‹ Comédies de paraventChapitre 7 sur 72 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

PLUMASSARD, Je dos tourné, rattache au mur des branches de lierre, Madame PLUMASSARD descend vivement le perron et lui tire les oreilles à deux mains.

PLUMASSARD, chantant, le jonc entre les dents.

Voyez là-haut, cette pauvre fenêtre Où du prin...

Aïe, tu as la main vigoureuse, madame Plumassard !

MADAME PLUMASSARD.

Je t'y prends encore à travailler au jardin ! Veux-tu bien laisser çal

PLUMASSARD.

Puisque ça m'amuse !

MADAME PLUMASSARD.

Si ça n'amusait que toi! Mais c'est que ça amuse aussi les voisins. Des gens à leur aise comme nous, faire du jardinage! Ils disent que c'est par avarice.

PLUMASSARD.

Qui est-ce qui dit ça? Caroline, qui te rapporte les cancans?

MAD.\ME PLUMASSARD.

Mais oui. C'est Caroline... on n'oserait Ipas me le dire, mais on le dit à la cuisinière.

PLUMASSARD.

Oui! j'ai souvent envie de lui mettre un bâillon, à la cuisinière!

Vois-tu, au bout du compte, il vaut mieux savoir ce qui se dit sur nous que de l'ignorer; ils ont des langues, les voisins! pour ça!... Et dire qu'il y en a partout, à droite, à gauche, en face...

PLUMASSARD, ri'fittnliDii en l'air.

Il n'y a qu'en haut qu'il n'y en a pas! C'est tout de mèn)c dommage que tu ne me laisses

pas jardiner un peu; — je n'ai pas oublie'- (jne je suis fils d'un pépiniériste, moi; j'aurais bien aimé tailler les rosiers, là-bas, au fond du jardin... Cet animal d'Antoine en a déjà massacré deux; il s'y connaît comme une pantoufle!

MADAME PLUMASSARD.

Voyons, Plumassard, pour deux rosiers!... Dieu, que tu as chaud! aussi, cette idée de rester au soleil !... Viens t'asseoir à l'ombre.

PLUMASSARD, riant.

Oui, à l'ombre de la maison, puisqu'il n'y en a pas d'autre. Quand le soleil tourne, on prend sa chaise et on tourne... le coin! Joli pays pour l'ombre!

MADAME PLUMASSARD.

Attends un peu; nous en aurons, puisque nous avons planté des cerisiers.

PLUMASS.VRD, montrant la hauteur de la main. Qui sont hauts comme ça pour le moment. Et puis, ça donne de Tombre, les cerisiers!

JLVDAME PLU.MASSARD.

Eh bien , nous planterons aussi des abricotiers, la! Viens t'asseoir sur le banc. {E//r s'arrête et regarde une fleur.)

G A LA CAMPAGAE.

PLUMAssARD s'ossiecl et se relève précipitamment, les vêtements et les inains tachés de vert.

Oh! le banc! J'avais oublié qu'on l'a repeint hier soir ! On vous vend des maisons neuves, il faut y faire refaire le toit, les parquets et les fenêtres, — et quand on croit que c'est fini, on s'aperçoit qu'on a oublié le jardin. Me voilà gentil !

MADAME PLUMASSARD, ricuit malgré elle.

Mon pauvre ami, c'est ma faute ! attends, je vais apporter des chaises. (Pendant qu'elle rentre dam la maison, Plumassard rattache son lierre au 7nur et prend un air innocent, les mains derrière le dos. Quand sa femme revient, ils s'asseyent; madame Plumassard se met immédiatement à tricoter avec une (/rande activité.) Que c'est donc bon de rester les bras croisés! C'est cela qui repose !

PLUMASSARD.

Tu trouves ! Il me semble qu'il n'y a rien de fatigantcomme de ne rien faire toute la journée.

MADAMi: PLUMASSARD.

