‹ Comédies de Molière. Scènes choisiesChapitre 26 sur 55 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

AMPHITRYON

Viensçà, bourreau, viensçà. Sais-tu, maîtrefripon, Qu'à te faire assommer ton discours peut suffire, ' Et que, pour te traiter comme je le désire,

Mon courroux n'attend qu'un bâton ?

SOSIE

Si vous le prenez sur ce ton,

Monsieur, je n'ai plus rien à dire,

Et vous aurez toujours raison.

Qiui ! lu veux me donner pour des vérités, traître,

MOLIERE. loi»

Des contes queje vois d'extravagance outrés ?

SOSIE

Non : je suis le valet, et vous êtes le maître ; Il n'en sera, monsieur, que ce que vous voudrez.

AMPHITRYON

Çà, je veux étouffer le courroux qui m'enflamme,. Et, tout du long, t'ouïr sur ta commission.

Il faut, avant que voir ma femme, Queje débrouille ici cette confusion.

Rappelle tous tes sens, rentre bien dans ton ame, El réponds mot pour mot à chaque question.

SOSIE

Mais de peur d'incongruité,.

Dites-moi, de grâce, à l'avance, De quel air il vous plaît que ceci soit traité. Parlerai-je, monsieur, selon ma conscience, Ou comme auprès des grands on le voit usité ?

Faut-il dire la vérité,

Ou bien user de complaisance ?

AMPHITRYON

Non ; je ne le veux obliger Qu'à me rendre de tout un compte fort sincère.

SOSIE

Bon. C'est assez, laissez-moi faire ;

Vous n'avez qu'à m'interroger.

AMPHITRYON

Sur l'ordre que tantôt je l'avais su prescrire... Je suis parti, les deux d'un noir crêpe voilés, 6. Pestant fort contre vous dans ce fâcheux martyre, Et maudissant vingt fois l'ordre dont vous parlez.

AMPHITRYON

Comment, coquin!

SOSIE

Monsieur, vous n'avez rien qu'à dire.

Je mentirai, si vous voulez.

AMPHITRYON

Voilà comme un valet montre pour nous du zèle ! Passons. Sur les chemins que t'est-il arrivé?

SOSIE

D'avoir une frayeur mortelle

Au moindre objet que j'ai trouvé.

AMPHITRYON

Poltron !

SOSIE

En nous formant nature a ses caprices :

Divers penchants en nous elle fait observer:

Les unsà s'exposer trouvent mille délices ;

Moi, j'en trouve à me conserver.

AMPHITRYON

Arrivant au logis...?

SOSIE

J'ai, devant notre porte, En moi-même voulu répéter un petit

Sur quel ton et de quelle sorte Je ferais du combat le glorieux récit.. Ensuite?

SOSIE

On m'est venu troubler et mettre en peine,

AMPniTRl-ON.

Et qui ?

SOSIE

Sosie; un moi de vos ordresjaloux, Que vous avez du port envoyé vers Alcmène, Et qui de nos secrets a connaissance pleine,

Comme le moi qui parle à vous.

AMPHITRYON

Quels contes !

SOSIE

Non; monsieur, c'est la vérité pure :

Ce moi plus tôt que moi s'est au logis trouvé ;

Et j'étais venu, je vous jure,

Avant que je fusse arrivé.

AMPHITRYON

D'où peut procéder, je te prie,

Ce galimatias maudit ?

Est-ce songe ; est-ce ivrognerie,

Aliénation d'esprit,

Ou méchante plaisanterie ?

SOSIE

Non, c'est la chose comme elle est,

Et point du tout conte frivole. 10S MOLIERE.

Je suis homme d'honneur, j'en donne ma parole :

Et vous m'en croirez, s'il vous plaît.

Je vous dis que, croyant n'être qu'un seul Sosie,

Je me suis trouvé deux chez nous ; Et que, de ces deux moi piqués de jalousie, L'un est à la maison, et l'autre est avec vous; Que le moi que voici, chargé de lassitude, A trouvé l'autre moi, frais, gaillard et dispos,

Et n'ayant d'autre inquiétude

Que de battre et casser des os.

AMPHITRYON

II faut être, je le confesse, D'un esprit bien posé, bien tranquille, bien doux, Pour souffrir qu'un valet de chansons me repaisse.

