‹ Comédies de paraventChapitre 35 sur 72 · MAYRAN, STÉPHANIE · texte numérisé non relu

MAYRAN, STÉPHANIE

STÉPHANIE

Eh bien, monsieur, avez-vous trouvé votre affaire?

MAYRAN

Oui, matante! une belle chambre bleue, avec des fenêtres prodigieuses , et des vitres en losange, et des tapisseries à personnages. Il n'y a pas de revenants?

STÉPHANIE

En fait de revenant, je ne vois ici que vous. (Elle s'assied et indique un siège à Maijran.) Puisque nous avons à parler sérieusement, ditesmoi , monsieur, pourquoi vous êtes parti si subitement jadis, en causant à votre oncle un chagrin réel. Répondez-moi sans détour, je vous en prie, — si toutefois il n'y a pas d'indiscrétion de ma part.

MAYRAN

Pardon... ma tante, je ne...

STÉPHANIE

Il y a indiscrétion, paraît-il?

MWRAN.

Non, au contraire... mais...

STÉPHANIE, f/racirusoiiimt.

Je vous demande pardon, monsieur, n'en parlons plus. (A part.) Ah! vous ne voulez pas parler? Nous allons bien voir. (Haut.) Nous avons, du reste, un sujet de conversation plus important : vous n'ignorez pas, monsieur, que votre oncle vous a déshérité?

MAYRAN

C'est par lu, ma tante, que j'ai eu l'honneur de commencer notre entretien,

STÉPHANIE

Mais ce que vous ne savez probablement pas. c'est que mon mari a eu des doutes sur l'équité de sa résolution : il vous aimait tendrement, monsieur...

MAYRAX.

Mon pauvre cher oncle 1 Pourquoi m'écrivaitil si rarement, si froidement?

STÉPHANIE

Parce qu'il était justement froissé, — pardon si le mot vous semble dur, — froissé de votre abandon. Il vous avait élevé près de lui, il

comptait sur vous pour lui fermer les yeux... Tout à coup, vous partez sans nécessité pour un pays meurtrier...

MAYR.VN, se levant.

N'était-ce pas le seul moyen de lui prouver que j'avais profité de ses généreuses leçons? Croyez-vous qu'il eût été fier de me voir solliciter une sinécure bien payée, oij j'eusse pu me reposer le soir de n'avoir rien fait de toute la journée? Non, madame, lorsqu'on a été élevé par un homme tel que mon oncle, et que, jusqu'à trente ans, on n'a rien fait qui vaille, — le jour où la douleur vous fait rentrer en vousmême, il n'y a qu'une chose à faire, c'est d'aller chercher quelque part un moyen d'être utile, ne fût-ce qu'un peu, et de prouver qu'on a compris les leçons de son maître!

STÉPHANIE, un instant émue.

C'est bien, monsieur, c'est très-bien! (Un temps.) Vous avez parlé d'une douleur qui vous a fait rentrer en vous-même?

M.VYR.VN, calmé.

Je me serai trompé, madame. . . rien de pareil. ..

STÉPHANIE

Pardon, c'est moi qui me serai méprise. Puisque vos principes sont si bien d'accord

avec ceux que professait M. de Seilhac, je suis heureuse d'avoir à vous communiquer une nouvelle qui influera sans doute sur vos résolutions. Comme parente, puis-je vous demander quels sont à peu près vos projets d'avenir? Vous ne repartez pas immédiatement pour l'autre bout du monde?

MAYRAN

Ohf non. Du moins, je ne pense pas. Mes projets? Je crois bien que je n'en ai pas du tout. J'ai bien quelques vagues idées, mais si vagues, si vagues, — et dont l'exécution ne dépend pas de moi.

STÉPHANIE, piquée.

Je suis vraiment d'une indiscrétion dont vous me voyez confondue! {Maijranveut se défendre.) Ohl je le vois bien, malgré votre politesse : — cependant, ce n'est pas la curiosité qui me guide, croyez-le bien, mais un intérêt autorisé par des liens de parenté...

MAYRAN

Naturellement, matante, et je vous en remercie. La nouvelle que vous vouliez me communiquer influera, disiez-vous, sur mon avenir?

STÉPHANIE

Très -probablement. Après de mûres ré-

flexions, votre oncle n'a pas voulu vous condamner sans appel, et c'est à moi qu'il a commis le soin de juger si vous aviez ou non pour lui l'affection sincère qu'il croyait mériter.

MAYRAN

Comment cela?

STÉPHANIE

Par une disposition secrète, dont seule j'ai connaissance, il m'a chargée de vous remettre une notable portion de sa fortune, si, à votre retour, j'étais satisfaite de votre conduite envers sa mémoire, — et envers moi-même.

MAYRAN

Mais alors, il ne m'a pas déshérité?

STÉPHANIE, souriant.

C'est-à-dire qu'il s'agit de savoir si je veux ou non vous déshériter. Heureusement, je n'ai pas besoin d'un surcroît d'abondance...