Ne rien faire, certainement, mais ne plus faire que ce qu'on veut ! Avoue que nous sommes bien heureux de ne plus être cloués dans notre magasin !

PLUMASS.Vlîl).

Je n'en sais rien, j'aimais bien ça, moi. J'aimais ma belle épicerie et le monde qui venait; on était poli, pour attirer les clients, on causait, c'était gentil... Ab ! tu sais, — je la regrette, notre boutique 1

MADAME PLUMASSARD.

Es-tu contrariant ! Ne sommes-nous pas cent fois mieux ici? Il y a les voisins, c'est vrai; on nous examine^ on nous épluche...

PLUMASSARD.

Parce que la voisine de gaucbe jette des trognons de choux dans notre jardin, tu appelles ça nous éplucher?

MADAME PLUMASSARD.

Eh bien, oui, c'est très-désagréable, mais que veux-tu? Les nouveaux venus, on en fait toujours des souffre-douleur. Et tout ça, c'est parce qu'on nous envie, mon ami! Nous avons acheté la plus belle maison du haut de la côte, tu comprends.

PLUMASSARD.

Oui, je comprends, mais c'est égal, je m'ennuie.

MADAME PLUMASSARD.

Vois-tu, Louis, à présent notre fils est premier violon à l'Opéra; nous avons un artiste dans notre famille; nous ne pouvons plus continuer à tenir un commerce. Les Yertuchon ne veulent donner leur fille qu'à une famille bien comme il faut...

Pour ça, je nous trouve au moins aussi comme il faut que les Yertuchon.

MADAME PLUMASSARD.

Pardi! M. Vertuchon a beau prendre des airs, il ne sera jamais qu'un boucher en retraite, et madame son épouse est grêlée comme un champ de navets!... Mais pour le mariage de notre fils...

PLUMASSARD.

Le mariage de notre fils... Sais-tu qu'il ne l'a pas seulement regardée, ta demoiselle Vertuchon?

MADAME PLUM.VSSARD.

D'abord, elle n'est pas à moi, ta demoiselle Vertuchon...

PLUMASSARD.

Tant pis pour elle !... pas de chance, la mère Vertuchon I

MAD.VME PLUMASSARD, riant.

Pourquoi veux-tu que Charles la regarde? s'il l'épouse, il aura le temps de la voir après la noce.

PLUMASSARD.

Ah! j'aime hien ça! Pourquoi veux-tu qu'il l'épouse, s'il ne peut pas seulement la regarder avant?

MADAME PLUMASSARD.

Mais... on ne se marie pas uniquement pour se regarder !

PLUMASSARD, sc moquciut d'elle.

Tu crois, Suzon?

MADAME PLUMASSARD.

On se marie pour la position, pour être poussé dans le monde; les Vertuchon ont de helles relations.

PLUMASSARD.

C'est eux qui le disent.

MADAME PLUMASSARD.

Enfin, ce serait ce qu'on appelle un joli mariage.

PLUMASSARD.

C'est drùle qu'on appelle joli un mariage où la demoiselle est laide! Charles ne sera pas trèsamoureux de sa femme.

MADAME PLUMASSARD.

Écoute! si tu veux qu'il ait à la fois une belle fortuneet une jolie femme, tu en demandes trop !

PLUMASSARD.

C'est juste, on ne peut pas avoir en même temps la fortune et le bonheur! Ce n'est pourtant pas comme cela que nous nous sommes mariés, eh! Suzanne?

madamf: pllaiassard.

Nous, mon ami, c'est une exception.

PLUMASSARD.

Pas si rare! Nous n'avions pas le sou, ma femme, — avons-nous travaillé! Mais aussi, quand on se retrouvait le soir, c'était gentil ! Elle n'était pas grande, notre chambre au cinquième, mais il y faisait bon... Y avons-nous mangé de la vache enragée!

MADAME PLUMASSARD.

Oui, mais on la mangeait ensemble...

PLUMASSARD.