SOSIE

Si vous vous mettez en courroux,

Plus de conférence entre nous ;

Vous savez que d'abord tout cesse.

AMPHITRYON

Non,, sans emportement je te veux écouler, Je l'ai promis. Mais dis ; en bonne conscience, Au mystère nouveau que tu me viens conter

Est-il quelque ombre d'apparence .-

SOSÏE.

Non ; vous avez raison, el la chose à chacun

Hors de créance doit paraître.

C'est un fait à n'y rien connaître, Un conte extravagant, ridicule, importun ;

Cela choquele sens commun ;

Mais cela ne laisse pas d'être. Le moyen d'en rien croire, à moins d'être insensé !

SOSIE

Jene l'ai pas cru, moi, sans une peine extrême, Je me suis d'être deux senti l'esprit blessé, Etlongtemps d'imposteur j'ai traité ce moi-même : Mais à me reconnaître enfin il m'a forcé; J'ai vu que c'était moi, sans aucun stratagème : Des pieds jusqu'à la tête il est comme moi fait, Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes;

Enfin deux gouttes de lait

Ne sont pas .dus ressemblantes ; Et, n'était que ses mains sont un peu trop pesantes,

J'en serais fort satisfait.

AMPHITRYON

A quelle patience il faut que je m'exhoite !

Mais enfin n'es-lu pas entré dans la maison ?

SOSIE

Bon, entré ! Hé ! de quelle sorte ?

Ai je voulu jamais entendre de raison ?

Et ne me suis-je pas interdit notre porte ?'

AMPHITRYON

Comment donc?

SOSIE

Avec un bâton, Dont mondes sent encor une douleur très forte, On t'a battu ! H9 MOLIÈRE.

Vraiment.

AMPHITRYON

Etqui?

SOSIE

Moi.

AMPHITRYON

Toi, te battre?

SOSIE

Oui, moi ; non pas le moi d'ici, Biais le moi du logis, qui frappe comme quatre.

AMPHITRYON

Te confonde le ciel de me parler ainsi !

SOSIE

Ce ne sont point desbadinages.

Le moi que j'ai trouvé lantôl Sur le moi qui vous parle a de grands avantages ;

11 a le bras fort, le coeur haut :

J'en ai reçu des témoignages ; Et ce diable de moi m'a rossé comme il faut ;

C'est un drôle qui fait des rages.

AMPHITRYON

Achevons. As-tu vu ma femme?

SOSIE

Non.

Pourquoi ?

Par une raison assez forte.

AMPHITRYON

Qui t'a fait y manquer, maraud ? Explique-toi.

SOSIE

Faut-il le répéter vingt fois de même sorte ? Moi, vous dis-je ; ce moi plus robuste que moi, Ce moi qui s'est de force emparé de la porte ;

Ce moi qui m'a fait filer doux ;

Ce moi qui le seul moi veut être ;

Ce moi de moi-même jaloux ;

Ce moi vaillant dont le courroux

Au moi poltron s'est fait connaître ;

Enfin ce moi qui suis chez nous ;

Ce moi qui s'est montré mon maître ;

Ce moi qui m'a roué de coups.

AMPHITRYON

Il faul que'ce matin, à force de trop boire,

Il se soit troublé le cerveau.

SOSIE

Je veux être pendu si j'ai bu que de l'eau !

A mon serment on m'en peut croire.

AJiriIITRYON.

I! faut donc qu'au sommeil les sens se soient portés, Elqu'un songe fâcheux, dans ses confus mystères,

T'ait fait voir toutes les chimères

Dont tu me fais des vérités.

Tout aussi peu. Je n'ai point sommeillé,

Et n'en ai même aucune envie.

Et vous parle bien éveillé :

•J'étais bien éveillé ce matin, sur ma vie ; Et bien éveillé même était l'autre Sosie

Quand il m'a si bien étrillé.

AMPHITRYON

Suis-moi, je l'impose silence.

C'est trop me fatiguer l'esprit ; Et je suis un vrai fou d'avoir la patience D'écouler d'un valet les sottises qu'il dit.

SOSIE, a part.

Tous les discours sont des sottises,

Partant d'un homme sans éclat :

Ce seraient paroles exquises

Si c'était un grand qui parlât.

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