‹ Comédies de paraventChapitre 9 sur 72 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les mêmes. CHARLES entre par la droite en tournant la maison.

CHARLES

Bonjour, pure; bonjour, maman... — frais comme des roses!...

.MADA.ME PLIMASSARI).

Tu as chaud pour tout le monde, toi! Es-tu fait! Y en a-t-il, de la poussière, sur cette roule !

CHARLES

Oui, j'en ai apporté pas mal, mais il y en a encore. Bonjour, mademoiselle Louise.

LOUISE, sans lever les yeux.

Bonjour^ monsieur Charles.

CHARLES

Toujours au travail, — et pour moi?

LOUISE

Madame Plumassard m'a dit que vos cravates étaient pressées, je vais les finir aujourd'hui. CHARLES, à part.

Comment, aujourd'hui? Ah! mais non! (Haut.) Après mes cravates, mère, qu'est-ce que tu vas faire faire?

Je ne vois pas trop... on demande Louise partout. Je crois que je lui donnerai quinze jours de vacances.

CHARLES, à part.

Diable! nous allons voir. (Haut.) Et mes chemises, maman? Je n'en aurai bientôt plus de présentables.

MADAME PLUMASSARD.

Comment? Et la douzaine de l'hiver dernier?

CHARLES

Et la blanchisseuse? On m'en a perdu, on

m"en a déchiré!... du reste, il faut convenir que ce linge acheté ne vaut rien : tu devrais m'en faire faire à la maison. Est-ce que mademoiselle Louise pourrait....?

MADAME PLUMASSARD.

Pardi! elle sait tout faire. Mais c'est tout de même bien étonnant...

CHARLES

Ah! maman, les blanchisseuses sont des gouffres insondables où bouillonne un océan de chlorure de chaux. Tu me feras faire des chemises, dis? C'est utile, ça. un homme ne peut pas s'en passer.

MADAME PLUMASSARD.

Il faudra bien ! Mais j'irai voir dans tes tiroirs; je suis sûre que tu ne sais pas ton compte.

CHARLES

Maman, je te jure que tu n'en trouveras plus que trois, — trois présentables. (A part.) J'y veillerai... (Haut.) Tu vois que c'est pressé; quand commencera-t-on?

MADAME PLUMASSARD.

Mais... demain, puisque c'est comme ça. Tout de môme, c'est bien étonnant!

CHAULES, à part.

Je crois bien que c'est étonnant! J'en ai plus d'une douzaine de neuves!...

PLUMASSARD.

Suzanne, il a chaud, cet enfant; si tu lui donnais un verre de vin?

LOUISE veut se lever.

Ne vous dérangez pas, madame, j"y vais.

CHARLES

Mais non, mademoiselle Louise, mes cravates, s'il vous plaît. Maman, si tu me donnais de ton petit vin, du cachet vert, tu sais?

PLUMASSARD.

Pas dégoûté! l'enfant! Attends, mon gaillard, je vais t'en chercher une bouteille de frais à la cave... Donne les clefs, Suzanne. [Madame PIumassavd lui jette les clefs, il les attrape au vol et sort.) CHARLES, paresseusement étendu sur deux chaises.

C'est ça, moi, je m'en vais chercher les verres.

MADAME PLUMASSARD, vivemcnt.

Bouge pas!... Faudrait voir, fatigué comme tu l'es! (Elle entre dans la maison.)

CHARLES se lève brusquement et s'approche de Louise.

Mademoiselle Louise, pourquoi ne voulezvous pas me regarder?

LOUISE , doucement.

Je vous ai vu, monsieur Charles, et mon ouvrage est pressé.

CHARLES

Je n'ai pas besoin de mes cravates, et j'ai besoin de vous parler.

MADAME PLUMAssAUD rentre avec un plateau

et des verres.

Charles, as-tu rencontré Caroline sur la route?

CHARLES

Oui.

MADAME PLUMASSARD.

Qui revenait?

CHARLES

Non, qui s'en allait.

MADAME PLUMASSARD, Stupéfaite.

"Comment, qui s'en allait? Qui revenait?

Non, qui s'en allait, parfaitement, et même j'ai rencontré le pompier sous l'arbre, — l'arbre unique qui borde à lui tout seul nos trois quarts de lieue de route... L'estimable fonctionnaire m'a fait place à l'ombre, à ses côtés, je suis forcé d'en convenir. (Plumassard rentre, débouche la bouteille et verse. Ils boivent.)

A LA CAxMPAGNE. 23

MADAMK PLUMASSARI).

Et le pompier! II l'attendait au retour, le scélérat! les militaires ne respectent rien! Eh bien, si nous dînons, aujourd'hui!

CHARLES

Nous finirons bien par trouver quelque chose à mettre sous la dent. J'ai de bonnes dispositions, pourtant. Dis donc, père, j'ai passé rue 31ontmartre, ce matin.

PLUMAssARD, vicement.

Ah! Eh bien?