Et ce n'était pas mauvais... ensemble... Mais pas mauvais du tout! Eh! dis, Suzon. (// la prend par la taille.)

M-^DAME PLUMASSARD.

Mon bon chéri... ah! les voisins! Làchemoi, on va nous voir!

PLUMASSARD.

Le. diable emporte les voisins! Ça me rajeunit de vingt ans, de penser à notre chère boutique!

MADAME PLUMASSARD, SOllpinUlt.

Oui, nous y avons été bien heureux... mais à présent, nous voilà à notre aise, et Charles sera encore plus riche que nous.

PLUMASSARD.

Je le veux bien, moi. Mais encore faut-il savoir s'il voudra épouser...

Il faudra bien qu'il veuille! Des gens si bien apparentés !

PLUMASSARD.

La grande cousine maigre , qui a l'air d'une demoiselle de paveur, et la tante aux petits tire-bouchon carotte?

MADAME PLUMASSARD .

3Iais non ! L'oncle Vertuchon qui est dans les eaux et forets !

PLUMASSARD.

Tu y crois, toi, à cet oncle-là, avec ses eaux et forets?

MADAME PLUMASSARD.

Eh bien, pourquoi pas?

PLUMASSARD.

On en parle, et on ne le montre pas; nous ne l'avons pas vu; s'il existe, ce doit être clans un vieux casier, ou derrière un bureau, copiste de catalogues en sous-ordre...

MADAME PLUMASSARD.

Es-tu drôle! au fond, je ne tiens pas tant que ça... (Elle tourne la tête à droite.) Ah! mon Dieu! le linge qui est resté là! A quoi donc pense Caroline? Et Charles qui va arriver! S'il amène un camarade, comme l'autre jour, ce sera joli ! Attends, attends. (E/lc commence à enlever le linge.)

PLUMASSARD, l'arrêtant.

Y penses-tu, Suzanne, les voisins!...

MADAME PLUMASSARD.

C'est vrai. Caroline!... Caroline!...

PLUMAS.^ARD

Sois tranquille, elle ne viendra pas, elle est allée à la provision.

MADAME PLUMASSARD, COnstcmée.

Ah! mon Dieu! Eh bien, elle n'est pas près d'être revenue!

PLUMASSARD , plt HoSOplt e .

Dame! une heure pour aller, une heure pour revenir, — et les commérages. — Joli pays

pour la provision! Trois heures pour avoir une côtelette!... Si j'étais toi, j'aurais un mouton vivant, dans une cage, à côté des poules, et je lui prendrais les côtelettes à mesure; en le nourrissant bien, il ne s'en apercevrait peut-être pas !

AiADAMK iMAMAssAiu). i-kuit maUjri' elle. Es-tu insupportable! Je vais l'enlever, ce linge, tant pis pour les voisins. (Elle se nui à ilkjarnir la cordr.)

PLU.M.VSS.VIUJ.

Appelle donc Louise pour t'aider.

MADAME PLIMASSARD,

Loaise? Non, elle fait des ourlets à jour aux cravates de Charles, — les cravates de Charles, c'est sacré! — Il m"a dit l'autre jour qu'on lui a rapporté les siennes en trois morceaux, en long.

PLUMASSARD.

Ça ne m'étonne pas ! On a trouvé des procédés pour simplifier le blanchissage... Oh! c'est bien simple, on détruit le linge, — et alors, on en achète toujours de neuf, — ça simplifie le blanchissage, en elïet! Dis donc, Suzon, la voisine de gauche te regarde faire, de sa fenêtre.

MADAME PLUMASSARD.

Sa fenêtre? Eh bien, qu'elle y reste! (Elle lève la tête.) Vieux taquin, il n'y a personne.

PLUMASSARD, licUit.

Ma petite femme, je t'adore! Embrasse-moi. (Madame Plumassard rentre dans la 7naison avec le linge et revient sur-le-champ.)

Page 1