‹ Comédies de Molière. Scènes choisiesChapitre 48 sur 55 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

CLÉONTE

Monsieur, je n'ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m'en charger moi-même ; et sans autre détour, je vous dirai que l'honneur d'être votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m'accorder.

M. JOURDAIN

Avant que de vous rendre réponse, monsieur, je vous prie de médire si vous êtes gentilhomme.

CLÉONTE

Monsieur, la plupart des gens sur cette question n'hé-sitent pas beaucoup : on tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre ; et l'usage aujour-d'hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l'a-voue, j'ai les sentiments sur celle matière un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d'un honnête homme, el qu'il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du inonde d'un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu'on n'est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu des charges honorables ; je me suis acquis dans les armes l'honneur de six ans de service, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable : mais, avec tout cela, je ne veux pas me donner un nom où d'autres en ma place croiraient pouvoir pré-tendre ; et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme.

M. JOURDAIN

Touchez-là, monsieur, ma fille n'est pas pour vous.

CLÉONTE

Comment ?

M. JOURDAIN

Vous n'êtes point gentilhomme, vous n'aurez point ma fille.

Mme JOURDAIN.

Que voulez-vous donc dire avec votre gentilhomme ? Est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis ?

M. JOURDAIN

Taisez-vous, ma femme; je vous vois venir.

Mme JOURDAIN.

Descendons nous tous deux que de bonne bour-geoisie ?

Voilà pas le coup de langue ?

Et votre père n'était-il pas marchand aussi bien que le mien ?

M. JOURDAIN

Peste soit de la femme! elle n'y a jamais manqué. Si Yotre père a été marchand, tant pis pour lui ; mais, pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j'ai à vous dire, moi, c'est que je veux avoir un gendre gentilhomme.

Mme JOURDAIN.

11 faut à votre fille un mari qui lui soit propre ; el il vaut mieux pour elle un honnête homme riche et bien fait, qu'un gentilhomme gueux et mal bâti.

NICOLE

Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de notre village qui est le plus grand malilorne et le plus sot dadais que j'aie jamais vu.

M. JOURDAIN, à Nicole.

Taisez-vous, impertinente ; vous vous fourrez tou-jours dans la conversation. J'ai du bien assez pour ma tille, je n'ai besoin que d'honneurs : et je la veux faire marquise.

M",e JOURDAIN.

Marquise !

M. JOURDAIN

Oui, marquise.

Mme JOURDAIN.

Hélas! Dieu m'en garde !

i'ïl MOLIERE.

C'est une chose que j'ai résolue.

Mme JOURDAIN.

C'est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujeltes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux pointqu'un gendre puisse à ma fi'le reprocher ses parents, el qu'elle ait des enfants qui aient honte de m'appeler leur grand-maman. S'il fallait qu'elle me vînt visiter en équipage de grand'dame, et qu'elle manquât parmêgardeà saluer quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises, u Voyez-vous, dirait-on, celte madame la mar-- » quisequi fait tant la glorieuse ? c'est la fille de mon-- " sieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, u de jouer à la madame avec nous. Elle n'a pas toujours u été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères « vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. :> Ils ont amassé du bien à leurs enfants, qu'ils payent u maintenant peut-être bien cher en l'autre monde ; et « l'on ne devient guère si riche à être honnêtes gens. » Je ne veux point tous ces caquets : et je veux un homme, en un mot, qui m'ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.

M. JOURDAIN

Voilà bien les sentiments d'un petit esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage : ma fille sera marquise en dépit de tout, le monde ; et si vous me mettez en colère, je la ferai duchesse.

Page 1