SCÈNE PREMIÈRE
Madame VÉRA DE RÉNOF et MARIETTE, qui
achève de la coiffer.
MADAME VÉRA, examinant divers papiers.
Tout va bien; tiens, Mariette, tu remettras ces paperasses à l'officier de service.
MARIETTE
Madame ne veut pas le recevoir elle-même? Il en serait bien heureux, le pauvre homme ! MADAME VÉRA, riant.
Si heureux que cela?
MARIETTE
Dame! en l'absence de son général, il aime bien à voir sa générale, cet homme ! Il a le culte des grades : mon prince, mon colonel, mon empereur! ça lui est égal, pourvu qu'il puisse faire le salut militaire à une autorité quelconque.
MADAME VÉRA
Ça, Mariette, c'est une opinion politique. Ne faisons pas de politique! Dis-moi, y a-t-il des malades dans cette forteresse?
MARIETTE
Personne, sauf le caporal Dimitri, qui est un peu indisposé.
MAD.UIE VÉRA.
Celui-là?Il t'aura emprunté la clef de la cave. MARIETTE, minaudant.
Oh ! comment madame la générale peut-elle supposer... un si bon caporal, et puis, il est si aimable 1
MADAME VÉRA
C'est pourquoi tu le laisses t'accompagner à la cave, et les vins de France ne lui conviennent pas. Je te croyais le cœur français, Mariette.
MARIETTE
Madame sait bien que le cœur n'a pas de
patrie... et surtout quand on est si loin de son pays, dans une forteresse inaccessible, oii personne ne vient... M. le général absent...
MADAME VÉRA
lié?
MARIETTE
Je veux dire que, quand M. le général est ici, on s'amuse encore, parce qu'il a de l'esprit et qu'il aime à rire; madame la générale aussi est plus gaie; mais depuis qu'il est parti en expédition, laissant tous ses pouvoirs, ses pleins pouvoirs à madame,... madame entretient une discipline si sévère que, pour se désennuyer...
MADAME VÉRA
On regarde le caporal?
MARIETTE, vivement.
Oh! non, madame, c'est lui qui me regarde.
MADAME VÉRA
Écoute, Mariette, je ne t'ai pas ramenée de Paris jusqu'au sommet des montagnes du Caucase pour te faire faire les yeux doux par les soldats de la garnison, mais pour me coiffer, tu entends ?
MARIETTE
Oui, madame, voilà, j'ai fini.
Madame Véra marche distraitement dans la chambre.
MAïuETTE, finement.
Madame s'ennuie?
MADAME VÉRA
Qui vous dit cela? Est-ce que j'ai le temps de m'ennuyer avec l'immense responsabilité du commandement de cette place forte?
MARIETTE
Ah! mon Dieu, c'est le général en chef qui rirait, s'il savait que madame s'est fait nommer commandante par son mari !
MADAME VÉRA
Et pourquoi rirait-il?
MARIETTE
Un commandant en jupons...
MADAME VÉRA
Ilein?
MARIETTE
Non pas que madame s'acquitte mal de ses fonctions, au contraire, mais...
MADAME VÉRA
Gelam'amusej et je pense que ça suffit.
MAItlETTE.
Certainement, madame !
AIADAME VÉUA.
Et puis, quel mal cela peut-il faire? Nous sommes aussi perdus ici qu'au milieu de l'Océan, et à moins que les Lesghises ne viennent nous attaquer...
Ils seraient bien reçus! madame tirejoliment le fusil de chasse, et, d'ailleurs, nous sommes imprenables. {Elle va à la fenêtre.) Ah ! madame !
MADAME VÉRA
Eh bien ?
MARIETTE
Voilà le courrier, madame, avec un convoi de provisions; il monte la cote, dans cinq minutes ils seront ici... 11 y a peut-être des lettres de France ! Je vais voir... (Elle sort vivement.)