SCÈNE VIII
Madame SIMON, ROGER, entrant par le fond.
ROGEIt.
Aline n'est pas là?
MADAME SIMON
Non, mon cousin.
ROGER
Vousa-t-elle parlé?
MADAME SIMON
Non... c'est-à-dire, oui... mon cousin... Si vous saviez quelle bonne enfant!...
ROGER
Je ne vous dis pas le contraire, cousine, — mais toute cette alïaire m'a donné bien du cba-
grin; oui, bien du chagrin! et un chagrin que je ne méritais pas!... Car, enfin, quand est-ce que j'ai manqué de complaisance... ou de savoirvivre... envers vous? N'ai-je pas fait de mon mieux? Si vous étiez malheureuses ici, il fallait le dire! je ne vous y retenais pas de force!... 11 eût mieux valu me quitter que de m'exposer ùun esclandre ridicule... Vous auriez dû veiller à cela, cousine, c'était votre devoir, puisque vous servez de mère à cette enfant orpheline.
M.\DAME SIMON
Je vous comprends bien, mon cousin... Vos reproches me vont au cœur... mais je croyais faire pour le mieux...
ROGER
Vous aviez donc connaissance des assiduités de ce jeune homme ?
MADAME SIMON, buissaut Ics ijeux.
3Iais, mon cousin...
ROGER
Vous en aviez connaissance?
MADAME SIMON
Oui... mon cousin...
ROGER
El vous les tolériez?
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MADAME SIMON
Il faut bien que je Tavoue... Mais c'était en tout bien tout honneur, vous n'en doutez pas?
Parbleu! mais pourquoi ce secret? pourquoi ces promenades mystérieuses, qui ne peuvent que faire un tort irréparable à cette enfant? Il aurait mieux valu agir ouvertement... mais vous avez toujours eu l'esprit romanesque, — soit dit sans reproche, ma cousine, — et les grandes routes ne sont pas de votre goût; vous aimez mieux les chemins détournés.
MADAME SIMON
J'ai eu tort, j'en conviens. Mais, mon cousin..,
ROGER
Pensez-vous que je suis un croquemitaine ? Voyons, parlez!
MADAME SIMON
Oh ! mon cousin, quelle bonté!
ROGER, brusquement.
Qui est-il, ce monsieur?
MADAME SIMON
Un jeune homme bien aimable... Quand je dis un jeune homme, il a trente-six ans et sept mois... c'est un homme de notre âge.
198 LES CLOCHES CASSEES.
ROGER, à demi-voix.
Ilum ! Un homme de mon âge ! j'aurais cru à cette petite plus de goût! {Hnut.)'EX sa profession?
MADAME SIMON
II est fabricant de poupées avec des yeux en émail.
Fabricant de poupées? Singulière profession... Fait-il de bonnes affaires, au moins? Est-ce ce qu'on appelle un parti convenable ?
MADAME SIMON
Mais oui, mon cousin..., certainement...
ROGER
Alors, pourquoi tant de mystère? Vous* n'aviez qu'à me le dire dès en arrivant...
MADAME SIMON
Je n'ai pas osé.
ROGER
Après tout, vous avez peut-être eu raison... C'est égal, je n'aurais jamais cru qu'Aline épousât un fabricant de poupées.
MAD.VME SIMON.
Mais, mon cousin... je croyais vous avoir dit...
LES CLOCHES CASSEES. 199
KOGER.
Quoi?...
MADAME SLMOX.
\ou& n'avez donc pas compris ?
ROGER
Quoi ?
MADAME SIMON
Je croyais m'ètre bien expliquée... quand je vous ai avoué...
ROGER
Quoi ? Qu'est-ce que vous m'avez avoué ?
MADAME SIMOX.
Ce n'est pas Aline qui...
ROGER
Qui, quoi?
MAD.UIE SIMON.
Qui veut épouser M. Ablin.
ROGER
Le fabricant de poupées?
MADAME SIMON
Oui.
ROGER
Qui donc alors veut Tépouser?
MADAME SIMON, p/us coufiise que jamais.
C'est moi, mon cousin.
ROGER la considère un instant, ahuri.
Vous? C'est vous qui épousez le fabricant...
MADAME SIMON
Oui, mon cousin.
ROGER la regarde, de plus en pins stupéfait. Vous? Allons! tout est possible en ce monde.
MADAME SIMON, se redressant, piquée.
Mais il me semble, cousin, que je ne suis ni assez vieille, ni assez laide pour que mon mariage soit une chose si extraordinaire ! ROGER, riant.
Ce n'est pas cela, cousine; mais je vous croyais plus de bon sens.
MADAME SIMON
Quand est-ce que j'en ai manqué?
ROGER
Vous épousez un homme plus jeune que vous...
MADAME SIMON
De vingt-huit jours seulement!
ROGER
Quand il y en aurait trente! Un homme qui vient soupirer sous vos fenêtres, qui perd ses gants, casse mes cloches et fabrique des poupées... c'est complet! Et par-dessus le marché, une femme qui a le bonheur d'être veuve !
LES CLOCHES CASSEES. 201
M.VD\ME siMOX, piquée.
Ce n'est pas la peine de m'injurier. mon cousin ! Vous me faites comprendre que j"ai eu tort de venir ici ; je reconnais mon tort. uouEU, hi retenant.
Bon, voilà Tagneau qui devient enragé. Vous n'y êtes pas, cousine. Je suis enchanté de votre mariage; mais si je vous ai un peu taquinée, vous pouvez bien pardonner quelque chose à ma surprise.
MADAME SIMON
Vous êtes enchanté !
ROGER
Oui!
MADAME SIMON
Moi qui n"osais pas vous en parler !
ROGER
Pourquoi donc?
MADAME SIMON
C'est que vous étiez si sévère pour les femmes qui se remarient !
ROGER
Entendons-nous : en théorie, je suis furieux; — mais en pratique, je suis enchanté, — enchanté que ce soit vous qui épousiez le marchand de poupées, et non Aline.
MADAME SIMON, soupirant.
Cette pauvre Aline! Enfin, quand je serai mariée moi-même, je lui trouverai plus facilement un mari.
ROGER, redevenant de mauvaise humeur. Quelle nécessité voyez-vous à chercher un mari pour Aline, à présent que le marchand de poupées n'est plus en cause?
MADAME SIMON
Mais il faut bien qu'on se marie!...
ROGER, sèchement.
Je n'en vois pas la nécessité.
MADAME SIMON
Moi, je le vois bien par moi-même... une femme sans protecteur se trouve bien malheureuse...
ROGER
Oh! vous, vous avez été une liane toute votre vie; il vous fallait un tuteur. Mais Aline... Laissez-moi Aline... elle dirige admirablement ma maison.
MADAME SIMON, secouttnt la tête.
Si vous étiez marié, mon cousin, je ne dis pas... mais vous êtes trop jeune.
ROGER
llum ! j'ai plutôt peur d'être trop vieux.
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