‹ Comédies de Molière. Scènes choisiesChapitre 51 sur 55 · SCÈNE Xf · texte numérisé non relu

SCÈNE Xf

S'IATIN, faisant semblant de ne pas voir Gérante.

0 ciel ! 0 ! disgrâce imprévue ! 0 misérable père ! l'ouvre Géronle, que feras-tu ?

GÉRONTE, à part.

Que dit-il là de moi, avec ce visage affligé ?

SCAPIN

N'y a-l-il personne qui puisse me dire où est le sei-gneur Géronte ?

.Qu'y a-t-il, Scapin ? SCAPIN, courant sur le théâtre, sans vouloir entendre

ni voir Gérante.

Où pourrais-je le rencontrer pour lui dire celle infor-tune ?

GÉRONTE, courant après-Scapin.

Qu'est-ce que c'esl donc '

SCAPIN

Eu vain je cours de tous côtés pour le pouvoir trou-ver.

GÉRONTE

Me voici.

SCAPIN

II faut qu'il soit caché dans quelque endroit qu'on ne puisse point deviner.

GÉRONTE, arrêtant Scapin.

Holà. Es-tu aveugle, que lu ne me vois pas ?

SCAPIN

Ah ! monsieur, il n'y a pas moyen de vous ron (•outrer.

GÉRONTE

H y a une heure que je suis devant toi. Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a '!

SCAPIN

Monsieur...

Quoi ? ISS MOLIÈRE,

Monsieur votre fils...

GÉRONTE

Hé bien ? mon fils...

SCAPIN

Est tombé dans une disgrâce la plus étrange du monde..

GÉRONTE

Et quelle ?

SCAPIN

Je l'ai trouvé tantôt font triste de je ne sais quoi que vous lui avezdil, où vous m'avez mêlé assez mal à propos, et cherchantà divertir cette tristesse, nousnous sommes allés promener sur 'c port. Là, entre autres plusieurs choses, nous avons arrêté nos yeux sur une galère turque assez bien équipée. Un jeune Turc de bonne mine nous a in-vités d'y entrer, el nous a présenté la main. Nous y avons passé. Il nous a fait mille civilités, nous adonnés la col-lation, où nous avons mangé, des fruits les plus excellents qui se puissent voir, el bu du vin que nous avons trouvé le meilleur du monde.

GÉRONTE

•Qu'y a-t-il de si affligeant à tout cela ?

SCAPIN

•Alterniez, monsieur, nous y voici. Pendant que nous mangions, il a fait mettre la galère en mer ; et se voyant éloigné du port, il m'a fait mettre dans un esquif, el m'en-voie vous dire que si vous ne lui envoyez par moi tout à l'heure cinq cents écus, il va vous emmener votre fils en Alger.

GÉRONTE

Comment diantre! cinq cents écus !

SCAPIN

Oui, monsieur ; el, de plus, il ne m'a donné pour cela que deux heures.

GÉRONTE

Ah! le pcndard de Turc ! m'assassinerdela façon !

SCAPIN

C'est à vous, monsieur, d'aviser promptcment aux moyens de sauver des fers un fils que vous aimez avec tant de tendresse.

GÉRONTE

Que diable allait-il faire dans celle galère?

SCAPIN

11 ne songeait pas à ce qui est arrivé.

GÉRONTE

Va-t-en, Seapin, va-t-en vile dire à ce Turc que je vais envoyer la justice après lui.

SCAPIN

La justice en pleine mer ! vous moquez-vous des gens ?

Que diable allait-il faire dans cette galère ?

Une méchante destinée conduit quelquefois les per-. sonnes.

GÉRONTE

Il faut, Seapin, que tu fassesici l'action d'un serviteur fidèle.

SCAPIN

Quoi,.monsieur ?

GÉRONTE

Que tu ailles dire à ce Turc qu'il me renvoie mon lils, el que tu le nielles à sa place jusqu'à ce quej'aie amassé la somme qu'il demande.

SCAPIN

lié ! monsieur, songez-vous à ce que vous diles ? el vous figurez-vous que ce Turc ait si ppu de sens, que d'aller recevoir un misérable connue moi à la place de votre fils ?

GÉRONTE

Que diab'e allait-il faire dans celle galère?

SCAPIN

Il ne devinait pas ce malheur. Songez, monsieur, qu'il ne m'a donné que deux heures.

GÉRONTE

Tu dis qu'il demande...

Cinq cents écus. Cinq cents écus ! n'a-t-il point de conscience?

SCAPIN

Vraiment oui, de la conscience à un Turc!