CHARLES

Eh bien, ce pauvre Quivel s'en vadécidément de la poitrine, et la boutique...

PLUMASSARD.

Le magasin, malheureux! ta mère veut qu'on dise le magasin !

CHARLES

Et le magasin s'en va aussi de la poitrine. Quivel m'a dit qu'il était incapable de mener la barque... Sa femme est une pécore qui n'y j entend rien; et lesclients le quittent parce qu'ils sont mal servis par des garçons malhonnêtes...

MADAME PLUMASSARD, vivcment.

Ah! si j'étais là, c'est moi qui te les ferais marcher,

l'LUMASSARD.

Ce pauvre Quivel! Et cette pauvre boutique si bien fournie, si bien acbalandée... cela fait peine !

CHAULES.

On vous regrette dans le quartier, et Quivel disait que si vous vouliez reprendre votre fonds, il vous aurait payé quelque chose en retour; il meurt à la peine.

PLUMASSAltl).

Pauvre homme! Entends-tu, la bourgeoise?

MADAME PLLMASSARD, êmiU'.

Bah! ce n'est pas pour l'argent... Ce pauvre diable, s'il est malade... qu'il le vende, ce fonds. Nous, puisque nous nous sommes retirés des affaires pour jouir en paix de nos revenus, pour (Hre bien tranquilles... \o\\k encore la chèvre à la voisine d'en face qui court dans nos choux!... Charles, tu n'avais pas fermé la porte. {Elle court à gauche.) Plumassard, viens m'aider, la vilaine bète a des cornes qui n'en fmissent plus. {Plumassard so rt . )

CHARLES, s'approcltant de Louise.

Mademoiselle Louise, pourquoi me tenezvous rigueur? Que vous ai-je fait? Ne voyez-vous pas (|ue je vous aime?

LIMISK.

Si ce n'est pas vrai, c'est mal; si c'est vrai, il ne faut pas nie le dire.

(;lI.vnL^:s.

Pourquoi?

LOUISE

Parce que, pour me conseiller, je n'ai plus ni père ni mère, et que mes deux sœurs n'ont que moi pour les surveiller. Je n'ai ni le temps ni l'envie d'écouter les amoureux , monsieur Charles...

MADAME PLiMAssARD, reiitrani.

Nous l'avons fait sortir par la petite porte, la maudite bête...

PLIMASSARD, rentrant.

Pas si hète, la chèvre; elle était en train de tailler les rosiers avec ses dents, — pas plus mal que le jardinier, ma foi!... Charles, conseille donc à ta mère de me les laisser tailler, avec mon sécateur; elle ne me permet pas d'y toucher.

MADAME PLUMASSARD.

Pour ça, non!... Les gens de l'endroit nous accusent assez d'être avares ! Il faut avoir un jardinier.

PLUMASSARD.

Très-bien ! Tu sais, Suzanne, que je ne te con-

trarie jamais, mais la première fois que tu sortiras, je ne dis que ça!

MADAME PLUMASSARD.

Tache!

CHARLES, à part.

Pas moyen de lui parler seul! (Haut.) Mère, décidément, je crois que j'ai faim; si tu me donnais une croûte de pain ? (Madame Plumassard entre dans la maison. Plumassard s'éloigne, regardant son lierre.) Mademoiselle Louise, que je vous dise deux mots...

MADAME PLUMASSARD, dans kl maison.

Dis donc, Charles, viens un peu.

CHARLES, impatienté.

Ah ! c'est insupportable ! (// court à la cage à poules et fait passer la poule blanche par-dessus le mur de droite.)

MADAME PLUMASSARD, datis la maisou.

Charles!

CHARLES, criant.

Mère, viens vite, ta poule blanche s'est sauvée chez le voisin de droite.

ALVDAME l'LiMAssARD, accourant.

Le voisin inondé! Est-ce assez désagréable!

CHARLES, à fart.

"Si j'avais su, je l'aurais aussi bien fait passer à gauche!

C'est encore bien heureux que ce ne soit pas ehez celle qui vide son panier tous les soirs dans (notre jardin.

CHARLES, à part.

Très-bien alors !

MADAME PLUMASSARD.

il n"y a pas à dire, il faut que j'aille la chercher; c'est qu'ils sont capables de dire que nous l'avons fait exprès!...

CHARLES, sérieux.

Parbleu !

PLUMASSARD, revenant.

Veux-tu que j'y aille, ma bonne?

MADAME PLUMASSARD.

Non, non, vois-tu, il vaut mieux que ce soit moi; avec une femme, il sera forcé d'être poli. {Elle sort.)

CHARLES, à son père.

Maman n'est pas près d'être rentrée, père; si tu allais un peu du côté de tes chers rosiers?... PLUMASSARD, éhalii. le regarde.

Pas possible! Comment! tu... (7/ éclate de

rire.) A-t-il de l'esprit, ce gaillard-là! Merci, mon garçon, je te le revaudrai! Es-tu malin, va ! (// sort à c/aiicJu'.)

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