouteille.

Ah ! ma petite friponne ! que je t'aime, mon petit bouchon !

( Il chante. Apercevant Valère et Lucas qui l'exami--

nent, il baisse la voix.)

Mais mon sort... ferait bien... des jaloux...

Si...

(voyant qu'on l'examine déplus près.)

Que diable ! à qui en veulent ces gens-là ? °

VALÈRE, à Lucas.

C'est lui assurément.

LUCAS, à Valère.

Le vlà tout craché comme on nous l'a défiguré.

(Sganarelle pose la bouteille à terre; et Valère se baissant pour le saluer, comme il croit que c'est à des-sein de la prendre, il la met de l'autre côté: Lucas faisant la même chose que Valère, Sganarelle reprend sa bouteille, et la tient contre son estomac, avec divers gestes qui font un jeu de théâtre.)

SGANARELLE, à part.

Ils consultent an me regardant. Quel dessein au-raient-ils ?

VALÈRE

Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sga-narelle ?

SGANARELLE

Hé quoi ?

VALÈRE

Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme

SGANARELLE, se tournant vers Valère, puis

vers Lucas.

Oui et non, selon ce que vous lui voulez.

VALÈRE

Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.

SGANARELLE

En ce cas, c'est moi qui me nomme Sganarelle.

VALÈRE

Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons ; et nous venons implorer votre aide, dont nous avons besoin.

SGANARELLE

Si c'est quelque chose, messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service.

VALÈRE

Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, monsieur, couvrez-vous, s'il vous plait ; le soleil pourrait vous incommoder.

LUCAS

Monsieu, boutez dessus.

SGANARELLE, à part.

Voici des gens pleins de cérémonie.

(Il se couvre.) Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous ve-

MOLIERE. Cl nions à vous ; les habiles gens sont toujours recherchés ; et nous sommes instruits de votre capacité.

SGANARELLE

Il est vrai que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots.

VALÈRE

Ali! monsieur...

SGANARELLE

Je n'y épargne aucune chose,. et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à dire.

VALÈRE

Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.

SGANARELLE

Mais aussi je les vends cent dix sous le cent.

VALÈRE

Ne parlons point de cela, s'il vous plaît.

SGANARELLE

Je vous promets que je ne saurais les donner à moins.

VALÈRE

Monsieur, nous savons les choses.

SGANARELLE

Si vous savez les choses, vous savez queje les vêtu s cela.

Monsieur, c'est se moquer que... Ci MOLIERE.

Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.

VALÈRE

Parlons d'aulre façon, de grâce.

SGANARELLE

Vous en pourrez trouver autre part à moins ; il y a fagots el fagots : mais pour ceux queje fais...

VALÈRE

Hé ! monsieur, laissons là ce discours.

SGANARELLE

Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en fallait un double.

VALÈRE

Hé ! fi !

SGANARELLE

Non, en conscience ; vous en paierez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire.

VALÈRE

Faut-il, monsieur, qu'une personne comme vous s'a-muse à ces grossières feintes, s'abaisse à parler de la sorte! qu'un homme si savant, un fameux médecin, comme vous êtes, veuille se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterrés les beaux talents qu'il a !

SGANARELLE, à part.

Il est fou.

De grâce, monsieur, ne dissimulez point avec nous.

SGANARELLE

Comment ?

LUCAS

Tout ce tripotage ne sart de rian ; je savons c'eu que je savons.

SGANARELLE

Quoi donc ? que me voulez-vous dire ? Pour qui me prenez-vous ?

VALÈRE

' Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.

SGANARELLE

Médecin vous-même ; je ne le suis point, et je ne l'ai jamais été.

VALÈRE, bas.

Voilà sa folie qui le lient, (haut.) Monsieur, ne veuil-lez point nier les choses davantage; et n'en venons point, s'il vous plaît, à de fâcheuses extrémités.

SGANARELLE

A quoi donc ?

VALÈRE

A de certaines choses dont nous serions marris.

SGANARELLE

Parbleu! venez-en à loulce qu'il vous plaira ; je ne suis point médecin, et ne sais ce que vous me voulez dire.

VALÈRE, bas.

Je vois bien qu'il faut se servir du remède, (haut.) Monsieur, encore un coup, je vous prie d'avouer ce que vous êtes.

LUCAS

Hé! tétigué ! ne lantiponnez point davantage, et con-fessez à la franquette que v's êtes médecin.

SGANARELLE, à part.

J'enrage.

VALÈRE

A quoi bon nier ce qu'on sait ?

LUCAS

Pourquoi toutes ces fraimes-là ? A quoi est-ce que ça vous sart ?

SGANARELLE

Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis point médecin.

VALÈRE

Vous n'êtes pas médecin ?

SGANARELLE

Non.

LUCAS

V'n'êtes pas médecin ?

Non, vous dis-je. Puisque vous le voulez, il faut bien s'y résoudre. (Ils prennent chacun un bâton et le frappent.)

SGANARELLE

Ah ! ah ! ah ! messieurs, je suis tout] ce qu'il vous plaira.

VALÈRE

Pourquoi, monsieur, nous obligez-vous à cette vio-lence?

LUCAS

A quoi bon nous bailler la peine de vous battre ?

VALÈRE

Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.

LUCAS

Par ma figue! j'en suis fâché, franchement.

SGANARELLE

Que diable est-ce ci, messieurs ? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir queje sois médecic?

VALÈRE

Quoi ! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être médecin ?

SGANARELLE

Diable emporte si je le suis !

LUCAS

Il n'est pas vrai que vous sayez médecin ?

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