GÉRONTE

Sait-il bien ce que c'est que cinq cents écus ?

SCAPIN

Oui, monsieur, il sait que c'est mille cinq cents livres.

GÉRONTE

Croit-il, le traître, que mille cinq centsdivrcs se trou-vent dans le pas d'un cheval ?

SCAPIN

Ce sont des gens qui n'entendent point de raisons..

GÉRONTE

Mais que diable allait-il faire dans celte galère ?

SCAPIN

Il est vrai ; mais quoi ! on ne prévoyait pas les cho-ses. De grâce, monsieur, dépêchez.

GÉRONTE

Tiens, voilà la clef de mon armoire.

SCAriN.

lion.

GÉRONTE

Tu l'ouvriras.

Forl bien.

Tu trouveras une grosse clef du côlé gauche, qui est celle de mon grenier.

SCAPIN

Oui.

GÉRONTE

Tu iras prendre toutes les bardes qui sont dans cette grande manne, et lu les vendras aux fripiers, pour aller racheter mon fils.

SCAPIN, en lui rendant la clef.

lié ! mons;eur, rêvez-vous ? Je n'aurais pas cent francs de tout ce que vous me dites ; et de plus, vous savez le peu de temps qu'on m'a donné.

GÉRONTE

Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?

SCAPIN

Oh ! que de paroles perdues ! Laissez là cette galère, el songez que le temps presse, et que vous courez risque de perdre votre fils. Hélas ! mon pauvre maître, peut-être que je ne te verrai de ma vie, et qu'à l'heure que je parle on t'emmène esclave en Alger ! Mais le ciel sera témoin que j'ai fait tout ce que j'ai pu, et que si tu man-ques à être racheté, il n'en faut accuser que le peu d'ami-tié d'un père.

GÉRONTE

Attends, Scapin, je m'en vais quérir celte somme.

SCAPIN

Dépêchez donc vile, monsieur ; je tremble que l'heure ne sonne.

N'est-ce pas quatre cents écus que tu dis T

SCAPIN

Non, cinq cents écus.

GÉRONTE

Cinq cents écus !

SCAPIN

Oui.

GÉRONTE

Que diable allait-il faire dans celte galère ?

SCAPIN

Vous avez raison : mais hâtez-vous.

GÉRONTE

N'y avait-il point d'autre promenade ?:

SCAPIN

Cela est vrai : mais faites promptement.

GÉRONTE

Ah ! maudite galère !

SCAPIN, à part.

Cette galère lui tient au coeur.

GÉRONTE

Tiens, Scapin, je ne me souvenais pas que je viens justement de recevoir celte somme en or ; et je ne croyais pas qu'elle dût m'èlre sitôt ravie, (tirant sa bourse de sa poche, et la présentant à Scapin.) Tiens, va-t-cn racheter mon fils.

SCAPIN, tendant la main.

Oui, monsieur.

GERONTE, retenant sa bourse, qu'il fuit semblant de

vouloir donner à Scapin.

"Jais dis à ce Turc que c'est un scélérat.

SCAPIN, tendant encore lama'm.

Oui.

GÉRONTE, recommençant la même action..

Un infâme.

SCAPIN, tendant toujours la main.

Oui.

GÉRONTE, de même.

Un homme sans foi, un voleur.

SCAPIN

Laissez-moi faire.

GÉRONTE, de même.

Qu'il me lire cinq cents écus conlre toute sorte, de droit.

SCAPIN

Oui.

GÉRONTE, de même.

Que je ne les lui donne ni à la mort nia la vie.

SCAPIN

Fort bien.

GÉRONTE, de même.

Et que si jamais je FuUrappe, je saurai me venger de lui.

Oui.

GÉRONTE, remettant sa bourse dans sa poche et s',-n

allant.

Va, va vite requérir mon fils.

SCAPIN, courant après Géronte.

Holà, monsieur.

GÉRONTE

Quoi?

SCAPIN

Où est donc cet argent 1

GÉRONTE

Ne te l'ai-je pas donné ?

SCAPIN

Non vraiment. ; vous l'avez remis dans votre poche.

GÉRONTE

Ah ! c'est la douleur qui me trouble l'esprit.

SCAPIN

Je le vois bien.

GÉRONTE

Que diable allait-il faire dans cette galère ? Ali ! mau-dite galère ! traître de Turc, à tous les. diables !

SCAPIN, seul.

11 ne peut digérer les cinq cents écus que je lui a.rrache ; mais il n'est pas quille envers moi; el je veux qu'il me paie en une autre monnaie l'imposture qu'il m'a faite auprès de son fils.

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