SCÈNE VI
ALINE, ROGER, continuant à se promener.
ALINE, après avoir attendu un moment.
Qu'est-ce que vous me voulez, mon cousin?
ROGER
Ce que je vous veux? Je veux que vous me demandiez pardon de votre audace.
Mon audace? Ah! parce que j'ai ri en vous
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répondant tout à l'iieure? Fi, cousin, que vous êtes bourru, ce matin! Vous êtes plus aimable d'ordinaire! Et puis, je ne sais pas pourquoi vous ne me tutoyez pas, aujourd'hui!
ROGER, ébahi, la regarde.
Aline! A'oyons, ne plaisantons pas! La chose est sérieuse. Pourquoi vous exposez-vous à un scandale puljlic, comme celui d'aujourd'hui? N'était-il pas plus simple, plus digne de vous, de me confier votre secret?
ALINE
Mais je n"ai pas de secret, mon cousin. ROGER, en colère.
Votre dissimulation . . . non ! votre effronterie. . . non, pardon, je ne sais plus ce que je dis... (Il s'assied et passe la main sur son front.) J'en perds la tête!... Dites-moi le nom de cet homme qui est venu vous voir.
ALLNE.
Un homme? Et pourquoi serait-il venu?
ROGER
Ne feignez pas!... L'homme d'hier, celui qui a perdu ses gants sous votre fenêtre.
ALINE
Mon cousin, je vous jure...
ROGER, furieux.
Ah çà! vous n'allez peut-être pas essayer de me faire croire que c'est pour votre tante qu'il est venu ?
ALINE, comprenant.
Ah!... (Elle baisse la tête d'un air confus.)
ROGER, amèrement.
C'est pour vous, n'est-ce pas? qu'on vient piétiner dans mon parterre, en attendant qu'on monte par les balcons... heureusement, c'est impossible... il n'y a pas de balcons... et les fenêtres sont à cinq mètres du sol...
ALINE, offensée.
Oh! mon cousin!
ROGER, confus.
Pardon... je ne voulais pas vous blesser... mais, que diable! une jeune fille qui se laisse parler par la fenêtre...
ALINE, de plus en plus blessée.
Mon cousin... vous me traitez comme si j'étais coupable...
ROGER, fâché.
C'est peut-être moi qui ai tort? Comment!
Votre tante et vous, vous êtes mes parentes, je
suis un vieux garçon qui s'ennuie tout seul; je
vous prie de venir adoucir ma solitude; nous
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jouons au bezigue; vous me faites de la musique, je ne me mêle pas de votre tapisserie, tout va pour le mieux, — et puis, le jour où je découvre que ma société vous ennuie et que, pour vous désennuyer, vous faites venir des gants Jouvin, sept et quart, de la ville ou de Paris, qu'en sais-je? vous montez sur vos grands chevaux! Et voilà que c'est moi qui ai tort! ALINE, baissant la tête.
Jen'aipas dit que vous ayez tort, mon cousin!...
ROGER
Mais enfin, c'est vous ou c'est moi! Il n'y a pas à sortir de là ! Y a-t-il à sortir de là?
ALINE
Non, mon cousin.
ROGER
Il vous aime, ce monsieur? Dans ce cas, il ferait mieux de passer par la porte que de soupirer sous vos fenêtres. (Avec chaleur.) Quand on aime une jeune fille, on ne la compromet pas. — si elle est réellement digne d'estime comme vous, Aline, — on souffre tout, on subit toutes les peines plutôt que de lui faire tort!... C'est comme cela que je comprends l'amour, moi! ALINE, avec élan.
Ah! mon cousin, moi aussi!
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ROGER, stupéfait.
Comment, vous aussi? {Aline baisse la tête.) Si j'avais aimé quelqu'un, vous, par exemple, Aline... j'aurais çssayé de m'assurer que je suis aimé; j'aurais fait de mon mieux, par mille preuves délicates... Mais ce monsieur n'a plus besoin de s'assurer de vos sentiments, paraîtil... — vous lui avez permis de marcher sur mes cloches à melons...
ALLXE.
Mon cousin !...
ROGER
Vous le lui avez permis, puisqu'il se promène tranquillement dans mon jardin au clair delà lune! Le lui avez-vous permis, oui ou non? (Aline ne répond pas.) Si vous ne le lui avez pas permis, c'est un maraudeur vulgaire, c'est un voleur!... Et avec un bon coup de fusil... {Mouvement d'Aline.) Mais si vous le lui avez permis... {Avec émotion.) Je vous ai vue toute petite, — vous étiez très-gentille alors, je vous ai fait manger bien des bonbons. Je vous voulais du bien, Aline, beaucoup de bien; et c'est moins pour moi que pour vous que je vous avais priée de venir ici; vous y paraissiez heureuse; jo m'étais figuré que vous resteriez toujours dans
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ma maison, qui est devenue si douce et si plaisante depuis que vous y êtes... Mais si vous voulez vous en aller avec un autre... (Très-ému .) Dites-lui qu'il vienne par la porte... Je sais que vous n'avez pas de fortune, mais il y a là, dans ce petit meuble, quelques papiers que je destinais à assurer votre avenir, si je mourais le premier, comme c'est naturel... Qu'il les prenne aussi... Allez, Aline, allez... dites-lui de venir... (Avec explosion.) Par exemple, ne me demandez pas de l'aimer... Oh! ça, non! Un homme qui m'a cassé mes cloches!... (Il s'en va très-ému. Sur la porte :) Dépêchez-vous, Aline, finissons-en^ je vous en prie. (Il sort.)