MAYRAN

Permettez-moi de vous dire, madame, combien cette confiance de mon oncle en la noblesse de votre caractère me rend sa mémoire plus chère et votre personne plus respectable. STÉPHANIE s'incUnc h''(jèrement.

.le n'ai pas de droits réels sur cette fortune, et je suis prête à vous la remettre; mais

encore , pour me conformer à l'intention du donateur, faut-il que je sache un peu à quoi vous voulez l'employer.

MAYRAN, à fart.

Qu'est-ce que je vais lui dire?... il faut bien répondre quelque chose!... (Haut.) Mon Dieu, ma tante... il y a cinq ans, — j'en avais trente, — je suis parti pour des courses aventureuses... Maintenant, si une modeste aisance me permet de me reposer, je profiterai de mes loisirs pour... pour continuer à étudier.

STÉPHANIE

Tout seul?

MAYRAN^ à part.

Tiens, une idée! (Haut.) Non... je ferai comme tout le monde... je me marierai.

STÉPHANIE

Ah!... vous vous marierez ?(£/"« ^e/Hjj5.) Et... votre choix est fait?

MAYRAN

Mon choix?Non, Je trouverai bien une femme douce et aimable ; — il y en a — c'est rare, mais il y en a.

Un mariae:e sans amour?

MAYIL-LN, la regardant à la dérobée.

Mais on se marie souvent sans amour.

STÉPHANIE, vivement.

Oh! moi, j'avais dix-huit ans, — on ne m'a pas consultée... et, d'ailleurs, votre oncle... {Elle s'arrête et se mord les lèvres.)

MAYR.^N

Ce n'est pas des femmes que je voulais parler ! Les trois quarts des hommes...

STÉPHANIE

Voilà précisément ce qui est odieux! Les hommes se marient pour faire une fin, comme ils disent, et les pauvres femmes, réduites au rùle d'un objet de luxe, finissent par se laisser aller au courant, par cultiver le chiffon, — et on les accuse ensuite d'être frivoles!...

MAYRAN

Mais...

STÉPHANIE, nerveuse.

Et c'est un mariage comme ceux-là que vous voulez faire?

MAYllAN.

Dame! je n'ai pas la prétention d'être aimé : je ne me reconnais pas digne...

STÉPHANIE

On est toujours digne de l'amour de quelqu'un ! Il ne s'agit que de chercher.

MAYUAN.

C'est bien difficile : — et puis, — il faut avoir de la perspicacité, savoir deviner... et je n'en ai pas du tout, oh! mais, du tout!

STÉPHANIE

Et vous prendrez pour femme la première demoiselle à marier?

MAYRAN

Oh! non, pas la première! Il faudra d'abord qu'elle soit jolie, et puis, qu'elle ait de l'esprit, un aimable caractère... Je crois vraiment, ma tante, que, sans votre secours, je ne trouverai jamais une personne qui me convienne... Je ne prendrai femme que de votre main.

STEPHANIE,

De ma main! Vous donner une innocente enfant que vous rendrez malheureuse !

MAYRAN

Oh! mais je vous jure qu'elle serait très-heureuse!

STÉPH.^'IE.

N'importe! N'espérez pas mon concours pour une si mauvaise action !

MAYRAN

Mais, ma tante, tout le monde...

STÉPHANIE

Tout le monde a tort ! {Maijran s'incline.) Je puis faire mieux, du reste : vous vous mariez parce que votre modeste aisance devait vous permettre de ne plus travailler? Eh bien, je déclare que de telles intentions sont totalement contraires aux désirs de votre oncle...

MAYRAN

Mais, ma tante, je ne tiens pas du tout...

STÉPH.\NIE.

Totalement contraires, vous dis-je, et je croirais manquer à sa mémoire si je trempais en quoi que ce soit dans de semblables machinations!

MAYRAN

Mais je ne machine pas, ma tante. Je ne veux pas me marier, puisque cela vous contrarie...

STÉPHANIE

Me contrarie ? Et en quoi voulez-vous que cela me contrarie? Un monsieur qui revient de Chine, de Cochinchine, Dieu sait d'où! pour me demander de lui chercher une femme, sous prétexte qu'il est mon neveu... Vous n'êtes pas

COMEDIE EN UN ACTE. Hl

du tout mon neveu, après tout, monsieur Mayran ! . . . Me contrarier ! Mais tout ce que vous ferez m'est indifférent!... Seulement, je trouve singulier que, connaissant mes principes, vous veniez me demander de vous chercher une femme pour que vous la rendiez malheureuse ! Je suis seul juge ici; — vous n'êtes pas digne des bontés de votre oncle, et, conséquemment, je refuse de vous livrer...

MAYRAN

Mais, madame, je vous assure que vous n'avez pas compris.

STÉPHAisiE, sans l'écouter.

C'est indigne! Les hommes n'ont pas de cœur!... Oh! monsieur Mayran, moi qui vous estimais tant! {Elle sort; il veut la retenir, elle le lui défend du geste.)

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